L’incorruptible de la Vouli, figure de Syriza

16 mars 2015 par Adéa Guillot


Picture from Eirini Vourloumis

Picture from Eirini Vourloumis

La nuit est tombée depuis longtemps sur Athènes, mercredi 4 mars 2015. Dans les couloirs déserts de la Vouli, le Parlement grec, le calme règne sauf dans l’antichambre du bureau de la présidente, Zoé Konstantopoulou. Il est plus de 23 heures et plusieurs personnes attendent pour voir la jeune femme. « C’est comme cela tous les jours depuis sa prise de fonctions le 6 février 2015 », explique une employée venue déposer plusieurs dossiers à traiter pour le lendemain. « La journée, elle enchaîne les rendez-vous, mène les débats à la tribune puis le soir reçoit jusqu’à 2 ou 3 heures du matin. Cela fait plus de trente ans que je travaille ici, je n’ai jamais connu une telle force de travail », s’étonne cette fonctionnaire qui a pourtant vu défiler une petite dizaine de présidents.

Zoé Konstantopoulou, députée du parti de la gauche radicale Syriza, qui a gagné les élections législatives du 25 janvier 2015 en Grèce, a été triomphalement élue le 6 février 2015 présidente du parlement avec deux cent trente-cinq voix sur un total de deux cent quatre-vingt-dix-huit députés présents, un record. Elle est aussi, à trente-huit ans, la plus jeune présidente de la Vouli et la deuxième femme seulement à exercer cette fonction. « Un alibi pour Syriza qui n’a désigné aucune femme ministre dans son gouvernement et qui a vite rectifié le tir en proposant Zoé Konstantopoulou à la tête du parlement », ironise un député du parti d’opposition de la Nouvelle Démocratie. « Depuis, elle joue les dominatrices à la tribune du haut de son mètre quatre-vingt, mais elle va devoir apprendre que l’on ne peut pas diriger un parlement en se mettant à dos les députes eux-mêmes ».

Ces propos violents ne surprennent pas l’intéressée, « il y a un véritable problème générationnel et de sexisme parmi ceux qui ont gouverné la Grèce jusqu’ici, mais ils devront s’habituer. Je compte changer ce parlement, en faire un exemple de démocratie, de liberté mais aussi de responsabilité ».

Grande, très grande, sa silhouette puissante domine bien souvent l’assemblée dans laquelle elle se trouve. Toujours strictement habillée de tailleurs noirs, perchée à longueur de journée sur des talons de sept centimètres et avec comme seule parure sa longue chevelure brune, la jeune femme tranche dans une Vouli encore largement masculine. « Avoir seulement soixante-neuf femmes sur trois cent députés au parlement montre que la route reste longue en termes de parité », souligne-t-elle, installée dans son vaste bureau aux mosaïques murales baroques. « Moi, j’ai eu deux grands-mères exceptionnelles, Zoé et Vasso. Des femmes autodidactes, fortes, qui m’ont appris à complètement choisir ma vie, à ne rien subir. Alors, quoi qu’en pensent certains, je ne suis pas là seulement pour répondre à des impératifs de parité ».

Selon Manolis Hatziyakoumis, l’un de ses anciens professeurs, « elle a toujours eu une flamme, une curiosité et surtout un sens de l’intérêt général développé ». Ce vieux monsieur très digne fut le professeur particulier de toute une génération de grecs qui sont aujourd’hui à des postes-clés comme l’actuel maire d’Athènes, Georges Kaminis, ou l’ancien recteur de la faculté de droit et député conservateur Théodore Fortsakis, souvent des juristes. « Pour moi, ce qui a toujours compté, c’était de faire de mes élèves des humanistes. La justice est mère de toutes les vertus, disaient les grecs anciens. J’y crois totalement et, avec les notions de mesure et d’éthique, c’est ce que j’ai enseigné à Zoé et je pense que pour elle, la loi c’est tout ».

Bain militant

Issue d’une lignée d’avocats, elle choisit très tôt de suivre l’exemple familial et entreprend des études de droit à l’université d’Athènes, qu’elle complétera par un master en droit pénal européen décroché à la Sorbonne, à Paris, en 2000, puis par un diplôme en droits de l’homme et droit pénal, national et international de l’université Columbia, à New York.

Parallèlement, elle s’implique dans les organisations syndicales étudiantes, accorde bénévolement des conseils juridiques et enseigne l’anglais aux détenus de la prison de Fresnes, dans le Val de Marne, lors de son passage en France. « Il est très important de donner un peu de ce que tu reçois. Je pense que les étudiants, surtout en droit, peuvent être très rapidement utiles à la société », estime-t-elle. Devenue avocate, elle représente notamment la famille d’Alexis Grigoropoulos, cet adolescent tué en décembre 2008 par un policier grec à Athènes et dont la mort avait provoqué trois semaines d’émeutes urbaines. « Ce n’était qu’un môme de quinze ans, sorti boire une limonade avec ses copains. Quand j’ai appris la nouvelle, j’ai ressenti au ventre cette injustice. Nous avons obtenu la prison à vie pour l’assassin et dix ans pour son complice », se félicite-t-elle, soudain dure.

Son père, Nikos Konstantopoulos, lui-même avocat, fut entre 1993 et 2004 le président du Synaspismos, un parti de gauche radicale devenu depuis la principale composante de Syriza.

Sa mère, la journaliste Lina Alexiou, a quant à elle souvent dénoncé les injustices sociales dans ses reportages. La jeune Zoé a donc été plongée dans un bain militant dès son enfance.

« C’est la fille de son père. Très ambitieuse et voulant depuis toujours se donner les moyens de grimper un jour au sein de Syriza », juge un député de la Nouvelle Démocratie.

« Je portais bien sûr de l’intérêt à la politique », répond Zoé Konstantopoulou, « mais je pensais plutôt en rester éloignée. Car je sais à quel point c’est un processus exigeant et j’adore mon travail d’avocate ». Pourtant, en 2009, la jeune femme rejoint la liste Syriza pour les élections européennes. « Mais ce n’est véritablement qu’avec la crise que j’ai décidé de m’investir. Cela devenait un devoir », affirme-t-elle.

En juin 2012, elle est élue député. Commence alors une période mouvementée qui va la faire connaître du grand public. La lutte contre la corruption et la fraude fiscale devient son cheval de bataille. Elle écrit le livre noir de la honte qui compile les affaires politico-financières que son parti considère comme scandaleuses et surtout se lance dans une véritable croisade autour de la « liste Lagarde » qui contient les noms d’exilés fiscaux grecs en Suisse, « une radiographie parfaite de la corruption et de la collusion à la grecque », selon elle.

Livrée en 2010 par l’ancienne ministre française de l’économie Christine Lagarde à son homologue grec de l’époque Georges Papaconstantinou, il aura fallu attendre la formation d’une commission parlementaire d’enquête pour qu’elle soit examinée. Zoé Konstantopoulou en est la rapporteuse et se montre la plus offensive lors des auditions de témoins. La jeune femme ne recule devant aucune question qui fâche et provoque des colères sans précédent qui s’entendent depuis l’extérieur de la salle où les débats se passent à huis clos.

« Ses coups de gueule sont restés légendaires », s’amuse l’un de ses proches. Pour Méliza Méya, son amie d’enfance et témoin à son mariage en 2014 avec le marin Apostolis Mantis, « la Zoé passionnée que les gens ont découverte est celle que je connais depuis toujours. Dès l’école primaire, elle était ultra-sensible à l’injustice et se battait pour ses droits ou ceux de ses camarades. Enfants, nous étions fans de la série américaine Matlock, l’histoire d’un avocat qui remportait n’importe quel procès ». Méliza Méya décrit une femme « simple et joyeuse dans l’intimité, mais qui doit s’armer de sérieux et de sévérité face à ce monde politique qui a peur de perdre ses privilèges et qui est très violent à son égard ».

Depuis son arrivée à la tête du parlement, Zoé Konstantopoulou ne s’est pas fait que des amis.

« On la surnomme Robespierre parce qu’elle aime faire tomber les têtes et qu’elle se pose en incorruptible moralisante comme le révolutionnaire français », raconte un député du parti de centre gauche To Potami. « Elle ne se comporte pas normalement avec le souci de l’équilibre et du compromis qui doit caractériser un président de parlement », accuse Manolis Kéfaloyiannis, député de la Nouvelle Démocratie avec lequel Zoé Konstantopoulou s’est à plusieurs reprises accrochée. « Elle est un peu populiste. Elle donne son avis sur tout ».

Pour Stavros Theodorakis, le président de To Potami, « elle nous prouve chaque jour qu’elle ne sait pas collaborer et je crois que même le premier ministre, Alexis Tsipras, regrette de l’avoir mise là ».

Un esprit farouche d’indépendance

Une référence directe au refus de Zoé Konstantopoulou de voter, lors d’une réunion du groupe parlementaire le 25 février 2015, en faveur de l’accord conclu cinq jours plus tôt entre le gouvernement grec et ses créanciers et qui prévoit la prolongation de quatre mois du programme de prêts en cours. « Il s’agissait d’une consultation interne au parti, mais je crois qu’il est essentiel que dans les procédures importantes chacun donne son avis franchement », répond sans détour la jeune femme. Cet esprit farouche d’indépendance agace au sein même de son parti. « Elle roule d’abord pour elle-même et son ambition est certainement aussi de se placer en dauphin potentiel au sein de Syriza », estime un membre du comité central de Syriza.

Le 4 mars 2015, Zoé Konstantopoulou a présenté un catalogue de réformes qu’elle souhaite lancer au parlement. Mettre fin à plusieurs privilèges des députés, lutter contre l’absentéisme parlementaire en menaçant de couper un cinquième de leur salaire aux élus qui ne se présenteraient pas aux sessions plus de cinq fois par mois. Certaines de ses annonces font grincer des dents dans une institution peu habituée à tant d’intrépidité.

La présidente a surtout promis la création dans les prochaines semaines d’un comité d’audit de la dette Dette Dette multilatérale : Dette qui est due à la Banque mondiale, au FMI, aux banques de développement régionales comme la Banque Africaine de Développement, et à d’autres institutions multilatérales comme le Fonds Européen de Développement.
Dette privée : Emprunts contractés par des emprunteurs privés quel que soit le prêteur.
Dette publique : Ensemble des emprunts contractés par des emprunteurs publics.
grecque. « L’objectif est de déterminer l’éventuel caractère odieux, illégal ou illégitime des dettes publiques contractées par le gouvernement grec », précise-t-elle, faisant allusion à plusieurs affaires de corruption et à l’opacité qui entoure l’achat d’armes par son pays. « Le peuple a le droit de demander que la partie de la dette qui est illégale, si cela est avéré à l’issue de la commission, soit effacée ». Une déclaration explosive, alors que le gouvernement grec, qui a longtemps souhaité un effacement d’un pan de la dette, semble s’être rendu ces dernières semaines aux arguments de ses créanciers et ne parle plus désormais que de rééchelonnement.

« Nous n’en sommes qu’au début des négociations avec nos bailleurs de fonds », martèle Zoé Konstantopoulou. « Il ne faut pas admettre que l’Euro-groupe soit le seul interlocuteur de la Grèce car l’humanité n’est pas faite que de relations économiques ». Renforcer la démocratie, replacer les peuples et leurs droits au centre des projets politiques, en Grèce comme en Europe, « ce ne sont pas des objectifs romantiques mais indispensables si l’on ne veut pas que l’Europe explose », conclut la jeune femme. Une vraie profession de foi, se permet-on de lui faire remarquer. Et Zoé Konstantopoulou de répondre, malicieuse, « vous savez que mon bureau, ici, c’était la chapelle de la fille du roi lorsque le parlement était encore le palais royal ». Va pour la profession de foi donc, « mais républicaine et démocratique ».

Le 12 septembre 2013, vote au Parlement grec, lors de la réunion de la Commission Justice.

En présence de seulement 3 députés, le président K. Virvidakis, député de la Nouvelle Démocratie, ignore simplement les objections de Zoi Konstandopoulos [députée de SYRIZA] et annonce que chaque article est voté à la majorité, alors que personne n’a voté.



Adéa Guillot, correspondante du Monde à Athènes.

Adéa Guillot

Correspondante du Monde à Athènes.