Grèce

L’opinion de Stathis Kouvelakis par rapport à la tribune d’Alexis Tsipras

2 juin 2015 par Stathis Kouvelakis

Thierry Ehrmann /cc Flickr

Le gouvernement Syriza pris au piège

Le journal Le Monde a publié le 31 mai une tribune d’Alexis Tsipras sous le titre : « L’Europe est à la croisée des chemins » (titre changé le 1er juin en « Non à une zone euro à deux vitesses »). Cette tribune est à bien des égards importante. Elle signale qu’un seuil qualitatif a été franchi dans la situation grecque, et cela pour plusieurs raisons.

Tout d’abord, il permet de lister pour la première fois, y compris pour le lecteur grec, les concessions que le gouvernement grec a déjà accepté au cours des « négociations ». Et la liste est impressionnante : excédents budgétaires, abandon de fait de le revendication d’effacement de la dette Dette Dette multilatérale : Dette qui est due à la Banque mondiale, au FMI, aux banques de développement régionales comme la Banque Africaine de Développement, et à d’autres institutions multilatérales comme le Fonds Européen de Développement.
Dette privée : Emprunts contractés par des emprunteurs privés quel que soit le prêteur.
Dette publique : Ensemble des emprunts contractés par des emprunteurs publics.
(il n’est même pas mentionné dans ce texte) hausse de la TVA, report à plus tard de la hausse du SMIG et du rétablissement des conventions collectives, réformes des retraites visant à faire des économies, taxes sur le foncier entérinées.

A cela il faut ajouter un point essentiel : comme le précise la version grecque, le « renforcement de l’indépendance des agences publiques » ne vise pas seulement l’institut des statistiques, il concerne avant tout le secrétariat d’Etat chargé des recettes publiques. Cela signifie que le coeur de l’appareil économique de l’Etat échappe au contrôle des gouvernements élus et fonctionne en réalité sous la supervision directe des institutions de l’UE.

Soyons clairs : tout d’abord ces reculs, pour la première fois reconnus par Alexis Tsipras, n’ont jamais été discutés publiquement à quelque niveau que ce soit, ni dans le parti, ni au parlement, ni même au sein du gouvernement au sens d’une délibération collective. Ils sont tout simplement imposés, après avoir été concoctés dans l’opacité la plus totale des « négociations » avec l’UE.

Deuxièmement, dans ce texte, Alexis Tsipras ne reprend pas ce qu’il a déclaré ailleurs à plusieurs reprises, à savoir que la Grèce est depuis février soumise au chantage à la liquidité Liquidité
Liquidités
Capitaux dont une économie ou une entreprise peut disposer à un instant T. Un manque de liquidités peut conduire une entreprise à la liquidation et une économie à la récession.
exercé par la BCE BCE
Banque centrale européenne
La Banque centrale européenne est une institution européenne basée à Francfort, créée en 1998. Les pays de la zone euro lui ont transféré leurs compétences en matières monétaires et son rôle officiel est d’assurer la stabilité des prix (lutter contre l’inflation) dans la dite zone.
Ses trois organes de décision (le conseil des gouverneurs, le directoire et le conseil général) sont tous composés de gouverneurs de banques centrales des pays membres et/ou de spécialistes « reconnus ». Ses statuts la veulent « indépendante » politiquement mais elle est directement influencée par le monde financier.
. Seul est mentionné l’arrêt du versement des prêts, ce qui a contraint le gouvernement grec à assumer le remboursement des créanciers avec ses seules ressources propres, ce qui a conduit à la situation actuelle des caisses vides. Ce faisant il se prive de l’argument majeur qui lui aurait permis de dévoiler vraiment les agissements de l’UE, mais l’aurait du même coup conduit à admettre l’affaiblissement de sa position et le caractère néfaste de l’accord du 20 février dont il continue de se réclamer.

Troisièmement, il est clair que, quelle que soit la façon dont on pose la question, le cadre que propose Tsipras est celui d’une austérité atténuée, en aucun cas d’une rupture avec l’austérité. L’édifice des mémoranda est intégralement reconduit, juste adouci à la marge. A l’inverse, il ne reste pas grand chose du « programme de Thessalonique », qui était, ne l’oublions pas présenté comme un « programme d’urgence », applicable de façon immédiate et indépendamment de l’issue des négociations. Pire même : les quatre « lignes rouges » qu’Alexis Tsipras lui-même avait posée le 16 avril lors d’une déclaration solennelle à l’agence Reuters (sur les retraites, la TVA, les privatisations et les conventions collectives) ont TOUTES, à des degrés divers, été franchies.

On peut dès lors se demander où se trouve le blocage et pourquoi Alexis Tsipras recherche-t-il la dramatisation, comme l’indiquent le titre de l’article et certains passages ? Tout simplement parce que les responsables européens ne se contentent pas de la gestion du cadre austéritaire/mémorandaire existant. Ils demandent une reconduction aggravée dans le but de briser Syriza. Et Tsipras leur renvoie la balle en leur disant : « c’est vous qui recherchez la rupture, pas moi. Moi, vous voyez, je suis prêt à gérer l’austérité et à reporter sine die le programme pour lequel j’ai été élu, mais en plus de cela vous me demander d’aller au-delà même de ce que vous aviez demandé à Samaras ». Et là il brandit le spectre de la « division de l’Europe » et en appelle au respect de ses « valeurs », comme si l’enterrement des engagements de Syriza cinq mois à peine après son élection était un sacrifice acceptable pour préserver cette « unité » de l’Europe ; comme si l’acceptation du « deal » qu’il propose pouvait représenter un pas vers « l’Europe de la solidarité, de l’égalité et de la démocratie » dont il se réclame, qui n’est qu’une phraséologie creuse et qui a rarement sonné de façon aussi sinistre.

Je m’abstiendrai, pour ma part, de jouer au prophète et de prédire à quoi tout cela va nous conduire. Je constate simplement l’état où sont actuellement les choses :

  • 1. que le gouvernement grec est entré dans une véritable spirale de reculs, où une concession mène à une autre, et il n’y a aucune raison de penser que cela va s’arrêter.
  • 2. Que tout cela était parfaitement prévisible dans la mesure où une ligne de confrontation n’avait pas été préparée et adoptée (je déteste me citer mais tout cela figure dans de très nombreux textes et interventions des derniers mois et même des dernières années, qui émanent de toute la gauche de Syriza ).
  • 3. Que bien évidemment persister après tout cela à parler d’une rupture avec l’austérité et les politiques néolibérales dans le cadre européen actuel ne peut que relever de l’inconscience ou de l’escroquerie.

Une dernière chose, plus personnelle : je milite depuis 35 ans dans les rangs de la gauche radicale en Grèce et en France. J’ai notamment combattu sans relâche les reniements et les lâchetés de l’ère Mitterand, puis Jospin, avec ou sans participation du PCF (dont j’ai fait partie dans les années 1980) au gouvernement. J’ai également refusé toute concession au système PASOK et au bourbier nauséabond dans lequel il s’est enfoncé lui-même et a entraîné la société grecque.

Il est fort peu probable que je change maintenant. Et je ne suis pas le seul dans Syriza à penser comme cela. Ceux qui pensent que tout cela passera comme une lettre à la poste se font des idées.

Nous n’avons pas dit notre dernier mot.


Courtesy of Stathis Kouvelakis Source : https://www.facebook.com/stathis.ko... Source : http://www.tlaxcala-int.org/article...

Auteur.e

Stathis Kouvelakis

enseigne la philosophie politique au King’s College de l’université de Londres. Membre de la rédaction de la revue Contretemps, il a dirigé l’ouvrage Y a t il une vie après le capitalisme ? (Le Temps des Cerises, 2008) et il est l’auteur de La France en révolte : Luttes sociales et cycles politiques (Textuel, 2007) et de Philosophie et révolution, De Kant à Marx (PUF, 2003). Il a été membre du comité central de SYRIZA jusqu’à l’été 2015 qu’il a quitté suite à la capitulation du gouvernement de Tsipras. Il a contribué à créer Unité Populaire.


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