Répondre aux « Questions qui piquent sur la dette et l’austérité »

L’Islande est-elle un exemple d’alternative ?

29 avril par CADTM Belgique , Jérémie Cravatte , Benoit Coumont

Au CADTM, on sait trop bien ce que c’est d’être flippéE, voire découragéE, par toutes ces questions sur lesquelles on sèche. Du coup, inspiréEs par nos meilleurEs piqueurs et piqueuses (notre famille, nos potes, le pizzaiolo d’en face, les gens que l’on rencontre en animation), le CADTM Liège a organisé plusieurs sessions d’élaborations collectives d’éléments de réponse à ces piques (qu’elles soient d’ordre technique ou plus « politique »).

Ce travail a engendré une brochure que vous pouvez retrouver en entier ici.

L’Islande a refusé de payer pour les dettes de la banque privée Icesave et a poursuivi en justice des responsables de la débâcle financière. Est-ce un exemple d’alternative ?

À partir de 1999, les trois plus grandes banques islandaises sont privatisées : Glitnir (aujourd’hui Islandsbanki), Landsbanki et Kaupthing. Entre 2006 et 2008, Icesave (filiale de Landsbanki) propose des comptes d’épargne aux taux avantageux à destination de clientEs du Royaume-Uni et des Pays-Bas. En 2000, la taille des banques ne représentait qu’une fois le PIB PIB
Produit intérieur brut
Le PIB traduit la richesse totale produite sur un territoire donné, estimée par la somme des valeurs ajoutées.
Le Produit intérieur brut est un agrégat économique qui mesure la production totale sur un territoire donné, estimée par la somme des valeurs ajoutées. Cette mesure est notoirement incomplète ; elle ne tient pas compte, par exemple, de toutes les activités qui ne font pas l’objet d’un échange marchand. On appelle croissance économique la variation du PIB d’une période à l’autre.
du pays, en 2008 elle pèse dix fois le PIB. Suite à la crise des subprimes Subprimes Crédits hypothécaires spéciaux développés à partir du milieu des années 2000, principalement aux États-Unis. Spéciaux car, à l’inverse des crédits « primes », ils sont destinés à des ménages à faibles revenus déjà fortement endettés et étaient donc plus risqués ; ils étaient ainsi également potentiellement plus (« sub ») rentables, avec des taux d’intérêts variables augmentant avec le temps ; la seule garantie reposant généralement sur l’hypothèque, le prêteur se remboursant alors par la vente de la maison en cas de non-remboursement. Ces crédits ont été titrisés - leurs risques ont été « dispersés » dans des produits financiers - et achetés en masse par les grandes banques, qui se sont retrouvées avec une quantité énorme de titres qui ne valaient plus rien lorsque la bulle spéculative immobilière a éclaté fin 2007.
Voir l’outil pédagogique « Le puzzle des subprimes »
de 2008, les trois grandes banques font faillite. Le gouvernement islandais adopte en urgence une loi restreignant les sorties de capitaux, recapitalise les banques et rembourse les déposantEs islandaisEs à l’aide d’un prêt contracté au FMI FMI
Fonds monétaire international
Le FMI a été créé en 1944 à Bretton Woods (avec la Banque mondiale, son institution jumelle). Son but était de stabiliser le système financier international en réglementant la circulation des capitaux.

À ce jour, 188 pays en sont membres (les mêmes qu’à la Banque mondiale).

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de 2,1 milliards $. Il se montre incapable d’assurer le « sauvetage » de la banque Icesave pour un montant de 3,9 milliards $ (son PIB est de 9 milliards$). Les agences de notation Agences de notation Les agences de notation (Standard and Poor’s, Moody’s et Fitch en tête) sont des agences privées qui évaluent la solvabilité et la crédibilité d’un émetteur d’obligations (État, entreprise). Jusqu’aux années 1970 elle étaient payées par les acheteurs potentiels d’obligations, depuis la libéralisation financière la situation s’est inversée : ce sont les émetteurs d’obligations qui rémunèrent les agences pour qu’elles les évaluent... Reconnaissons leur qualité de travail : c’est ainsi que Lehman Brothers se voyait attribuer la meilleure note juste avant de faire faillite. font alors pression sur le pays ainsi que les Pays-Bas et le Royaume-Uni (ce dernier le placera même sur sa liste des États terroristes).

Fin 2009, le Parlement islandais vote le paiement aux Pays-Bas et au Royaume-Uni. Mais sous la pression populaire, le Président Grímsson s’en remet à un référendum avant de signer. 93 % des islandaisEs s’opposent au paiement. Le FMI fait pression sur le gouvernement et menace de ne pas verser les dernières tranches du prêt accordé (coup classique de cette Institution).

L’année suivante, le Parlement islandais approuve un nouvel accord de remboursement sous de meilleures conditions. Soumis au référendum, il est à nouveau rejeté par la population. La Commission européenne porte dès lors plainte contre l’Islande devant la Cour de justice de l’Association européenne de libre-échange (AELE). Le tribunal donne raison à l’Islande.

Entre 2009 et 2013, trois anciens dirigeants de la banque sont condamnés à des peines de prison. Le gouvernement islandais avait annoncé vouloir juger les responsables de la crise, mais seul l’ex-Premier Ministre fut jugé (et innocenté).

Parallèlement à cela, l’Islande porte, dès 2009, sa candidature à l’entrée dans l’Union européenne. Elle la retire en mars 2015 (avec le gouvernement du « Parti de l’Indépendance » ramené au pouvoir), arguant des désaccords concernant les eaux territoriales et les quotas de pêche. Il n’est pas impossible cependant que l’affaire Icesave ait également découragé les IslandaisEs d’adopter les législations européennes et la monnaie unique (qui auraient rendu illégal un tel traitement de la crise). Le pays envisage d’ailleurs de rendre la création monétaire publique.

Aujourd’hui, si l’on peut avancer que la reprise économique a été plus facile en Islande que dans la plupart des autres pays européens, la situation sociale s’en retrouve néanmoins dégradée et le gouvernement de centre-droite mène une politique néo-libérale et de privatisations. Le pays a remboursé le FMI sans broncher.

On ne peut donc dire que le cas islandais soit exemplaire et représentatif d’une gestion idéale dans l’histoire de la crise bancaire. Néanmoins, il fait figure d’exception dans un contexte où la plupart des pays ont assumé sur leurs fonds propres Fonds propres Capitaux apportés ou laissés par les associés à la disposition d’une entreprise. Une distinction doit être faite entre les fonds propres au sens strict appelés aussi capitaux propres (ou capital dur) et les fonds propres au sens élargi qui comprennent aussi des dettes subordonnées à durée illimitée. les dettes des banques privées sans broncher...


Plus d’infos : « Europe L’Islande prend son destin en main » de François Remand et Xavier Dupret, juin 2014.

Lire également : « En Islande, les responsables du naufrage bancaire n’ont pas pu acheter leur procès » d’Eva Joly, février 2016

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Jérémie Cravatte

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