L’escroquerie légale des Credit default swaps (CDS)

14 mai par François Leclerc


(CC - Flickr - David Shankbone)

Cela n’a pas duré longtemps, la dérégulation s’engage, les opérateurs financiers reprennent leurs aises, et l’on en observe de premières manifestations. Le FMI FMI
Fonds monétaire international
Le FMI a été créé en 1944 à Bretton Woods (avec la Banque mondiale, son institution jumelle). Son but était de stabiliser le système financier international en réglementant la circulation des capitaux.

À ce jour, 188 pays en sont membres (les mêmes qu’à la Banque mondiale).

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constate notamment dans son dernier rapport sur la stabilité financière que les normes de crédit ont faibli, redevenues proches de celles qui prévalaient il y a dix ans lors du démarrage de la crise financière. Comme si la relance du moteur à fabriquer de la dette Dette Dette multilatérale : Dette qui est due à la Banque mondiale, au FMI, aux banques de développement régionales comme la Banque Africaine de Développement, et à d’autres institutions multilatérales comme le Fonds Européen de Développement.
Dette privée : Emprunts contractés par des emprunteurs privés quel que soit le prêteur.
Dette publique : Ensemble des emprunts contractés par des emprunteurs publics.
était essentielle au retour de la croissance.

Illustrant ces nouvelles libertés, une escroquerie financière vient d’être rendue publique, de toute beauté car elle est légale ! De quoi s’agit-il ? Un hedge fund de la galaxie de Blackstone, GSO, a monté un coup financier avec la société immobilière américaine Hovnanian Enterprises. Au terme de celui-ci, cette dernière faisait volontairement défaut sur une échéance de remboursement d’un prêt, en contrepartie de quoi GSO refinançait un prêt de 320 millions de dette obligataire à un taux très avantageux.

Quel intérêt GSO trouvait-il à cette opération ? Le hedge fund avait précédemment acheté pour 330 millions de dollars de CDS CDS
Credit Default Swap
Le CDS est un produit financier dérivé qui n’est soumis à aucun contrôle public. Il a été créé par la banque JPMorgan dans la première moitié des années 1990 en pleine période de déréglementation. Le Credit Default Swap signifie littéralement “permutation de l’impayé”. Normalement, il devrait permettre au détenteur d’une créance de se faire indemniser par le vendeur du CDS au cas où l’émetteur d’une obligation (l’emprunteur) fait défaut, que ce soit un pouvoir public ou une entreprise privée. Le conditionnel est de rigueur pour deux raisons principales. Premièrement, l’acheteur peut utiliser un CDS pour se protéger d’un risque de non remboursement d’une obligation qu’il n’a pas. Cela revient à prendre une assurance contre le risque d’incendie de la maison d’un voisin en espérant que celle-ci parte en flammes afin de pouvoir toucher la prime. Deuxièmement, les vendeurs de CDS n’ont pas réuni préalablement des moyens financiers suffisants pour indemniser les sociétés affectées par le non remboursement de dettes. En cas de faillite en chaîne d’entreprises privées ayant émis des obligations ou du non remboursement de la part d’un Etat débiteur important, il est très probable que les vendeurs de CDS seront dans l’incapacité de procéder aux indemnisations qu’ils ont promises. Le désastre de la compagnie nord-américaine d’assurance AIG en août 2008, la plus grosse société d’assurance internationale (nationalisée par le président George W. Bush afin d’éviter qu’elle ne s’effondre) et la faillite de Lehman Brothers en septembre 2008 sont directement liés au marché des CDS. AIG et Lehman s’étaient fortement développées dans ce secteur.

Le CDS donne l’illusion à la banque qui en achète qu’elle est protégée contre des risques ce qui l’encourage à réaliser des actions de plus en plus aventureuses. De plus, le CDS est un outil de spéculation. Par exemple en 2010-2011, des banques et d’autres sociétés financières ont acheté des CDS pour se protéger du risque d’une suspension de paiement de la dette qui aurait pu être décrétée par la Grèce. Elles souhaitaient que la Grèce fasse effectivement défaut afin d’être indemnisées. Qu’elles soient ou non en possession de titres grecs, les banques et les sociétés financières détentrices de CDS sur la dette grecque avaient intérêt à ce que la crise s’aggrave. Des banques allemandes et françaises (les banques de ces pays étaient les principales détentrices de titres grecs en 2010-2011) revendaient des titres grecs (ce qui alimentait un climat de méfiance à l’égard de la Grèce) tout en achetant des CDS en espérant pouvoir être indemnisées au cas de défaut grec.1

Le 1er novembre 2012, les autorités de l’Union européenne ont fini par interdire la vente ou l’achat de CDS concernant des dettes des États de l’UE qui ne sont pas en possession du candidat acheteur du CDS.2 Mais cette interdiction ne concerne qu’une fraction minime du marché des CDS (le segment des CDS sur les dettes souveraines*) : environ 5 à 7 %. Il faut également noter que cette mesure limitée mais importante (c’est d’ailleurs à peu près la seule mesure sérieuse qui soit entrée en vigueur depuis l’éclatement de la crise) a entraîné une réduction très importante du volume des ventes des CDS concernés, preuve que ce marché est tout à fait spéculatif.

Enfin, rappelons que le marché des CDS est dominé par une quinzaine de grandes banques internationales. Les hedge funds et les autres acteurs des marchés financiers n’y jouent qu’un rôle marginal. D’ailleurs la Commission européenne a menacé en juillet 2013 de poursuivre 13 grandes banques internationales pour collusion afin de maintenir leur domination sur le marché de gré à gré* (OTC) des CDS.3
sur la dette du groupe immobilier et le défaut de paiement allait déclencher leur mécanisme d’assurance pour un montant bien supérieur à ce qu’allait lui couter son prêt à taux préférentiel. Car, petit détail qui a toute son importance, GSO n’a pas mis un dollar dans l’achat des titres obligataires de son partenaire en affaires pour lesquels il a contracté une assurance.

Mais les choses ne se sont pas passées aussi simplement, car il y a des perdants dans ce montage financier créatif, les émetteurs des CDS qui doivent débourser les sommes versées à GSO. Or, ce sont non seulement Citadel et Solus, deux hedge funds Hedge funds Les hedge funds, contrairement à leur nom qui signifie couverture, sont des fonds d’investissement non cotés à vocation spéculative, qui recherchent des rentabilités élevées et utilisent abondamment les produits dérivés, en particulier les options, et recourent fréquemment à l’effet de levier (voir supra). Les principaux hedge funds sont indépendants des banques, quoique fréquemment les banques se dotent elles-mêmes de hedge funds. Ceux-ci font partie du shadow banking à côté des SPV et des Money market funds.

Un Hedge funds (ou fonds spéculatif) est une institution d’investissement empruntant afin de spéculer sur les marchés financiers mondiaux. Plus un fonds aura la confiance du monde financier, plus il sera capable de prendre provisoirement le contrôle d’actifs dépassant de beaucoup la richesse de ses propriétaires. Les revenus d’un investisseur d’un Hedge funds dépendent de ses résultats, ce qui l’incite à prendre davantage de risques. Les Hedge funds ont joué un rôle d’éclaireur dans les dernières crises financières : spéculant à la baisse, ils persuadent le gros du bataillon (les zinzins des fonds de pension et autres compagnies d’assurance) de leur clairvoyance et crée ainsi une prophétie spéculative auto-réalisatrice.
de grande notoriété, mais également Goldman Sachs, et tous n’entendent pas se faire plumer par ce « stratagème frauduleux » et Solus l’a attaqué en justice.

Le hedge fund a réclamé l’interdiction de ce « défaut fabriqué », selon sa dénomination officielle, mais ne l’a pas obtenu car celui-ci n’est pas illégal… Une guerre s’en suit depuis afin d’un côté de faire baisser le montant de l’assurance et le contraire de l’autre.

Mais que font les régulateurs, qui assistent à ce spectacle ? La Commodity Futures Trading Activités de marché
Trading
opération d’achat et de vente de produits financiers (actions, futures, produits dérivés, options, warrants, etc.) réalisée dans l’espoir d’en tirer un profit à court terme
Commission n’entend pas rester les bras croisés et annonce vouloir utiliser « tous les moyens disponibles, en coordination avec les autres régulateurs, afin de protéger l’intégrité du marché et combattre les manipulations ou la fraude impliquant les CDS ». Encore va-t-il falloir les identifier ! On verra à l’arrivée leur impact, les CDS étant depuis longtemps détournés de leur objectif – l’assurance – et devenus un levier des manipulations financières spéculatives.



Source : Décodages