
Du même auteur
Sylvie Bourinet
L’Indonésie
2002 par Sylvie Bourinet
Fiche d’identité
| Capitale: | Djakarta |
| Superficie : | 1 904 400 km2 |
| Population : | 212 millions d'habitants |
| Langues : | bahasa Indonesia (langue officielle) ; 200 langues et dialectes régionaux. |
| Monnaie : | roupie indonésienne |
| Nature de l'Etat : | République (processus de démocratisation en cours) |
| Nature du régime : | présidentiel (avec un rôle important de l'armée) |
|
Chef
de l'Etat : |
Megawati Sukarnoputri, présidente, qui a remplacé le 23 juillet 2001 Abdurrahman Wahid (dit " Gus Dur ") destitué. |
Une dette insoutenable
L’encours total de la dette extérieure publique de l’Indonésie atteignait en décembre 2001 75,9 milliards de dollars (source FMI). Celle-ci équivaut à 90 % du PIB et le service de la dette Service de la dette Somme des intérêts et de l’amortissement du capital emprunté. absorbe 40 % des revenus fiscaux. Il faut y ajouter les dettes des entreprises d’Etat comme PLN (électricité), PGN (gaz domestique) et Pertamina (pétrole). Une part importante de ces dettes résultent de pratiques frauduleuses. L’Indonésie doit également rembourser une dette intérieure de 60 milliards de dollars contractée en 1997, en pleine " crise asiatique ", lors de la fermeture de seize banques insolvables, en application d’un plan que lui a imposé le FMI. Enfin, en vertu de l’accord de Francfort, le gouvernement indonésien garantit désormais la dette privée, essentiellement constituée par les grands conglomérats dont plusieurs sont contrôlés par l’ancien dictateur Suharto, sa famille et ses proches. La dette extérieure totale de l’Indonésie atteint 143 milliards de dollars, soit environ quatre fois le budget annuel de l’Etat.
Pays à revenu intermédiaire ne rentrant pas dans la catégorie des pays pauvres lourdement endettés, l’Indonésie ne peut prétendre à des annulations de dette, malgré une dette devenue insoutenable, faisant courir au pays le risque de devenir une deuxième Argentine. D’après la Banque mondiale, entre 50 et 60 millions d’habitants vivent dans la pauvreté et 13 millions dans l’extrême pauvreté. En 2002, le chômage touche près de 40 % de la population active.
L’accès aux écoles et aux hôpitaux est payant, les grandes épidémies (tuberculose, typhus, choléra, méningite, etc) sont endémiques. Les services publics se dégradent d’une manière accélérée, ce qui affecte les grandes activités industrielles tandis que les ressources naturelles du pays sont dévastées. La crise économique ne fait qu’exacerber les conflits entre minorités ethniques et religieuses (près de 5000 personnes auraient été tuées entre janvier 1999 et mai 2001). Dans son livre " La grande désillusion " (Fayard), le prix Nobel d’économie Joseph Stiglitz, ancien conseiller économique de Bill Clinton et ancien économiste en chef de la Banque mondiale, accuse d’ailleurs le FMI, par les mesures de restriction budgétaire imposées en 1997, d’avoir contribué à l’éclatement de graves désordres sociaux en Indonésie. La crise économique avait entraîné en 1998 une chute de 13 % du PIB en un an. Supérieur à 1000 dollars par habitant en 1996, celui-ci est retombé à 600 dollars aujourd’hui.
Historique des passages de l’Indonésie devant le Club de Paris
Dans les années soixante, l’Indonésie avait déjà obtenu plusieurs rééchelonnements.
Avant la crise de 1997
20 décembre 1966 : rééchelonnement de 310 millions de dollars selon les termes classiques (c’est-à-dire aux taux du marché, et des durées au cas par cas).
18 octobre 1967 : rééchelonnement de 110 millions de dollars selon les termes classiques.
17 octobre 1968 : rééchelonnement de 180 millions de dollars selon les termes classiques.
24 avril 1970 : rééchelonnement de 2, 090 milliards de dollars selon les termes classiques.
Ces quatre rééchelonnements ont eu lieu juste après l’arrivée au pouvoir de Suharto, fidèle allié des Etats-Unis dans la région, et ces accords sont intervenus pour consolider un pouvoir auquel il fallait donner un peu d’oxygène financier. Ils sont avant tout politiques.
Après la crise ...
Puis survint ce que les media ont appelé " la crise asiatique " aggravée par les mauvais conseils du FMI (comme l’explique Joseph Stiglitz) avec pour conséquence un endettement insoutenable et trois nouveaux passages devant le Club de Paris :
23 septembre 1998 : rééchelonnement de 4, 176 milliards de dollars selon des termes ad-hoc.
13 avril 2000 : rééchelonnement de 5, 445 milliards de dollars selon les termes de Houston (réservés aux pays à revenus intermédiaires). Les créances APD sont rééchelonnées à des taux concessionnels, sur 20 ans, avec une durée de grâce inférieure à 10 ans et les créances non-APD sont rééchelonnées sur 15 ans, au taux du marché, avec une durée de grâce de 2 ou 3 ans.
12 avril 2002 : troisième rééchelonnement en quatre ans
Pour la troisième fois en quatre ans, le Club de Paris a décidé le 12 avril dernier de restructurer la dette extérieure indonésienne. Au 31 janvier 2002, l’encours de la dette publique due au groupe des pays créanciers officiels de l’Indonésie réunis au sein du Club de Paris était estimé à 41,3 milliards de dollars dont 34,9 milliards de dollars de dette pré-date butoir, et 6,3 milliards de dette pré-date butoir. La date-butoir, qui est le 1er juillet 1997 pour l’Indonésie, est utilisée par le Club de Paris pour distinguer les crédits pouvant bénéficier d’un rééchelonnement (ceux précédant la date-butoir) de ceux ne pouvant donner lieu à un rééchelonnement (ceux postérieurs à cette date). Selon le Club de Paris, elle permet aux pays débiteurs de retrouver un accès au crédit.
Les échéances en principal et en intérêt dues entre le 1er avril et le 31 décembre 2003 s’élevaient avant le rééchelonnement à 7,5 milliards de dollars dont 5,4 milliards éligibles au rééchelonnement. Après restructuration, le service de la dette indonésienne s’élève à 2,7 milliards de dollars. Il comprend essentiellement le paiement des échéances sur la dette précédemment rééchelonnée, la dette post-date butoir et les intérêts moratoires sur la consolidation. Ce rééchelonnement fait suite à un accord avec le FMI en date du 28 janvier 2002 (extension jusqu’à la fin 2003 de l’arrangement au titre de la Facilité élargie approuvée le 4 février 2000).
Selon les informations communiquées par le Club de Paris, le rééchelonnement du 12 avril 2002 est effectué selon les termes suivants : les crédits d’aide publique au développement doivent être remboursés sur 20 ans, dont 10 ans de grâce à un taux d’intérêt au moins aussi favorable que le taux concessionnel de ces prêts ; les échéances sur les crédits commerciaux sont remboursées sur 18 ans dont 5 ans de grâce avec un remboursement progressif, à un taux d’intérêt de marché. L’Indonésie s’est engagée à rechercher un traitement comparable auprès de ses autres créanciers extérieurs. En revanche, le Club de Paris a considéré que restructurer les échéances au titre des offres d’échanges interbancaires et du " yankee bond " " n’aurait pas été pragmatique ", estimant qu’il était important pour l’Indonésie d’obtenir des flux privés pour son développement à moyen terme. Au vu de la gravité de la situation économique de l’Indonésie, des allègements autrement plus importants étaient attendus. Quelques jours avant le dernier passage de l’Indonésie devant le Club de Paris, l’INFID, un forum d’ONG indonésiennes, soutenu notamment par la Plate-forme française Dette & Développement et par la campagne belge 11.11.11, ainsi que par le Comité pour la démocratie en Indonésie (un groupe de pression qui cherche en Europe à contribuer au soutien du processus actuel de démocratisation en Indonésie), s’était mobilisé à Paris pour alerter l’opinion et les autorités tant indonésiennes qu’occidentales sur la nécessité de " trouver des alternatives " au problème de la dette. Le Club de Paris n’a toutefois pas choisi la voie de l’annulation de dette (réduction du stock de la dette) comme cela était souhaité, mais celle du rééchelonnement. Celui-ci aura pour effet de diminuer fortement le service de la dette d’ici décembre 2003. Ce n’est pourtant là qu’une fuite en avant reportant le problème à plus tard.
Le surendettement est aujourd’hui un obstacle majeur à la reprise de l’investissement et de la croissance. L’Indonésie sera donc condamnée à négocier un nouveau rééchelonnement dans deux ans.
Dette odieuse, dette illégitime
Sous le régime de Suharto (au pouvoir de 1966 à 1998), l’argent emprunté était l’objet d’une corruption généralisée mais les prêteurs étrangers fermaient généralement les yeux. Une énorme partie de la dette peut sans hésitation être qualifiée de dette odieuse. La Banque mondiale qui, entre 1966 et 1998, a prêté 60 milliards de dollars à l’Indonésie, a admis que 30 % de ses prêts ont été détournés pendant cette période. Il ne fait aucun doute que la population indonésienne a très peu bénéficié du développement que la dette est censée avoir financé.
Les poursuites judiciaires contre certaines personnalités de l’ancien régime ont tourné court l’an dernier, en particulier celles visant l’ancien président Suharto. Mis en accusation en août 2000, celui-ci a échappé au tribunal, un juge l’ayant déclaré inapte à subir un procès pour raison de santé. Son fils Tommy a été inculpé pour corruption mais a disparu en novembre 2000, peu après qu’on eut ordonné son arrestation. En 1999, Abdurrahman Wahid, le prédécesseur de l’actuelle présidente Megawati Sukarnoputri, a été destitué suite à des affaires de détournements de fonds.
Quelles alternatives ?
L’Indonésie est aujourd’hui un pays déstabilisé, croulant sous la dette et dépendant des crédits du FMI (près de 5 milliards de dollars en trois ans). Le processus de démocratisation en cours depuis 1999 est extrêmement fragile : émiettement des forces démocratiques, manque de culture démocratique après trente ans de pouvoir autoritaire de l’ancien président Suharto, faible représentativité de l’Assemblée nationale, faible prise en compte de propositions émanent de la société civile, corruption généralisée...
Le poids de la dette, en très grande partie illégitime, obère l’avenir. Une procédure d’insolvabilité pourrait être une solution à envisager dans le cadre d’une conférence internationale. L’Indonésie fait partie de ces pays où l’espoir peut résider dans l’application du droit international. Selon la jurisprudence, une dette contractée par un régime non démocratique et qui n’a pas profité à la population, est " odieuse ", et nulle et non avenue lorsque ce régime tombe. D’autre part, la communauté financière internationale devrait reconnaître sa part de responsabilité dans la situation actuelle du pays et s’impliquer dans la recherche d’une solution qui prenne en compte cette coresponsabilité.
La dette indonésienne devrait être en grande partie annulée pour dégager des fonds pour la reconstruction du pays. Parallèlement, les biens mal acquis par Suharto devraient être rapatriés et placés dans un fonds de développement démocratiquement contrôlé par la population, ce qui implique le lancement d’enquêtes internationales, le gel et la réquisition des fonds détournés.
Dette et remboursement de l'Indonésie (en milliards de dollars)
|
1980
|
1990
|
1995
|
1999
|
|
| Dette totale |
20,9
|
69,9
|
124,4
|
150,1
|
| Service de la dette |
3,1
|
9,9
|
16,4
|
17,8
|
Source : Banque mondiale.