L’eau, source de vie ou de profits ?

7 mars 2012 par Antoine Vincent

Marseille accueillera en mars prochain le Forum mondial de l’eau, qui s’apparente à une « grande foire commerciale internationale, pour vendre les solutions des multinationales de l’eau et de leurs actionnaires ». Il était donc logique et nécessaire qu’en parallèle se tienne un forum alternatif où les débats se concentreront sur l’accès et la gestion de l’eau, « source de vie, pas de profit ».

Quoi de plus simple et de plus vital que l’eau ? Elle coule à flots de nos robinets et tombe gratuitement du ciel. Derrière cette abondance se cache pourtant l’une des problématiques les plus importantes pour la planète. L’Organisation mondiale de la santé (OMS) considère que l’eau souillée consommée chaque jour est responsable d’ « eau » moins la moitié des maladies qui touchent l’humanité. De nos jours, l’eau reste l’une des principales causes de mortalité dans le monde et plus ou moins 1 milliard de personnes n’ont pas accès à une eau saine et salubre. L’atteinte à l’horizon 2015 des Objectifs du millénaire pour le développement, qui encadre la politique de développement humain des Nations unies, se jouera donc notamment sur la question de l’eau. Elle fait donc logiquement partie de toutes les bonnes intentions internationales, et ceci, depuis de nombreuses années. En témoignent les déclarations du G8 G8 Ce groupe correspond au G7 plus la Fédération de Russie qui, présente officieusement depuis 1995, y siège à part entière depuis juin 2002. au G20 G20 G20 : Le Groupe des vingt (G20) est un groupe composé de dix-neuf pays et de l’Union européenne dont les ministres, les chefs de banques centrales et les chefs d’État se réunissent régulièrement. Il a été créé en 1999, après la succession de crises financières dans les années 1990. Il vise à favoriser la concertation internationale, en intégrant le principe d’un dialogue élargi compte tenu du poids économique croissant pris par un certain nombre de pays. Sont membres : Allemagne, Afrique du Sud, Arabie saoudite, Argentine, Australie, Brésil, Canada, Chine, Corée du Sud, États-Unis, France, Inde, Indonésie, Italie, Japon, Mexique, Royaume-Uni, Russie, Turquie, l’Union européenne (représentée par le Président du conseil et celui de la Banque centrale européenne). en passant par le Forum économique de Davos, mais aussi, au niveau institutionnel, par le nombre d’agences et organisations des Nations unies qui travaillent sur la question, 24 en tout regroupée sous un même secrétariat, « UN-WATER ».
Le forum officiel

Les préoccupations autour de la gestion de l’eau sont réelles, et c’est dans ce contexte que se déroulera à Marseille, du 12 au 17 mars prochain, le 6e Forum mondial de l’eau. Depuis 1997, il rassemble tous les trois ans l’ensemble des acteurs internationaux de l’eau dans le but officiel d’offrir « aux politiques et aux décideurs concernés le seul espace international de débat et de contributions d’experts ».

Le forum est organisé par le Conseil mondial de l’eau (CME), une plateforme internationale créée en 1995 à l’initiative des principaux acteurs internationaux. A l’issue du premier forum, en 1997 à Marrakech (Maroc), le Conseil a été investi du mandat « d’assurer la continuité de la Vision mondiale de l’eau, de la vie et de l’environnement au 21e siècle ». Sur son site Web, on peut lire que « les témoignages présentés dans la Déclaration de Marrakech confèrent au Conseil la suprématie dans le domaine de la gestion des ressources en eau ». Le Conseil n’a cependant pas reçu de mandat officiel international.

Les membres de cette plateforme multi-acteurs sont très variés, du Corps des ingénieurs de l’armée des États-Unis à l’UNESCO, en passant par AQUAFED (la fédération internationale des opérateurs privés en matière d’eau ou, plus clairement, les multinationales de l’eau) ou des organismes comme le Comité international de la Croix Rouge… Le budget de fonctionnement du CME est alimenté par les donations de ses membres et les décisions sont prises par deux instances que sont le Comité sur les sciences et technologies et celui sur les institutions et la gouvernance, l’ensemble étant piloté par l’assemblée général qui encadre et oriente toute l’institution.

Au programme du forum, cette année, des objectifs ambitieux, tel que promouvoir l’eau comme priorité dans les agendas politiques ou débattre des solutions aux problèmes d’eau dans le monde. Il se penchera donc sur la promotion du droit à l’eau dans le monde et tentera, entre autres, de mettre en place un mécanisme international de coopération et de coordination tenant compte des enjeux locaux de l’eau. Le forum accueillera 140 délégations ministérielles qui devraient accoucher d’une déclaration. Avec plus de 180 pays représentés, 800 conférenciers et 25 000 participants, la rencontre se pose donc comme un événement majeur de l’agenda international de ce début d’année, un rendez-vous que les multinationales du secteur ne comptent pas manquer. En effet, l’eau douce est une ressource rare et inégalement répartie, donc source de profits.
Une réponse alternative !

Les multinationales de l’eau ne sont pas des anges. La gestion privée de l’eau par Suez, Veolia, ou d’autres grands acteurs, a confirmé de nombreuses craintes : augmentation significative du prix de l’eau (de 20% à plus de 200% dans certains cas), réseaux et infrastructures en état catastrophique, accès inégal et prioritaire pour les consommateurs solvables. Malgré un recul majeur de la privatisation en Bolivie, au Maroc, mais également en Italie où un referendum a vu 95% des citoyens se prononcer en faveur d’une gestion publique de l’eau en 2011, ou encore en France - la ville de Paris a re-municipalisé l’eau après des années de gestion privée –, les multinationales continuent de chercher à s’approprier l’or bleu. Face à ces modes de gestion qui visent à faire de l’eau un produit de consommation comme tous les autres, qui doit donc être rentable et source de profit, les associations citoyennes opposent le respect des populations locales et l’accès à cette ressource vitale pour tous. « L’eau, source de vie, pas de profit », c’est derrière ce slogan que se réunira le Forum alternatif mondial de l’eau (FAME), du 14 mars au 17 mars, en parallèle au forum officiel. Il se pose en alternative concrète aux débats parfois trop orientés du forum officiel et tente d’apporter des solutions concrètes et responsables aux problèmes d’eau dans le monde. Il rassemble les membres de la société civile, ONG impliquées dans le secteur, mais aussi des associations de citoyens du monde entier.

Pour le FAME, le Forum mondial de l’eau s’apparente à une « grande foire commerciale internationale, pour vendre les solutions des multinationales de l’eau et de leurs actionnaires ». Le FAME permet de montrer des exemples fructueux de gestion de l’eau pour tous et de mettre en exergue la mauvaise gestion faite par ces multinationales. Au programme du forum alternatif, sont prévus de nombreux débats tels que l’accès à l’eau en territoires palestiniens, les effets des changements climatiques sur la répartition des ressources en eau, le droit à l’eau, la souveraineté alimentaire, la financiarisation des biens communs, ou encore la préparation du prochain Sommet de la Terre, qui aura lieu en juin à Rio. Le FAME se veut un lieu ouvert à tous (contrairement au Forum mondial où les droits d’entrée sont exorbitants), un lieu d’échanges et de dialogue abordant les enjeux de la gestion de l’eau. Mais pas seulement ! C’est aussi un lieu de lutte citoyenne et sociale, avec un tribunal de l’eau et, en clôture du forum, une marche de protestation contre la tentative de mainmise du forum officiel sur le débat de l’eau dans le monde.