L’Assemblée mondiale du CADTM à la croisée des mobilisations pour l’abolition des dettes illégitimes

10 juin par CADTM international

Pour coordonner son travail international et continental, le CADTM tient son Assemblée mondiale du réseau (AMR) régulièrement. Après Bouznika au Maroc en 2013 |1|, elle a eu lieu à Tunis entre le 26 et le 30 avril 2016. Alors que cet événement devait initialement se dérouler au Maroc, les autorités de ce pays ont refusé de donner leur aval |2|. La détermination du réseau couplée à l’énergie déployée par RAID-ATTAC-CADTM Tunisie ont toutes deux rendues possible l’organisation de cette rencontre internationale en Tunisie. En déboutant toute réception des dossiers déposés par ATTAC-CADTM-Maroc aux préfectures des villes d’Ait Melloul et Bouznika pour réserver un lieu susceptible d’héberger l’Assemblée mondiale du CADTM, la monarchie autoritaire marocaine renforce un peu plus son cours antidémocratique. Cette interdiction digne d’un régime totalitaire s’ajoute aux restrictions continues dont souffre l’association et au refus de renouveler son récépissé légal.

À l’occasion de cette Assemblée mondiale, de nombreux messages de soutien nous sont parvenus. Ils nous ont chaleureusement encouragés à poursuivre le chemin engagé dans la lutte contre les dettes illégitimes et le système capitaliste oppressif. Le comité Exécutif Régional de l’Assemblée des Peuples de la Caraïbe, la Marche mondiale des femmes, l’expert indépendant sur la dette Dette Dette multilatérale : Dette qui est due à la Banque mondiale, au FMI, aux banques de développement régionales comme la Banque Africaine de Développement, et à d’autres institutions multilatérales comme le Fonds Européen de Développement.
Dette privée : Emprunts contractés par des emprunteurs privés quel que soit le prêteur.
Dette publique : Ensemble des emprunts contractés par des emprunteurs publics.
à l’ONU, Juan Pablo Bohoslavsky, ou encore l’ex-présidente du Parlement hellénique, Zoe Konstantopoulou ont exprimés leur solidarité. Pierre Galand, du mouvement anti guerre dans les années 1980 et fondateur du Tribunal Russel pour la Palestine ; Patrick Saurin, porte-parole de Sud Solidaires BPCE (Banques Populaires Caisses d’Epargne) ; Susan George, présidente d’honneur d’Attac France et du Transnational Institute (TNI), www.tni.org ; Pierre Rousset d’Europe solidaire sans frontières (ESSF), www.europe-solidaire.org ; Bodo Ellmers de l’European Network on Debt and Development, www.eurodad.org ; Arnaud Zacharie, secrétaire général du Centre national de Coopération au développement, www.cncd.be ; Francois Houtart, fondateur du Centre Tricontinental (http://www.cetri.be/-Accueil-) et bien d’autres ont encouragé le travail inlassable du réseau CADTM.

C’est dans un contexte politique et social marqué par les manifestations des diplômé-e-s chômeur/euses revendiquant des emplois dignes et par des sit-in dans l’archipel de Kerkennah au large de Sfax pour bloquer la société pétrolière britannique Petrofac exploitant sans vergogne une main d’œuvre jeune et précaire que s’est déroulée l’Assemblée du réseau CADTM. Dans le même temps, un projet de loi relatif aux statuts de la Banque centrale Banque centrale La banque centrale d’un pays gère la politique monétaire et détient le monopole de l’émission de la monnaie nationale. C’est auprès d’elle que les banques commerciales sont contraintes de s’approvisionner en monnaie, selon un prix d’approvisionnement déterminé par les taux directeurs de la banque centrale. tunisienne adopté à une voix près, le 12 avril, rend celle-ci indépendante du reste des institutions de l’État et lui donne les coudées franches pour appliquer toute politique d’ingérence venant du FMI FMI
Fonds monétaire international
Le FMI a été créé en 1944 à Bretton Woods (avec la Banque mondiale, son institution jumelle). Son but était de stabiliser le système financier international en réglementant la circulation des capitaux.

À ce jour, 188 pays en sont membres (les mêmes qu’à la Banque mondiale).

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L’Assemblée mondiale : temps fort pour le renforcement et la définition des grandes orientations du réseau international CADTM

Quelques 60 délégué-e-s venu-e-s de 28 pays d’Afrique, d’Amérique latine, d’Asie et d’Europe ont convergé à Tunis pour participer à cette rencontre : Argentine, Bénin, Belgique, Brésil, Burkina Faso, Cameroun, Colombie, Congo Brazzaville, Côte d’Ivoire, Espagne, France, Gabon, Haïti, Inde, Italie, Japon, Luxembourg, Mali, Maroc, Niger, Pakistan, République Démocratique du Congo, Sénégal, Suisse, Tunisie, Togo, Uruguay et Venezuela. Nous regrettons que les représentant-e-s de l’UFDH (Union des Femmes pour la Dignité Humaine, RDC), du CADTM Suisse et du CADTM Grèce n’aient pu finalement se joindre à nous. Deux organisations en Espagne sont venues en qualité d’observatrices : ATTAC Barcelone et la Plateforme pour un audit citoyen de la dette (PACD). Echanges d’analyses, d’expériences, élaborations collectives de stratégies et d’initiatives communes ont jalonnés ces quatre journées d’intenses débats. L’Assemblée a pu se tenir en 4 langues (arabe, espagnol, anglais et français) grâce au travail irréprochable des interprètes sans lesquel-le-s cet événement international n’aurait pas été possible. Nous tenons ici à les remercier à nouveau chaleureusement.

La rencontre s’est ouverte par une présentation de la situation internationale et des défis du réseau CADTM, réalisée par Eric Toussaint (CADTM Belgique) suivie d’un exposé d’Omar Aziki (ATTAC-CADTM-Maroc) sur la situation socio-politique en Afrique du Nord et dans la région arabe. Fathi Chamkhi, porte-parole de RAID-ATTAC-CADTM Tunisie a quant à lui réalisé un rapport sur la situation dans le pays d’accueil de cette Assemblée mondiale du réseau (AMR), la Tunisie.


Le CADTM : un réseau en mouvement dans quatre continents

Durant la journée précédant l’ouverture de l’Assemblée, les différentes structures continentales du réseau se sont réunies pour discuter de la situation politique, économique et sociale de leurs pays et de la perspective de l’éclatement d’une nouvelle crise de la dette dans leur région. Les principales luttes notamment contre les dettes illégitimes qui animent leurs pays, des initiatives que chaque organisation mène dans sa région et des convergences continentales possibles et à impulser ont été débattues. La synthèse de ces travaux a été présentée par Maria Elena Saludas pour l’Amérique latine et la Caraïbe, Tsutomu Teramoto pour l’Asie, Francesca Coin pour l’Europe et Achille Daouda pour l’Afrique.

Broulaye Bagayoko, secrétaire permanant du CADTM Afrique, a présenté le rapport de l’Assemblée générale du réseau Afrique qui s’est tenue la veille de l’Assemblée mondiale. Des dispositions y ont été prises pour renforcer la communication, la socialisation des connaissances entre les associations du CADTM Afrique mais aussi pour élargir la base sociale des organisations. Afin de tendre vers la parité, la Coordination du CADTM Afrique est désormais composée de trois femmes et de quatre hommes.

Dans son rapport du CADTM AYNA (Abya Yala Nuestra America), Maria Elena Saludas a rendu compte de la contre-offensive néolibérale au niveau continental accompagnée d’un épuisement des propositions d’alternatives politiques après celles mises en place ces dernières décennies. Les initiatives du réseau sont multiples et vont de la création d’un cursus universitaire sur la dette en Uruguay et d’un cours à distance mis en place au Brésil à la création d’une coordination pour un audit citoyen au Venezuela.

Par ailleurs, une réunion « spontanée » s’est tenue entre le réseau CADTM AYNA et le CADTM Afrique afin de développer les liens et synergies Sud- Sud au sein du réseau.


Un engagement féministe affirmé dans les analyses, actions et … pratiques du CADTM

Durant la matinée du 27 avril, la Coordination internationale des luttes féministes du CADTM a consacré la première partie de sa réunion à la construction collective de sa lutte contre les microcrédits identifiée comme constituant un axe important de son travail. La deuxième partie de la réunion ayant pour objectif de réaliser une évaluation tant des analyses féministes sur la dette que des pratiques d’égalité au sein du réseau était non-mixte. La réunion se clôtura par l’élaboration de propositions concrètes en vue de renforcer l’engagement féministe et l’égalité de traitement entre les hommes et les femmes au sein du CADTM. La motion sur le renforcement des moyens mis en œuvre pour réaliser la parité effective (article 11) proposée à cette Assemblée mondiale par le Secrétariat international partagé a été soutenue à l’unanimité par la Coordination internationale des luttes féministes. Cette motion complète la Charte de fonctionnement du CADTM et précise de façon très concrète l’application de la parité au sein du réseau international. Le rapport des travaux de la Coordination fut présenté par Agnès Adélaïde Metougou de la Plateforme d’information et d’action sur la dette (PFIAD) du Cameroun.


Le Secrétariat international partagé du CADTM : évaluation à mi-parcours

Claude Quémar et Emilie Paumard ont partagé avec l’Assemblée l’état des lieux du réseau sur base de l’analyse d’un questionnaire que les organisations membres du CADTM international avaient complété auparavant. Cet outil a permis de mieux se connaître pour mieux élaborer des synergies communes et ainsi renforcer le réseau. Renaud Vivien du CADTM Belgique et Omar Aziki d’ATTAC-CADTM-Maroc ont présenté un rapport d’activités du Secrétariat international partagé (SIP) qui fut complété par un exposé de Jawad Moustakbal relatif aux défis que représentent, pour chacune des organisations côté marocain et belge, la prise en charge du SIP.

Françoise Mulfinger, experte indépendante en charge d’une évaluation sur le suivi du SI partagé a transmis oralement les conclusions de son étude : elle trace un bilan largement satisfaisant de la réalisation des tâches imparties aux deux pôles du SIP. L’AMR a décidé à l’unanimité de poursuivre le processus du SIP partagé en optant pour un réaménagement des tâches entre le CADTM Belgique et ATTAC-CADTM-Maroc. Sont désormais reconnues comme tâches communes : la formation internationale aux problématiques de la dette, des institutions internationales, des alternatives à la crise et au capitalisme patriarcal et productiviste (avec l’inclusion de la formation à l’IIRF d’Amsterdam |4|) ; la préparation de la prochaine Assemblée mondiale du réseau en coordination avec le Conseil International (CI) pour le choix du pays d’accueil (avec Plan A et Plan B) et l’aide à l’organisation logistique de l’AMR sur place ; la production d’ouvrages et de traductions.

ATTAC-CADTM-Maroc continue à travailler au renforcement des activités du CADTM en Afrique en augmentant la synergie avec la Coordination du CADTM Afrique et se concentrera particulièrement sur le développement de celles-ci en Afrique du Nord et au Moyen Orient tandis que le CADTM Belgique poursuit son travail de coordination avec les organisations du CADTM Europe et de synergies sur ce continent mais s’engage également à suivre les Coordinations AYNA et de l’Asie du Sud du CADTM.

Enfin, l’AMR a décidé de diminuer l’implication du CADTM aux Forums sociaux mondiaux, notamment à la prochaine édition de Montréal en août 2016 et d’évaluer au « cas par cas » sa participation pour les prochaines éditions.


Le CADTM s’adapte et … change de libellé !

S’il garde son acronyme « CADTM » qui l’a rendu célèbre, le réseau change son libellé qui devient le « Comité pour l’Abolition des dettes illégitimes » - Réseau mondial CADTM. Toutes les organisations locales et nationales qui souhaitent continuer à s’appeler « Comité pour l’Annulation de la Dette du Tiers Monde – CADTM » peuvent le faire (mettre le lien site sur la motion changement de nom).
Cette modification du libellé du réseau CADTM est justifiée par l’évolution de son travail dans les pays industrialisés du Nord. Le CADTM est né en 1990 en pleine crise de la dette du Sud pour réclamer l’annulation de la dette des pays dits du tiers-monde mais au fil du temps, le terme « tiers-monde » est de moins en moins utilisé. Avec la crise financière de 2008 et ses répercussions, la sphère d’activité du CADTM s’est progressivement étendue aux dettes publiques des pays industrialisés du Nord sans rien lâcher pour autant en ce qui concerne l’exigence d’annulation des dettes des pays dits du « tiers-monde ». Le CADTM a montré comment l’ensemble du « système dette » soumet tant les peuples au Sud que les peuples au Nord de la planète. Pour s’attaquer à l’ensemble de ce « système dette », le CADTM a développé un nouveau volet d’action et de réflexion sur la problématique des dettes privées illégitimes comme celles liées au micro-crédit dont les femmes sont les premières victimes, les dettes des paysan-ne-s, des étudiant-e-s, des familles expulsées de leur logement par les banques, etc. Le concept de « dettes illégitimes » permet d’englober à la fois les dettes au Sud et au Nord, publiques et privées. Enfin, le terme abolition est plus fort que celui d’annulation dans le sens où il revendique la disparition du concept même de l’endettement illégitime.


Un réseau qui s’étend

Sauf convocation d’une assemblée extraordinaire, un amendement précise que la fréquence des AMR peuvent avoir lieu “au minimum tous les 3 ans et au maximum tous les cinq ans” (article 3).

Par ailleurs, l’Assemblée a précisé les modalités de désaffiliation d’une organisation membre (article 15). De plus, le réseau se voit renforcé de trois nouvelles adhésions : ATTAC Luxemboourg, ATTAC Gabon et ATTAC Italie sont désormais membres du CADTM International, qu’ils soient les bienvenus !

Les personnes venant d’Espagne en tant qu’observatrices sont autorisées à utiliser le sigle CADTM en attendant la prochaine Assemblée mondiale où elles pourront solliciter leur adhésion formelle. D’ici là, ce groupe naissant s’engage à travailler à la construction d’une antenne CADTM en Espagne. Le CADTM Bangladesh peut également utiliser le sigle du CADTM et pourra démander son adhésion à la prochaine AMR.

L’Assemblée s’est également prononcée collectivement pour réclamer la souveraineté politique et électorale du peuple Haïtien, le retrait de la Minustah, la mise en place d’une commission d’audit des crimes économiques commis dans ce pays et d’un processus d’indemnisation, de justice et de réparation pour tout le pillage des richesses d’Haïti (Motion de soutien au peuple haïtien (AMR 2016)). Une motion d’appui à la demande d’audit au Venezuela a également été adoptée par le réseau Amérique latine AYNA.

Enfin, un nouveau Conseil international du CADTM constitué de façon paritaire par deux personnes par continent a été élu.

Via cette synthèse des travaux, discussions et décisions qui ont jalonné cette rencontre internationale, nous espérons avoir pu témoigner des dynamiques à l’œuvre durant cette Assemblée, dynamiques qui convergent pour en finir irrémédiablement avec cet outil de domination qu’est le « système dette ». Nul doute que d’ici la future Assemblée mondiale du réseau, les militantes et militants du CADTM, chacune et chacun à leur échelle, emploieront toute leur énergie, engagement et détermination pour faire toujours plus progresser la lutte des peuples contre les dettes illégitimes et donner corps à des alternatives participant à l’émancipation de l’humanité de toutes les formes d’oppression.

Hasta la victoria siempre !


Notes

|1| CADTM International, 4 juin 2013, « L’Assemblée mondiale du CADTM sous le signe du partage et des luttes » http://cadtm.org/Assemblee-mondiale-du-CADTM-sous

|2| “Les autorités marocaines refusent de donner leur aval à l’association Attac Maroc pour organiser l’Assemblée mondiale du réseau CADTM”, ATTAC/CADTM Maroc, 22 mars 2016. http://cadtm.org/Les-autorites-marocaines-refusent

|3| Mokhtar Ben Hafsa, 26 avril 2016 : « En quatre jours, la coalition quadripartite au pouvoir a ramené la Tunisie en arrière d’un siècle et demi ». http://cadtm.org/En-quatre-jours-la-coalition

|4| Institut International pour la Recherche et la Formation.