Comité pour l'Annulation de la Dette du Tiers Monde
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Afrique

Dette du Tiers Monde

La dette entre les mains

L’Afrique bridée

14 décembre 2007 par Damien Millet

Hors d’Afrique, la décennie des années 1970 voit un recul géopolitique des grandes puissances, notamment des États-Unis, après les revers subis au Vietnam (1975), au Nicaragua et en Iran (1979). De plus, les revendications qui sont exprimées en Occident, principalement lors des grèves et des manifestations de l’année 1968, ont apporté quelques avancées sociales et les profits du capital commencent à être moindres. Les détenteurs de capitaux estiment alors qu’une reprise en main est nécessaire. L’Afrique va bien sûr être directement concernée par ce virage économique. Au début des années 1980, la donne économique mondiale change sous l’effet de deux facteurs : la chute des cours des matières premières et la hausse des taux d’intérêt.


Un seul mot d’ordre : exporter
Alors que leur endettement a explosé, les pays africains doivent se procurer de plus en plus de devises fortes pour rembourser les prêts contractés. En effet, en 1980, la dette extérieure de l’Afrique subsaharienne est libellée en dollars à 36 %, en francs français à 14 %, en deutsche marks à 7 %, en livres sterling et en yens japonais à 5,5 % environ. La tendance est la même en Afrique du Nord : pour le Maroc, 52 % en dollars et 26 % en francs français ; pour l’Algérie, 41 % en dollars ; pour la Tunisie, 33 % en dollars et 21 % en francs français ; pour l’Egypte, 73 % en dollars. Or les remboursements doivent être effectués dans la monnaie du prêt alloué, le créancier n’étant pas du tout intéressé par des francs CFA (monnaie de la plupart des pays d’Afrique francophone depuis les indépendances) ou des nairas nigérians par exemple.

Ces pays ne peuvent se procurer ces monnaies fortes qu’en vendant des marchandises à des acheteurs capables de les payer dans ces devises. Ils sont contraints d’exporter de plus en plus, notamment des produits agricoles et des ressources minières. Dans la droite ligne du système colonial, ils sont incités, cette fois par les institutions financières internationales, à se spécialiser dans l’exportation d’une ou de quelques matières premières, à l’état brut. Des pays comme le Nigeria, l’Angola, le Congo, l’Algérie, le Gabon, le Cameroun vont très vite devenir dépendants de leurs exportations de pétrole pour assurer le remboursement de leur dette extérieure. Le Zaïre regorge de ressources minières (cuivre, diamants, or, cobalt, uranium, etc.). Les pays d’Afrique sahélienne comme le Mali, le Burkina Faso, le Bénin et le Tchad diminuent les surfaces agricoles réservées aux cultures vivrières pour cultiver massivement du coton, tandis que le Niger exploite son uranium. L’Ethiopie, l’Ouganda, le Burundi, le Rwanda exportent surtout du café tandis que le Mozambique, le Sénégal, les Seychelles, la Sierra Leone et les îles du Cap Vert profitent de leurs côtes poissonneuses. Les pays d’Afrique australe (comme le Botswana et la Namibie) développent leur production de diamants ; la Zambie produit essentiellement du cuivre ; la Côte d’Ivoire, le Ghana et Sao Tomé et Principe, du cacao ; le Togo, des phosphates ; la Guinée, de la bauxite ; le Zimbabwe et le Malawi, du tabac ; le Kenya, du thé ; le Liberia, du caoutchouc et du bois ; la Mauritanie, du fer ; l’Ile Maurice, du sucre et des textiles ; etc.

Cet accroissement de l’offre provoque, à partir de la seconde moitié des années 1970 et pour plusieurs décennies, une chute générale des cours sur les marchés mondiaux, vu que de nombreux pays en développement se trouvent en concurrence entre eux puisqu’ils exportent les mêmes types de biens primaires. Cette saturation des marchés fut donc fatale pour les prix qui ont été tirés globalement, mais irrégulièrement, vers le bas : « Les prix réels des produits de base autres que les combustibles ont été relativement stables à la fin des années 50 et au début des années 60, avec un pic en 1966. Le plus haut niveau enregistré à ce jour l’a été en 1974 et a été précédé par une hausse des prix des produits de base hors combustibles allant de pair avec le choc pétrolier. La seconde moitié des années 70 et les années 80 ont été marquées par une tendance instable mais généralement orientée à la baisse, caractérisée par des pics en 1988 et 1997 qui ont précédé une chute des cours de plus de 20 % (contre 5 % pour les articles manufacturés) en prix exprimés en dollars des États-Unis au cours de la période 1997-1999, dans le sillage de la crise asiatique |1|. »

La tendance au début du 21e siècle ne s’est pas démentie : « Entre 1997 et 2001, l’indice combiné des prix en dollars des États-Unis de la Cnuced a chuté de 53 % en valeur réelle (prix ajustés d’après les indices de valeur unitaire des exportations d’articles manufacturés des pays développés). Cela signifie que les produits de base ont perdu plus de la moitié de leur pouvoir d’achat par rapport aux articles manufacturés : autrement dit, les exportateurs africains de produits de base auraient dû doubler leur volume d’exportations en 2001 pour maintenir leurs recettes en devises au niveau de 1997. Les produits tropicaux pour la préparation de boissons et les graines oléagineuses et huiles végétales, qui constituent environ un cinquième des exportations africaines de produits de base hors combustibles, ont accusé les baisses les plus fortes en prix réels. [...] Selon des estimations de la Banque mondiale, les pertes cumulées résultant de cette évolution sur presque trois décennies (1970-1997) pour les pays africains non exportateurs de pétrole (non compris l’Afrique du Sud) représentaient en 1997 119 % du PIB de ces pays réunis |2|. »

La tendance pour la période 1977-2001 est donc nettement à la baisse pour toutes les catégories de matières premières, à raison de 2,8 % par an en moyenne.

En dollars constants de 1985. Source : Cnuced, Annuaire des produits de base 2003.

Détaillons quelques produits particuliers :

Variation annuelle moyenne entre 1977 et 2001

Nourriture -2,6 %
Blé -2,6 %
Riz -3,7 %
Sucre -2,5 %
Bœuf -3,2 %
Banane -0,6 %
Poisson -1,5 %
Boissons tropicales -5,6 %
Café -5,1 %
Cacao -6,9 %
Thé -4,4 %
Graines oléagineuses et huiles -3,5 %
Soja -3,3 %
Huile d’arachide -2,5 %
Huile de coco -3,5 %
Huile de palme -3,7 %
Matières premières agricoles -2,0 %
Coton -3,4 %
Bois tropicaux (grumes) -0,6 %
Tabac -1,0 %
Cuirs et peaux -4,8 %
Caoutchouc (gomme) -3,6 %
Métaux, minerais et minéraux -1,9 %
Phosphate -2,0 %
Manganèse -0,2 %
Fer -1,8 %
Tungstène -7,7 %
Aluminium -1,6 %
Cuivre -1,3 %
Nickel -1,4 %
Plomb -3,6 %
Etain -7,5 %
Or -2,3 %
Argent -5,4 %
Tous produits de base -2,8 %

Prix en dollars constants de 1985. Source : Cnuced, Annuaire des produits de base 2003.

Les conditions météorologiques et naturelles (sécheresses, inondations, etc.), l’instabilité politique (le cours du cacao a explosé à la fin 2002 suite aux évènements en Côte d’Ivoire) ou l’arrivée de nouveaux pays producteurs (comme le Vietnam pour le café et le caoutchouc) favorisent l’irrégularité des cours.

Le rebond constaté en 2004-2005 est le résultat de la demande chinoise en pleine expansion, d’une spéculation financière accrue, et, pour le pétrole, de l’instabilité politique en Irak (suite à l’intervention militaire des États-Unis et de leurs alliés) et des ennuis judiciaires de la société Ioukos en Russie. Pour les pays producteurs, c’est une manne bienvenue : par exemple, à la fin 2004, l’Algérie disposait de 42 milliards de dollars de devises en réserves et s’apprêtait à lancer un grand programme quinquennal d’infrastructures. Mais les autres paient leur énergie au prix fort, et globalement, mis à part le secteur des hydrocarbures, cela semble n’être qu’un rebond. Selon un des documents préparés pour la réunion du Comité des produits de la FAO d’avril 2005, « de manière générale, les cours internationaux des produits agricoles ont affiché une reprise hésitante suite à leur effondrement prolongé de la seconde moitié des années 90 », ajoutant : « Cependant, les prix réels de la plupart des produits demeurent à des niveaux historiquement bas et poursuivent une tendance baissière à long terme. La variabilité reste la caractéristique dominante du comportement des prix des produits |3|. »

Taux et totaux
Durant les années 1960, les créanciers incitent fortement le tiers-monde à s’endetter |4| : les banques cherchent à placer leurs eurodollars et leurs pétrodollars, les pays riches veulent assurer un débouché à leurs marchandises via les crédits à l’exportation, la Banque mondiale et les institutions multilatérales voient dans l’endettement un outil géopolitique. Ainsi, les conditions d’emprunt ont été plutôt raisonnables, voire avantageuses, pour les pays du Sud, avec des taux d’intérêt bas. L’inflation que connaît le monde dans les années 1974-1975 va jusqu’à générer des taux d’intérêt réels (taux d’intérêt nominal moins inflation) négatifs. De la sorte, il était très intéressant d’emprunter et d’investir. Pour schématiser, si l’inflation est de 10 % et que le taux d’intérêt est de 8 %, celui qui veut acheter un produit valant 100 a tout intérêt à emprunter 100 pour cela, ce qui le conduit à rembourser 108 un an plus tard tandis que le bien acquis vaut désormais 110. Les emprunts se multiplient donc.

Certains prêts, notamment ceux contractés auprès des pays les plus industrialisés et des institutions multilatérales, étaient à taux concessionnel, c’est-à-dire à un taux délibérément inférieur au taux du marché (taux communément adopté pour les emprunts traditionnels). Cette différence entre le taux du marché et le taux réellement pratiqué est appelée « part de don » (« grant element » en anglais) du prêt. En effet, tout se passe comme si une part du montant était donnée et l’autre empruntée au taux du marché. En 1970, la part moyenne de don des prêts contractés par les pays d’Afrique subsaharienne était de 47,5 %. En ce qui concerne l’Afrique du Nord, la part moyenne de don variait entre 23 % pour l’Algérie et 48 % pour la Tunisie. Les créanciers officiels (bilatéraux et multilatéraux) étaient plus généreux (part de don de 67,4 % pour l’Afrique subsaharienne, un peu moins pour l’Afrique du Nord), alors que les créanciers privés, qui prêtent plutôt aux pays ayant de solides ressources naturelles qui sont donc jugés plus fiables pour les remboursements, concédaient moins de facilités au niveau du taux d’intérêt : 13,3 % de part moyenne de don en 1970, entre 10 % et 15 % pour les pays d’Afrique du Nord. Les conditions dans lesquelles ces prêts furent contractés étaient donc effectivement avantageuses.

L’escroquerie des taux variables
En fait, les prêts à taux réduits aux pays d’Afrique des années 1960 et 1970 étaient en partie des prêts à taux variables, indexés sur les taux d’intérêt pratiqués aux États-Unis (Prime Rate) et au Royaume-Uni (Libor). A cette époque, ces taux étaient faibles, les taux aux pays du Sud étaient donc eux aussi faibles.

A la fin des années 1970, la crise économique s’installe aux États-Unis. Pour y faire face, l’administration Carter amorce un virage ultralibéral, qui sera amplifié à partir de 1981 par l’administration Reagan. Le pouvoir états-unien conçoit alors un grand projet militaro-industriel et cherche à attirer les capitaux internationaux pour relancer l’économie. Or pour attirer les capitaux, il faut les rémunérer avec des taux d’intérêt élevés. Le directeur de la Réserve fédérale américaine (la Fed), Paul Volcker, décide donc une forte augmentation des taux : le Prime Rate passe en moyenne de 7,9 % en 1975 à 15,3 % en 1980 et 18,9 % en 1981. Les taux d’intérêt réels s’envolent, passant en moyenne de -1,3 % en 1975 à 1,4 % en 1979 puis 8,6 % en 1981 |5|. Le gouvernement Thatcher, au pouvoir en Grande-Bretagne depuis mai 1979, lui emboîte le pas. Le Libor explose dans la même proportion.

Les intérêts des prêts à taux variables déjà contractés en Afrique, qui sont indexés sur ces deux taux anglo-saxons et qui sont révisés périodiquement, augmentent par voie de conséquence : grosso modo, les intérêts sur ces prêts vont tripler du jour au lendemain. Evidemment, les nouveaux prêts sont contractés au nouveau taux et coûtent donc bien plus cher.

L’évolution pour l’Afrique subsaharienne du taux d’intérêt moyen des emprunts contractés sur une année donnée et la part moyenne de don de ces emprunts est significative :

Année 1970 1980
Taux d’intérêt moyen des nouveaux prêts 3,7 % 7,0 %
Dont envers les créanciers officiels 2,0 % 4,1 %
Dont envers les créanciers privés 6,6 % 10,0 %
Part moyenne de don 47,5 % 21,7 %
Dont de la part des créanciers officiels 67,4 % 42,8 %
Dont de la part des créanciers privés 13,3 % 0,2 %

Source : Banque mondiale, Global Development Finance 2004.

La situation est globalement comparable pour les pays d’Afrique du Nord. Il s’agit donc d’un changement de comportement très net des créanciers, qui augmentent les taux d’intérêt et réduisent la part de don envers les pays africains. Les conditions octroyées perdent toute forme de clémence.

Le robinet privé se ferme
L’augmentation des taux d’intérêt aux États-Unis a une autre conséquence pour les pays d’Afrique. Les détenteurs de capitaux privés, notamment les banques, qui prêtaient aux pays d’Afrique pour que les fonds qu’ils détiennent puissent générer des profits, vont changer de stratégie. D’un coup, les États-Unis sont demandeurs de capitaux qu’ils rémunèrent généreusement. Les investisseurs ont donc davantage de perspectives de profits hors d’Afrique : les banques vont prêter alors de préférence aux États-Unis et la source de nouveaux financements privés pour l’Afrique se tarit. Plus de vingt pays |6| ont en 1990 une dette envers des créanciers privés inférieure à ce qu’elle était en 1980, alors que les besoins de capitaux, notamment pour les remboursements, sont plus importants. Les prêts privés se concentrent alors sur les pays émergents d’Afrique (notamment l’Afrique du Nord) et ceux ayant des ressources minières significatives. De plus, certains investisseurs privés considèrent que le risque d’interruption des remboursements devient trop élevé. Les pays les plus fragiles doivent alors se tourner vers les autres créanciers – bilatéraux et multilatéraux – mais ces créanciers-là ne vont accepter de leur accorder cette « faveur » qu’en échange d’un droit de regard sur leur gestion économique et financière. Ce désengagement relatif des banques privées conduit à une modification globale de la structure de la dette africaine, les parts bilatérale et multilatérale devenant bien plus importantes que la part privée, notamment pour les pays les plus pauvres.

La part privée de la dette des pays africains, qui était passée de 25 % en 1970 à 42 % en 1980, ne vaut plus que 30 % en 1990 :

Calculs de l’auteur d’après Banque mondiale, Global Development Finance 2004.

La bride au cou
Sous l’effet de tous ces facteurs, les remboursements liés à la dette pour les pays d’Afrique explosent : 6 milliards de dollars en 1978, puis 11 en 1980, 13 en 1982 et 16 en 1984. Le nœud coulant s’est brutalement serré.

Calculs de l’auteur d’après Banque mondiale, Global Development Finance 2004.

Précisons tout de suite que ces deux facteurs – baisse du cours des matières premières et augmentation des taux d’intérêt – résultent de décisions prises au Nord : en effet, les marchés de matières premières sont situés dans les pays riches, à New York, à Londres, à Paris, à Chicago ou encore à Osaka. Bien sûr, les comportements autoritaires ou mégalomaniaques des dirigeants du Sud ont pu aggraver la situation du point de vue de la dette, mais il est important de noter, dans la perspective de l’exigence d’une annulation de cette dette, que les facteurs déclencheurs de la crise sont des décisions prises dans les pays riches.

Dictateur mais lucide
Revenons sur le discours de Mobutu du 4 octobre 1973 devant l’assemblée générale de l’ONU. Sans oublier sa soumission au bloc occidental ni la dictature qu’il imposa à son peuple pendant plus de trente ans, nous pouvons nous attarder sur certains extraits révélateurs de ce que subit l’Afrique pendant cette décennie :

« Si on examine bien, on constate que paradoxalement, l’assistance profite avant tout au pays donateur. En effet, quelles sont les formes d’assistance ? On peut en distinguer notamment trois :

- les bourses d’études pour les étudiants ;

- l’assistance en personnel ;

- l’assistance financière.

Quand on accorde une bourse d’études à jeune étudiant d’un pays pauvre, cette bourse est dépensée totalement par l’étudiant dans le pays riche. II arrive même que la bourse ne suffise pas et que le pays pauvre consente à donner un supplément, c’est-à-dire, en fait, un transfert de capital du pays pauvre vers le pays riche.

II en est de même de ceux qu’on appelle les coopérants techniques dont les salaires sont dépensés dans les pays d’où ils sont ressortissants.

Au Zaïre, par exemple, nous les logeons, nous les véhiculons, nous leur payons, pour leurs vacances annuelles, le ticket aller et retour. Quant à leurs salaires, la moitié est transférée mensuellement à leur compte dans les pays d’origine. [...]

On parle aussi très souvent d’assistance financière. Mais, si on y regarde de très près, on constate que les crédits des pays donateurs sont, d’une part grevés de conditions de fourniture d’équipement et d’autre part, assortis de taux d’intérêts exorbitants et de délais de remboursement très courts. De plus, ils restent dans les coffres des banques des pays riches, et le pays bénéficiaire n’en reçoit pas un seul centime à dépenser localement.

II se passe donc comme si l’on finançait un pays pauvre sans que celui-ci ne bénéficie de financement. On dirait, pour utiliser le langage des financiers, que nous assistons là à une espèce d’autofinancement des pays riches eux-mêmes. [...]

C’est pourquoi, si réellement les pays riches veulent aider les pays pauvres, ils doivent les mettre à l’abri de crédits fournisseurs, de bureaux d’études et d’experts internationaux.

Je m’explique : pour un oui, pour un non, des commerçants sans scrupule de l’Occident nous proposent des crédits fournisseurs tous azimuts. Ils peuvent vous vendre du papier, des cigarettes, de l’eau et même du vent avec soi-disant des facilités de payement, sans tenir compte de l’aggravation de votre endettement extérieur.

Les pays riches ne devraient pas seulement se préoccuper d’aider leurs industries à exporter à n’importe quelles conditions, mais ils doivent également tenir compte de la situation financière des pays importateurs. [...]

Le caoutchouc que nous produisons est moins cher que ce qu’il coûtait il y a 20 ans, tandis que les pneus que nous achetons n’ont jamais cessé d’augmenter de prix. [...]

C’est ainsi qu’à titre d’exemple, les paysans des montagnes du Kivu, qui cultivent le thé, sont toujours pieds nus, alors que les responsables de "Lipton", qui commercialisent le thé zaïrois, se prélassent dans les meilleurs palaces du monde.

Je pense que cette injustice vient du fait que les pays riches sont en même temps juges et parties. Car, ce sont eux, et eux seuls, qui fixent les prix de nos matières premières et les prix de leurs produits finis.

Cette situation est souvent aggravée par la politique des grandes sociétés multinationales qui, quand elles investissent dans un pays donné, ne s’intéressent pas à celui-ci, mais uniquement à leur profit. [...]

Il est donc tout à fait erroné de croire que l’aide des pays riches consiste en ce que les pauvres des pays riches enrichissent les riches des pays pauvres. Je crois que vous concluez avec moi, d’après ce que je viens de démontrer, que ce sont les pauvres des pays pauvres qui enrichissent les riches des pays riches |7|. »
Il aurait pu ajouter « et les riches des pays pauvres », dont il faisait partie…

Vers la crise
L’Amérique latine, qui est davantage endettée auprès des créanciers privés car elle est déjà en phase d’industrialisation, subit encore plus durement ce virage des années 1980. Elle tente pendant quelques mois de trouver les fonds de plus en plus importants nécessaires aux remboursements, mais cela ne peut durer : les revenus se réduisent à cause de la chute des cours des matières premières, les intérêts exigés augmentent et les nouveaux prêts privés se réduisent. En août 1982, le Mexique annonce qu’il ne peut plus payer. Plusieurs pays le suivent dans cette voie. C’est la crise de la dette.

La pire alternative
Le système financier mondial vacille. Un pays qui doit faire face à de grosses difficultés financières peut sans scrupules être abandonné à son triste sort (ce sera le cas en décembre 2001 de l’Argentine par exemple), mais plus de dix pays qui cessent d’un coup les remboursements mettent en péril tout l’édifice, et les autres s’en trouvent très fragilisés. Les grands argentiers du monde doivent réagir.

Il existe schématiquement deux façons potentielles de réagir face à ces pays qui manquent cruellement de ressources financières : l’une consiste à les aider à assurer les besoins humains de base sur place, quitte à sacrifier les remboursements extérieurs ; l’autre consiste à privilégier les remboursements des créanciers, quitte à sacrifier la situation sociale et humaine de ces pays.

Devinez laquelle va être choisie ?

Oui, c’est la seconde, il faut reconnaître que le titre du paragraphe donnait un indice décisif… La solution adoptée s’appelle « ajustement structurel », elle découle des mesures préconisées au sein du « consensus de Washington ». Elle est terrible pour les plus démunis et est responsable de la situation actuelle de la plupart des pays dits « en développement ».


Notes

|1| Cnuced, Le développement économique en Afrique. Résultats commerciaux et dépendance à l’égard des produits de base, 2003. Voir www.unctad.org

|2| Cnuced, op. cit.

|3| www.fao.org/newsroom/fr/news...

|4| Voir chapitre 2.

|5| Millet Damien, Toussaint Eric, 50 Questions 50 Réponses sur la dette, le FMI et la Banque mondiale, CADTM/Syllepse, 2002.

|6| Bénin, Centrafrique, Comores, Côte d’Ivoire, Djibouti, Gabon, Gambie, Guinée, Guinée-Bissau, Madagascar, Malawi, Mali, Maurice, Mauritanie, Niger, Rwanda, Sénégal, Swaziland, Tchad, Togo, Zaïre, Zambie.

|7| Publié dans : Université nationale du Zaïre, Revue africaine de développement, Presses universitaires du Zaïre, volume 1, 1974.

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