Un coup d’œil dans le rétroviseur pour comprendre le présent (3/6)

L’éclipse libérale des années 1930 aux années 1970

9 juin 2009 par Eric Toussaint


(3e partie) [1]

Après avoir dominé une partie de la scène historique au XIXe siècle et dans le premier tiers du XXe siècle, la pensée libérale a connu une large période d’éclipse du milieu des années 1930 jusqu’aux années 1970. [2]
Pourtant dans les années 1920, la toute-puissance des marchés financiers Marchés financiers
Marché financier
Marché des capitaux à long terme. Il comprend un marché primaire, celui des émissions et un marché secondaire, celui de la revente. À côté des marchés réglementés, on trouve les marchés de gré à gré qui ne sont pas tenus de satisfaire à des conditions minimales.
avait paru irréversible. Le krach de 1929 et la longue crise qui a suivi ont obligé les gouvernements à surveiller étroitement les activités bancaires et financières.
Durant cette éclipse du laisser-faire, différentes variantes de politiques ont prévalu (à partir des années 1930 en Amérique du Nord et du Sud, après la fin de la seconde guerre mondiale en Europe), mettant en pratique une forte intervention des pouvoirs publics dans l’activité économique : les Etats-Unis sous Roosevelt avec le New Deal New Deal Nom donné aux mesures prises aux États-Unis par Roosevelt à partir de son élection en 1933 à la présidence pour faire face à la crise économique déclenchée en 1929.

Rappelons que dans le cadre du New Deal aux États-Unis et des politiques keynésiennes qui ont été étendues à l’Europe occidentale après la Seconde Guerre mondiale sous la pression d’importantes mobilisations populaires, les droits sociaux ont été nettement améliorés, une protection sociale importante a été mise en place, les banques d’affaires ont été séparées des banques de dépôts, le taux d’imposition des revenus les plus élevés a atteint 80 % aux États-Unis. On pourrait ajouter que les inégalités dans la répartition des revenus et du patrimoine ont été réduites. À cette époque, le Grand Capital avait été contraint de faire des concessions aux classes populaires qui s’étaient fortement mobilisées. Le gouvernement du président Roosevelt, qui voulait réformer le capitalisme pour le sauver et le consolider, avait dû affronter la Cour suprême qui avait essayé de faire abroger plusieurs de ses décisions. Roosevelt, pressé par la radicalisation à gauche des classes populaires, avait réussi à contrecarrer les décisions de la Cour suprême et avait imposé des mesures fortes, y compris en permettant aux syndicats de se renforcer dans les usines et aux travailleurs de recourir aux grèves pour obtenir des concessions des patrons.
(années 1930) et, trente ans plus tard, sous les administrations de J.F. Kennedy et de L.B. Johnson ; en France, pendant le Front populaire ; en Grande-Bretagne, juste après la seconde guerre mondiale sous W. Beveridge conseillé par J.M. Keynes puis sous différents gouvernements travaillistes ultérieurs. Il en fut de même, après la seconde guerre mondiale, en France, en Allemagne, aux Pays-Bas, en Belgique, dans les pays scandinaves : keynésianisme versions social-démocrate ou social-chrétienne.

Après la seconde guerre mondiale, en Europe centrale et orientale également, de larges mesures de nationalisation des entreprises privées avaient précédé l’instauration de “démocraties populaires” et l’intégration de ces pays au glacis soviétique.
Dans un certain nombre de pays importants du Tiers Monde prévalaient les politiques développementistes, nationalistes, voire socialistes (Chine à partir de la révolution de 1949 et Cuba à partir de 1959).

Des régimes anticommunistes du Tiers Monde, comme ceux de la Corée du Sud [3] et de Taïwan, avaient réalisé de profondes réformes agraires et avaient développé un fort secteur industriel dirigé par l’Etat. C’est largement le “secret” du miracle économique de ces deux dragons asiatiques. Les politiques qui permettent de comprendre les succès passés de la Corée du Sud et de Taïwan sont en opposition totale avec les recettes néolibérales. C’est loin d’être sans importance.

L’éclipse libérale renvoie à la crise économique prolongée ouverte par le krach de Wall Street en 1929, par la victoire du nazisme et du fascisme, puis par leur défaite sous l’action Action
Actions
Valeur mobilière émise par une société par actions. Ce titre représente une fraction du capital social. Il donne au titulaire (l’actionnaire) le droit notamment de recevoir une part des bénéfices distribués (le dividende) et de participer aux assemblées générales.
conjointe des masses (résistance armée, grèves) et des pays alliés (Etats-Unis, URSS, Grande-Bretagne, France) ouvrant de nouveau la voie :
- à des politiques de concessions à la classe ouvrière ;
- à la montée des luttes d’émancipation des peuples dominés du Tiers Monde et à la crise des empires coloniaux ;
- aux succès relatifs des politiques d’industrialisation par substitution d’importation Industrialisation par substitution d’importation Cette stratégie renvoie principalement à l’expérience historique de l’Amérique latine des années trente et quarante, et aux travaux de la CEPAL (Commission économique pour l’Amérique latine de l’ONU) des années 1950, avec notamment les écrits de l’Argentin Raúl Prebisch (qui deviendra en 1964 le premier secrétaire général de la CNUCED). Le point de départ est le constat selon lequel, confrontés à une réduction drastique des échanges, les principaux pays d’Amérique latine avaient su répondre à la demande intérieure en remplaçant les produits importés par le développement de la production locale. La théorisation de la CEPAL vise à étendre ce procédé successivement à tous les secteurs de l’industrie en créant une « déconnexion » vis-à-vis du Centre. En s’appuyant sur une bonne dose de protectionnisme et sur une intervention coordonnée de l’État, elle vise à permettre l’essor des industries naissantes. La Corée du Sud a appliqué cette politique avec succès mais dans des conditions particulières. en Amérique latine ;
- au décollage économique de l’Inde (à partir de 1947, date de son indépendance par rapport à l’Empire britannique), de l’Algérie après 1962 (date de son indépendance par rapport à la France) jusqu’aux années 1970, de l’Egypte de Nasser des années 1950 et 1960 ;
- aux succès économiques des pays dits socialistes (Europe centrale et orientale après la seconde guerre mondiale et URSS depuis les années 1930).

Cette période a été caractérisée :

1) par une grande vague de mise sous contrôle public d’entreprises privées (“nationalisations”) commençant en Europe occidentale et orientale après la victoire sur le nazisme et se poursuivant dans le Tiers Monde jusqu’au milieu des années 1970 ;
2) par la mise en place ou l’extension de systèmes de sécurité sociale dans le cadre du Welfare State Welfare State La terminologie Welfare State remonte à 1942. Il s’agit d’un jeu de mot qui opposait le Welfare State au Warfare State (état de guerre). Sir William Beveridge écrira deux rapports pour le gouvernement conservateur, dont le dernier, publié en 1944, est intitulé : Le plein emploi dans une société de liberté. Il y reprend des idées de l’économiste John Maynard Keynes pour lutter contre la pauvreté, le chômage, etc. Dans l’immédiat après-guerre, avec la montée des Travaillistes, l’expression Welfare State s’applique à un ensemble de mesures économiques (nationalisations, planification indicative) et à un ensemble de réformes sociales. Au cours des années 1950, l’acceptation de ce terme se réduira aux aspects plus strictement sociaux. Le terme anglais Welfare State est actuellement traduit en français par Etat-providence, ce qui laisse entendre que les droits sociaux « tombent du ciel » sur des citoyens « passifs » et « déresponsabilisés ». Il ne faut pas confondre l’acceptation britannique et européenne du Welfare State avec celle, américaine, qui fait référence à l’assistance sociale. ou “Etat-Providence” (du New Deal de Roosevelt jusqu’aux politiques menées par plusieurs pays du Tiers Monde, comme le Mexique dès la moitié des années 1930 sous Lazaro Cardenas) ;
3) le modèle fordiste impliquant un développement de la consommation de masse de biens durables dans les pays industrialisés ;
4) un compromis dans ces pays entre les directions dominant le mouvement ouvrier (partis et syndicats) et “leur” classe capitaliste s’exprimant dans des accords de “paix sociale” ;
le tout se déroulant dans le cadre d’une croissance soutenue, tant dans les pays capitalistes développés que dans le Tiers Monde et les pays dits socialistes.

Le vaste mouvement politico-économique décrit plus haut a vu également un renouveau du marxisme non dogmatique à l’échelle de la planète dans les pays capitalistes développés (les œuvres d’Ernest Mandel, de Paul Sweezy, de Paul Baran, d’André Gunder Frank, pour ne citer que quelques-uns) ou à Cuba après la victoire révolutionnaire du 1er janvier 1959 (à commencer par les travaux d’Ernesto Che Guevara dans les années 1960) ainsi qu’en Europe orientale (Kuron et Modzelewsky en Pologne dans les années 1960, Karel Kosik, Rudolf Bahro...). Ce marxisme non dogmatique s’opposait à la dégénérescence staliniennne.
Il faut relever également le développement en Amérique latine de l’école de la dépendance s’inspirant du marxisme (Theotonio Dos Santos, Ruy Mauro Marini, Fernando Henrique Cardoso). Enfin, les travaux de Samir Amin sur la déconnexion doivent également être signalés.

Bibliographie :

Amin, Samir. 1970. L’Accumulation à l’échelle mondiale. Critique de la théorie du sous-développement. Anthropos, Paris, 1971, 617 p.
Baran, Paul A. et Sweezy, Paul M. 1966. Le capitalisme monopoliste, François Maspero, Paris, 1970, 342 p.
Cardoso, Fernando Henrique et Faletto, Enzo. 1969. Dependencia y Desarrollo en América Latina, Siglo XXI, Mexico, 1970, 166 p.
Dos Santos, Theotonio. 1978. Imperialismo y dependencia, Era, Mexico, 1982, 491 p.
Greenspan Alan. 2007. Le Temps des turbulences, Editions Jean-Claude Lattès, Paris, 677 p.
Gunder Frank, André. 1971. Lumpen-bourgeoisie et lumpen-développe­ment, Maspero, Paris, 142 p.
Keynes, John. M. 1936. Théorie générale de l’emploi, de l’intérêt et de la monnaie, Editions Payot, 1969, 387 p.
Mandel, Ernest. 1962. Traité d’économie marxiste, 4 tomes, éd. 10/18, Paris, 1968.
Mandel, Ernest. 1967. La Formación del pensamiento económico de Marx, Siglo XXI, Mexico, 1972, 260 p.
Mandel, Ernest. 1968. « L’Accumulation primitive et l’industrialisation du Tiers-Monde », in En partant du « Capital », Anthropos, Paris, 333 p.
Mandel, Ernest. 1972. Le Troisième âge du Capitalisme, 3 tomes, La Passion, Paris, 1997, 500 p.
Mandel, Ernest. 1976. « El Capital », cien años de controversias en torno a la obra de Karl Marx, Siglo XXI, Mexico, 1985, 242 p.
Mandel, Ernest. 1978. Long waves of capitalist development, The Marxist interpreta­tion, Based on the Marshall Lectures given at the University of Cambridge, Cambridge University Press et Editions de la Maison des Sciences de l’Homme, Paris, 141 p.
Mandel, Ernest. 1982. La Crise, 1974-1982, Champs, Flammarion, 302 p.
Mandel, Ernest. 1986. « La Place du marxisme dans l’histoire », Cahiers d’étude et de recherche, Institut International de Recherche et de Formation, juillet 1986
Marini, Ruy Mauro. 1973. Dialectica de la Dependencia, Era, Mexico, 101 p.
Prebisch, Raúl. 1981. Capitalismo periférico, Crisis y transformación, Fondo de Cultura Económica, Mexico, 1984, 344 p.
Toussaint, Eric. 2004. La Finance contre les peuples. La Bourse Bourse La Bourse est l’endroit où sont émises les obligations et les actions. Une obligation est un titre d’emprunt et une action est un titre de propriété d’une entreprise. Les actions et les obligations peuvent être revendues et rachetées à souhait sur le marché secondaire de la Bourse (le marché primaire est l’endroit où les nouveaux titres sont émis pour la première fois). ou la Vie, CADTM-Bruxelles/CETIM-Genève/Syllepse-Paris, 640 p.
Toussaint, Eric. 2006. Banque mondiale Banque mondiale
BM
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD) a été créée en juillet 1944 à Bretton Woods (États-Unis), à l’initiative de 45 pays réunis pour la première Conférence monétaire et financière des Nations unies. En 2011, 187 pays en étaient membres.

Créée en 1944 à Bretton Woods dans le cadre du nouveau système monétaire international, la Banque possède un capital apporté par les pays membres et surtout emprunte sur les marchés internationaux de capitaux. La Banque finance des projets sectoriels, publics ou privés, à destination des pays du Tiers Monde et de l’ex-bloc soviétique. Elle se compose des cinq filiales suivantes :
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD, 189 membres en 2017) octroie des prêts concernant de grands secteurs d’activité (agriculture et énergie), essentiellement aux pays à revenus intermédiaires.
L’Association internationale pour le développement (AID, ou IDA selon son appellation anglophone, 164 membres en 2003) s’est spécialisée dans l’octroi à très long terme (35 à 40 ans, dont 10 de grâce) de prêts à taux d’intérêt nuls ou très faibles à destination des pays les moins avancés (PMA).
La Société financière internationale (SFI) est la filiale de la Banque qui a en charge le financement d’entreprises ou d’institutions privées du Tiers Monde.
Enfin, le Centre international de règlements des différends relatifs aux investissements (CIRDI) gère les conflits d’intérêts tandis que l’Agence multilatérale de garantie des investissements (AMGI) cherche à favoriser l’investissement dans les PED. Avec l’accroissement de l’endettement, la Banque mondiale a, en accord avec le FMI, développé ses interventions dans une perspective macro-économique. Ainsi la Banque impose-t-elle de plus en plus la mise en place de politiques d’ajustement destinées à équilibrer la balance des paiements des pays lourdement endettés. La Banque ne se prive pas de « conseiller » les pays soumis à la thérapeutique du FMI sur la meilleure façon de réduire les déficits budgétaires, de mobiliser l’épargne interne, d’inciter les investisseurs étrangers à s’installer sur place, de libéraliser les changes et les prix. Enfin, la Banque participe financièrement à ces programmes en accordant aux pays qui suivent cette politique, des prêts d’ajustement structurel depuis 1982.

TYPES DE PRÊTS ACCORDÉS PAR LA BM :

1) Les prêts-projets : prêts classiques pour des centrales thermiques, le secteur pétrolier, les industries forestières, les projets agricoles, barrages, routes, distribution et assainissement de l’eau, etc.
2) Les prêts d’ajustement sectoriel qui s’adressent à un secteur entier d’une économie nationale : énergie, agriculture, industrie, etc.
3) Les prêts à des institutions qui servent à orienter les politiques de certaines institutions vers le commerce extérieur et à ouvrir la voie aux transnationales. Ils financent aussi la privatisation des services publics.
4) Les prêts d’ajustement structurel, censés atténuer la crise de la dette, qui favorisent invariablement une politique néo-libérale.
5) Les prêts pour lutter contre la pauvreté.
Site :
, le Coup d’Etat permanent. L’agenda caché du Consensus de Washington, CADTM-Liège/Syllepse-Paris/Cetim-Genève, 310 p.
Zinn, Howard. 1966. New Deal Thought, Hackett Publishing Company, Indianapolis, 2003, 431 p.




(Suite dans la partie 4 : « Le retour en force de l’idéologie libérale dans les années 1970 » par Eric Toussaint).

Notes

[1La 1re partie de cette série «  Un coup d’œil dans le rétroviseur pour comprendre le présent » est parue le 3 juin 2009 sur le sitecadtm.org sous le titre « Adam Smith est plus proche de Karl Marx que de ceux qui l’encensent aujourd’hui  » ; la 2e partie est parue le 5 juin sous le titre :« L’idéologie néolibérale a la peau dure ».

[2Alan Greenspan écrit dans son autobiographie : « Quand je lus pour la première fois Adam Smith, après la seconde guerre mondiale, l’intérêt pour ses théories était à son niveau le plus bas. (…) ‘Laisser-faire’ était quasiment un gros mot et les avocats les plus en vue du capitalisme de marché étaient des iconoclastes comme Ayn Rand et Milton Friedman. Ce fut à la fin des années 1960, alors que j’entamais ma carrière publique, que le pendule de la pensée économique revint vers Adam Smith. » A. Greenspan, Le Temps des Turbulences, 2007, p. 344.

[3Voir Eric Toussaint, Banque mondiale, le Coup d’Etat permanent. L’agenda caché du Consensus de Washington. CADTM/Syllepse/Cetim, 2006, chapitre 11, « Corée du Sud : le miracle démasqué » (p. 135 à 157).

Eric Toussaint

docteur en sciences politiques des universités de Liège et de Paris VIII, porte-parole du CADTM international et membre du Conseil scientifique d’ATTAC France.
Il est l’auteur des livres, Capitulation entre adultes : Grèce 2015, une alternative était possible, Syllepse, 2020, Le Système Dette. Histoire des dettes souveraines et de leur répudiation, Les liens qui libèrent, 2017 ; Bancocratie, ADEN, Bruxelles, 2014 ; Procès d’un homme exemplaire, Éditions Al Dante, Marseille, 2013 ; Un coup d’œil dans le rétroviseur. L’idéologie néolibérale des origines jusqu’à aujourd’hui, Le Cerisier, Mons, 2010. Il est coauteur avec Damien Millet des livres AAA, Audit, Annulation, Autre politique, Le Seuil, Paris, 2012 ; La dette ou la vie, Aden/CADTM, Bruxelles, 2011. Ce dernier livre a reçu le Prix du livre politique octroyé par la Foire du livre politique de Liège.
Il a coordonné les travaux de la Commission pour la Vérité sur la dette publique de la Grèce créée le 4 avril 2015 par la présidente du Parlement grec. Cette commission a fonctionné sous les auspices du parlement entre avril et octobre 2015.

Traduction(s)