L’Ère de l’Austérité

15 juillet 2013 par Isabel Ortiz , Matthew Cummins


Un examen des dépenses publiques et des mesures d’ajustement dans 181 pays.

Le présent document examine les dernières projections du FMI relatives aux dépenses publiques pour 181 pays, ceci en en comparant quatre périodes distinctes : 2005-07 (avant la crise), 2008-09 (crise, 1re Phase : expansion budgétaire), 2010-12 (crise, 2e Phase : début de la contraction budgétaire) et 2013-15 (crise, 3e Phase : intensification de la contraction budgétaire), passe en revue 314 rapports du FMI portant sur 174 pays afin d’identifier les principales mesures d’ajustement envisagées dans les pays à revenu élevé et en développement ; examine les menaces que l’austérité représente pour le progrès social et les objectifs de développement ; et appelle de façon urgente les gouvernements à agir et à adopter des politiques alternatives et équitables en faveur de la reprise socio-économique.

L’âge de l’austérité - Ortiz and Cummins

Dans une première phase de la crise économique mondiale (2008-09), la plupart des gouvernements ont adopté des programmes de relance budgétaire et ont accru les dépenses publiques, dans une approche mondiale coordonnée. Cependant, une contraction prématurée des dépenses s’est généralisée en 2010, ce qui a marqué le début de la deuxième phase de la crise, malgré l’urgence d’une aide des pouvoirs publics aux populations vulnérables. En 2013, on prévoit que la contraction des dépenses publiques va s’étendre et s’intensifier considérablement et toucher 119 pays en termes de PIB PIB
Produit intérieur brut
Le PIB traduit la richesse totale produite sur un territoire donné, estimée par la somme des valeurs ajoutées.
Le Produit intérieur brut est un agrégat économique qui mesure la production totale sur un territoire donné, estimée par la somme des valeurs ajoutées. Cette mesure est notoirement incomplète ; elle ne tient pas compte, par exemple, de toutes les activités qui ne font pas l’objet d’un échange marchand. On appelle croissance économique la variation du PIB d’une période à l’autre.
, puis s’étendre jusqu’à atteindre 132 pays en 2015. Les dernières projections du FMI FMI
Fonds monétaire international
Le FMI a été créé en 1944 à Bretton Woods (avec la Banque mondiale, son institution jumelle). Son but était de stabiliser le système financier international en réglementant la circulation des capitaux.

À ce jour, 188 pays en sont membres (les mêmes qu’à la Banque mondiale).

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indiquent que cette tendance se poursuivra au moins jusqu’en 2016.

Cette analyse nous amène à conclure, principalement, que c’est dans les pays en développement que la contraction budgétaire est la plus marquée. Au total, 68 pays en développement devraient réduire les dépenses publiques, en moyenne, de 3,7% du PIB, dans la troisième phase de la crise (2013-15), comparativement à 26 pays à revenu élevé, où l’on attend une contraction moyenne de 2,2% du PIB. Par ailleurs, en comparant les périodes 2013-15 et 2005-07, on perçoit qu’un quart des pays passent par une contraction excessive, définie comme la réduction des dépenses en dessous les niveaux d’avant la crise. En termes de population, l’austérité affectera 5,8 milliards de personnes, soit 80% de la population mondiale en 2013 ; et augmentera jusqu’à atteindre 6,3 milliards, soit 90% des personnes à travers le monde d’ici 2015.

En ce qui concerne les mesures d’austérité, l’examen des rapports pays du FMI publiés depuis 2010 indique que les gouvernements envisagent diverses stratégies d’ajustement. Il s’agit notamment de : (i) l’élimination ou la réduction des subventions, y compris aux combustibles, produits alimentaires et intrants Intrants Éléments entrant dans la production d’un bien. En agriculture, les engrais, pesticides, herbicides sont des intrants destinés à améliorer la production. Pour se procurer les devises nécessaires au remboursement de la dette, les meilleurs intrants sont réservés aux cultures d’exportation, au détriment des cultures vivrières essentielles pour les populations. agricoles (dans 100 pays), (ii) la réduction et/ou le plafonnement de la masse salariale, y compris des salaires dans l’enseignement, la santé et autres secteurs publics (dans 98 pays), (iii) le rationnement et le ciblage renforcé des filets de protection sociale (dans 80 pays), (iv) la réforme des retraites (dans 86 pays) ; (V) la réforme des systèmes de santé (dans 37 pays), et (vi) la flexibilisation du travail (dans 32 pays). De nombreux gouvernements envisagent également des mesures parallèles pour augmenter les recettes, mesures qui peuvent affecter négativement les populations vulnérables, principalement par l’introduction ou l’élargissement de taxes à la consommation, tels que la taxe à la valeur ajoutée ( TVA) sur les produits de base qui affectent de façon disproportionnée les foyers pauvres (dans 94 pays). Contrairement à la perception du public, les mesures d’austérité ne sont pas limitées à l’Europe, en fait, beaucoup des principales mesures d’ajustement figurent de façon massive dans les pays en développement.

Ce document remet en question la notion que pareille trajectoire de contraction budgétaire – en termes de calendrier, de portée et d’ampleur – ainsi que les mesures d’austérité spécifiques envisagées, soient propices à la reprise socio- économique et à la réalisation d’objectifs de développement. On peut s’attendre à ce que la propension mondiale à la consolidation fiscale aggrave la crise de l’emploi et diminue le soutien public au moment où il est le plus nécessaire. Les coûts d’ajustement sont ainsi imposés à des populations qui, depuis le début de la crise, doivent faire face à des emplois de moins en moins nombreux et de moins en moins bien rémunérés, une augmentation des coûts de la nourriture et de l’énergie, et un accès réduit aux services essentiels. En bref, des millions de ménages continuent de supporter les coûts d’une « reprise » qui les a largement exclus. Ce document encourage les décideurs à reconnaître les coûts humains élevés ainsi que les entraves au développement qu’entraînent des stratégies d’ajustement mal conçues, et les incite à envisager des politiques alternatives qui soutiennent une reprise pour tous.

Traduction en français par Garance Upham, relecture Christine Pagnoulle.




Isabel Ortiz est Directrice, Programme mondial pour la Justice Sociale, Initiative for Policy Dialogue, Columbia University.
Matthew Cummins est un économiste qui a travaillé au PNUD, à l’UNICEF et à la Banque mondiale.
Tout commentaire peut être envoyé par courriel aux auteurs à : isabel.ortiz AT ymail.com and matthewwcummins AT gmail.com.

Isabel Ortiz

is Director of the Global Social Justice Program at the Initiative for Policy Dialogue, Columbia University, and former director of the International Labour Organization (ILO) and UNICEF.

Matthew Cummins

Matthew Cummins is an economist who has worked at UNDP, UNICEF and the World Bank.