L’Equateur met fin à l’impunité des transnationales du pétrole

23 février 2011 par Bernard Perrin


Le record mondial en matière d’amende environnementale a été battu par Chevron Texaco, condamné après un quart de siècle de rejets.

Les peuples de l’Amazonie équatorienne attendaient ce jugement depuis plus de dix-sept ans. Il est tombé la semaine passée : l’entreprise nord-américaine Chevron Texaco a été reconnue coupable de pollution massive entre 1964 et 1990, et condamnée à la plus lourde amende environnementale de l’histoire : 9,5 milliards de dollars (9 milliards de francs). La décision annoncée le 14 février par Nicolas Zambrano, président de la Cour de justice de la ville de Nueva Loja, capitale de la province de Sucumbíos, au nord de l’Equateur, marquera l’histoire. Jamais une peine aussi élevée n’avait été infligée par un tribunal à une compagnie pétrolière. Elle dépasse par exemple les 4,5 milliards de dollars initialement imposés à ExxonMobil pour la marée noire de l’Exxon Valdez en Alaska en 1989.

Dégâts incalculables

Les peuples autochtones victimes de la transnationale attendaient depuis 1993 que justice soit rendue. Cette année-là, ils avaient déposé une première requête aux Etats-Unis. Dix ans plus tard, elle était rejetée, les juges étasuniens estimant que la plainte devait être déposée en Equateur même. Mais la patience et la capacité de résistance des populations affectées, plus de 30 000 personnes, ont été finalement récompensées.

Chevron Texaco a été notamment reconnue coupable d’avoir déversé plus de 69 milliards de litres d’eaux contaminées dans les rivières amazoniennes des provinces de Sucumbíos et Orellana. Selon les juges équatoriens, des milliers d’indigènes ont ainsi été affectés par des niveaux élevés de toxicité dans le sol et l’eau.

La compagnie nord-américaine a fait preuve d’une négligence systématique, entreposant notamment ses résidus pétroliers dans des fosses à ciel ouvert pour chacun de ses 339 puits. Dans ces fosses, elle versait du brut, mais aussi des substances chimiques employées pour la perforation.

Malgré la satisfaction d’une justice enfin rendue, les populations amazoniennes estiment d’ailleurs que l’amende n’est pas suffisante pour réparer ces immenses dégâts. Emergildo Criollo, un leader indigène cofan, dont les deux enfants sont morts après avoir bu de l’eau contaminée, a déclaré aux médias internationaux : « Vous ne pouvez pas ressusciter les morts, ils n’ont pas de prix. Nous demandons suffisamment d’argent pour nettoyer notre Amazonie. »

« Nous allons interjeter appel afin que le juge réexamine le montant de la condamnation », a par ailleurs annoncé Luis Yanza, le coordinateur de l’association des victimes, qui juge le montant de l’amende « insuffisant », notamment au regard d’une expertise judiciaire évaluant les dommages à 27 milliards de dollars.

Bien au-delà des chiffres et de la réparation financière, l’entreprise pétrolière a provoqué des dégâts évidemment incalculables, comme le démontrent les innombrables témoignages cités au long des 188 pages de la décision judiciaire, qui relatent les maladies, les souffrances et les morts provoqués par une des pires pollutions qu’ait connu la planète, supérieure selon les experts à celle que vient de souffrir le Golfe du Mexique lors de l’incendie de la plate-forme de BP Deep Water Horizon (lire ci-dessous).

« Avertissement à l’industrie »

Pour Alberto Acosta, ministre de l’Energie du gouvernement de Rafael Correa entre janvier et juin 2007, ce jugement envoie un message important à l’industrie pétrolière : « Il s’agit d’un sévère avertissement adressé à toutes les compagnies opportunistes, qu’elles soient pétrolières ou minières, sur ce qui peut arriver si elles continuent à détruire la nature et les vies humaines. »
Celui qui présida également l’Assemblée constituante équatorienne en 2008 rappelle volontiers ce que fut l’exploitation de Texaco en Equateur de 1964 à 1990 : « En vingt-huit ans, l’entreprise a perforé 339 puits sur 430 000 hectares et extrait environ 1,5 milliard de barils de pétrole brut. »
Les impacts environnementaux et sociaux sont impressionnants : « Les dégâts sont en réalité estimés à plus de 27 milliards de dollars pour les éboulements et les glissements de terrain, pour la contamination massive de l’eau et donc des populations, la déforestation, la perte de la biodiversité, la mort d’êtres humains, et pour celle des animaux sauvages et domestiques. Sans parler des maladies : dans les régions exploitées, les taux de cancer sont presque trois fois supérieurs à la moyenne nationale : 31% contre 12,3%. »

« Laisser le pétrole sous terre »

Et l’ancien ministre n’hésite pas à charger encore le passif Passif Partie du bilan composé des ressources dont dispose une entreprise (capitaux propres apportés par les associés, provisions pour risques et charges, dettes). de Texaco : « Cette entreprise est aussi responsable de la disparition pure et simple de peuples autochtones, comme les Tetetes ou les Sansahuaris. Et des dégâts économiques, culturels et sociaux infligés aux indigènes Siona, Secoya, Cofán, Kichwa et Waorani. »

Un drame généralement lié à toutes les politiques extractivistes : « On ne tient pas compte des impacts sociaux et environnementaux, qui sont toujours énormes. C’est de ce génocide vécu par les populations amazoniennes qu’a d’ailleurs surgi la proposition Yasuni-ITT : en échange d’un engagement financier de la communauté internationale et du gouvernement équatorien, laisser le pétrole dans le sous-sol de ce parc national pour préserver la biodiversité et l’existence des populations indigènes. C’est une proposition pour changer l’histoire. » Et pour ne plus jamais vivre un désastre de l’ampleur de celui provoqué par Texaco.

Source : Le Courrier