Interview d’Eric Toussaint

La Banque du Sud doit être indépendante des marchés de capitaux

24 août 2007 par Sébastien Brulez


Caracas, 13 août 2007 (NOTISUR).

Où en est la construction de la Banque du Sud à l’heure actuelle ?

Sept pays d’Amérique du Sud sont impliqués dans la création d’une Banque du Sud. En plus du Venezuela qui a lancé l’initiative, se sont ajoutés l’Argentine, la Bolivie, l’Equateur, le Brésil, le Paraguay, l’Uruguay (le Suriname et la Guyane pourraient les rejoindre prochainement). Pour l’Amérique du Sud, il manque seulement la Colombie, le Pérou et le Chili. Mais ces pays ne s’y joindront pas, bien que le Chili participe comme membre observateur aux réunions préparatoires. La Colombie et le Pérou ont des régimes directement opposés à celui de Chavez et sont des fidèles soutiens de la politique des Etats-Unis dans la région.

Il y a eu différentes réunions mais aucune date n’a été déterminée pour le moment. Il existe un accord de principe et la discussion tourne autour du volume de l’apport de chaque pays. Parce qu’il y a des différences importantes entre l’économie du Brésil comparée, par exemple, à celle du Paraguay ou à de l’Equateur.

Une chose importante va normalement se confirmer, c’est le principe d’ « un pays un vote », qui était encore en discussion il y a un mois. Mais ce n’est pas sûr car certains pays (dont le Brésil qui semble revenir à la charge) proposaient un vote proportionnel comme cela s’applique à la Banque mondiale Banque mondiale
BM
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD) a été créée en juillet 1944 à Bretton Woods (États-Unis), à l’initiative de 45 pays réunis pour la première Conférence monétaire et financière des Nations unies. En 2011, 187 pays en étaient membres.

Créée en 1944 à Bretton Woods dans le cadre du nouveau système monétaire international, la Banque possède un capital apporté par les pays membres et surtout emprunte sur les marchés internationaux de capitaux. La Banque finance des projets sectoriels, publics ou privés, à destination des pays du Tiers Monde et de l’ex-bloc soviétique. Elle se compose des cinq filiales suivantes :
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD, 189 membres en 2017) octroie des prêts concernant de grands secteurs d’activité (agriculture et énergie), essentiellement aux pays à revenus intermédiaires.
L’Association internationale pour le développement (AID, ou IDA selon son appellation anglophone, 164 membres en 2003) s’est spécialisée dans l’octroi à très long terme (35 à 40 ans, dont 10 de grâce) de prêts à taux d’intérêt nuls ou très faibles à destination des pays les moins avancés (PMA).
La Société financière internationale (SFI) est la filiale de la Banque qui a en charge le financement d’entreprises ou d’institutions privées du Tiers Monde.
Enfin, le Centre international de règlements des différends relatifs aux investissements (CIRDI) gère les conflits d’intérêts tandis que l’Agence multilatérale de garantie des investissements (AMGI) cherche à favoriser l’investissement dans les PED. Avec l’accroissement de l’endettement, la Banque mondiale a, en accord avec le FMI, développé ses interventions dans une perspective macro-économique. Ainsi la Banque impose-t-elle de plus en plus la mise en place de politiques d’ajustement destinées à équilibrer la balance des paiements des pays lourdement endettés. La Banque ne se prive pas de « conseiller » les pays soumis à la thérapeutique du FMI sur la meilleure façon de réduire les déficits budgétaires, de mobiliser l’épargne interne, d’inciter les investisseurs étrangers à s’installer sur place, de libéraliser les changes et les prix. Enfin, la Banque participe financièrement à ces programmes en accordant aux pays qui suivent cette politique, des prêts d’ajustement structurel depuis 1982.

TYPES DE PRÊTS ACCORDÉS PAR LA BM :

1) Les prêts-projets : prêts classiques pour des centrales thermiques, le secteur pétrolier, les industries forestières, les projets agricoles, barrages, routes, distribution et assainissement de l’eau, etc.
2) Les prêts d’ajustement sectoriel qui s’adressent à un secteur entier d’une économie nationale : énergie, agriculture, industrie, etc.
3) Les prêts à des institutions qui servent à orienter les politiques de certaines institutions vers le commerce extérieur et à ouvrir la voie aux transnationales. Ils financent aussi la privatisation des services publics.
4) Les prêts d’ajustement structurel, censés atténuer la crise de la dette, qui favorisent invariablement une politique néo-libérale.
5) Les prêts pour lutter contre la pauvreté.
Site :
(BM) ou au Fond monétaire international (FMI FMI
Fonds monétaire international
Le FMI a été créé en 1944 à Bretton Woods (avec la Banque mondiale, son institution jumelle). Son but était de stabiliser le système financier international en réglementant la circulation des capitaux.

À ce jour, 188 pays en sont membres (les mêmes qu’à la Banque mondiale).

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). Si les pays fondateurs adoptent le même mode de répartition des votes, la Banque du Sud ne représentera pas une alternative à ces institutions en terme de démocratie.

Sept pays se sont investis dans cette initiative, cependant les intérêts ne convergent pas toujours. Quels sont les intérêts en jeux ?

L’économie de l’Amérique du Sud est clairement dominée en premier lieu par les multinationales du Nord et ensuite par le Brésil qui a, avec tous les pays que je viens de citer, un excédent commercial. C’est à dire qu’il exporte vers ces pays plus que ce qu’il en importe. Le Brésil n’est pas à l’initiative de la Banque du Sud parce qu’il n’a pas besoin d’une institution multilatérale continentale pour conforter sa puissance économique.

Tandis que le Venezuela, qui a un agenda volontariste d’intégration latino-américaine avec des critères politiques de gauche, veut le succès de la Banque du Sud. A chaque étape du processus de construction il essaie d’accélérer le rythme pour arriver à des accords.

Les petits pays (ce n’est pas péjoratif, il s’agit de la taille de leur économie), c’est à dire la Bolivie, l’Equateur, le Paraguay et maintenant l’Uruguay sont bien entendu intéressés par une banque multilatérale publique, capable de financer leurs projets de développement. Elle leur donnerait une marge de manœuvre face aux créanciers actuels que sont la Banque interaméricaine de Développement (BID), la Banque mondiale, le FMI et d’autres organismes. Ces pays recherchent une Banque du Sud.

Il y a donc différents intérêts. Le Brésil ne recherche pas de façon active la Banque du Sud mais se trouve engagé dans sa création parce que si cet organisme voit le jour, le Brésil ne pourrait en être absent, sous peine de perdre une partie du poids dominant qu’il détient dans la région.

Donc d’un côté, le Venezuela fait pression pour arriver à un résultat au moins avant la fin de l’année, tandis que de l’autre, le Brésil essaie de ralentir la création.

Vous dites que l’Equateur a une position plus avancée que le Venezuela dans les propositions. Pourquoi ?

La position du Venezuela (ainsi que celle de l’Argentine) exprimée dans un texte datant de la fin mars 2007 faisait un diagnostic de la situation de l’Amérique latine proche de ce que pourrait écrire la Banque interaméricaine de développement (BID) ou la Banque mondiale. Le texte affirme que la raison fondamentale de la fragilité de l’Amérique latine est le faible développement des marchés de capitaux sur le continent.

Or cela n’est pas la cause des faiblesses et des problèmes économiques et sociaux de l’Amérique latine. Il faut parler du résultat de 30 années de politique neolibérale, des privatisations, de la perte de souveraineté, de l’ouverture économique démesurée et de plusieurs siècles de domination par les pays les plus industrialisés.

Il y a donc une différence. Le texte de l’Equateur fait un diagnostic plus radical et plus cohérent, y compris avec la position générale du Venezuela, la position de Hugo Chávez par rapport à l’intégration latino-américaine.

L’autre point est que les Vénézuéliens qui participent à l’élaboration de la Banque du Sud défendent une position selon laquelle cette banque devrait avoir un statut d’institution internationale pratiquement de la même nature que la BID, la Banque mondiale ou le FMI. Et cela ’pour se protéger contre les gouvernements de droite, en cas de virage à droite’.

Ils parlent alors d’immunité des hauts fonctionnaires, d’inviolabilité des archives. Ces points son communs avec la BID la BM et le FMI. La position de l’Equateur dit que les hauts fonctionnaires de l’institution doivent être justiciables. En cas de délit ils sont responsables de leurs actes.

Les hauts fonctionnaires de la Banque du Sud qui sont responsables de projets qui se révèlent être dommageables pour la population ou pour l’environnement, parce que se sont des méga-projets pour lesquels on n’a pas étudié les conséquences sociales ou environnementales, doivent évidemment être responsables de leurs actes. Si ce n’est pas le cas, on favorise l’irresponsabilité.

Et c’est exactement ce qui se passe avec la BID ou la BM qui appuient quantités de projets qui se révèlent néfastes. Or les responsables de celles-ci n’ont jamais de comptes à rendre, ils ne sont pas responsables devant la justice.

Un autre point est que l’Equateur demande que les archives fassent partie du domaine public afin de pouvoir faire un audit externe sur les comptes de la future institution.

J’espère et je pense que le Venezuela va avancer, j’imagine qu’avec la conduite de Hugo Chávez. Parce que je pense qu’il n’y a pas de doute sur le fait qu’il cherche à favoriser la construction de solutions réellement alternatives et démocratiques au niveau régional. Ces problèmes doivent être dépassés.

Peut-on imaginer une Banque du Sud comme une « anti-banque », une banque alternative ?

Pour moi la Banque du Sud pourrait réellement être une alternative. Dans quel sens ? Par exemple en ne finançant pas ses projets en s’endettant sur les marchés de capitaux.

Quand un pays ou une institution financière finance ses activités via les marchés de capitaux, il existe des agences de cotation de risque qui analysent et donnent une cotation. Elles créent alors une sorte de dictature des marchés financiers Marchés financiers
Marché financier
Marché des capitaux à long terme. Il comprend un marché primaire, celui des émissions et un marché secondaire, celui de la revente. À côté des marchés réglementés, on trouve les marchés de gré à gré qui ne sont pas tenus de satisfaire à des conditions minimales.
sur cette institution.

Si l’organisme en question s’implique dans des projets sociaux par exemple, les marchés vont estimer qu’ils ne sont pas rentables et vont exiger une rémunération beaucoup plus élevée. L’institution représente alors un risque pour les marchés parce qu’elle ne suit pas la logique capitaliste du profit maximum. Les marchés exigent dès lors des primes élevées.

Pour être réellement alternatif il faudrait être indépendant des marchés. Cela implique de solliciter des prêts aux Etats membres et de se financier par des impôts globaux régionaux, par exemple par une taxe sur les marchés de devises, du genre taxe Tobin Taxe Tobin Taxe sur les transactions de change (toutes les conversions de monnaie), proposée à l’origine en 1972 par l’économiste américain James Tobin pour stabiliser le système financier international. L’idée a été reprise par l’association ATTAC et par d’autres mouvements altermondialistes dont le CADTM, dans le but de diminuer la spéculation financière (de l’ordre de 1.200 milliards de dollars par jour en 2002) et de redistribuer le bénéfice de cette taxe aux plus démunis. Les spéculateurs internationaux qui passent leur temps à changer des dollars en yens, puis en euros, puis en dollars, etc., parce qu’ils estiment que telle monnaie va s’apprécier et telle autre se déprécier, devront payer une taxe minime, entre 0,1 % et 1 %, sur chaque transaction. Selon ATTAC, elle pourrait rapporter au moins 100 milliards de dollars à l’échelle mondiale. Qualifiée d’irréaliste par les classes dirigeantes pour justifier leur refus de la mettre en place, l’analyse méticuleuse de la finance mondialisée menée par ATTAC et d’autres a au contraire prouvé la simplicité et la pertinence de cette taxe. .

On pourrait y ajouter un impôt régional sur les multinationales qui rapatrient leurs bénéfices vers la maison mère à l’étranger, en dehors de la région, afin de décourager le rapatriement de bénéfices et de stimuler les investissements dans la région.

Un autre type de taxe pourrait servi à défendre l’environnement par exemple, contre les entreprises polluantes.

Un autre élément d’alternative est qu’une banque publique du Sud pourrait non seulement faire des prêts mais également des dons. Il existe des banques publiques qui font des dons.

Evidemment, il existe des projets absolument nécessaires mais qui ne sont pas rentables au niveau économique. Développer un système de santé gratuit ou une université du Sud gratuite, cela ne va pas générer de bénéfices. Et donc il est logique qu’une Banque du Sud face des dons si cela se justifie du point de vue de l’intérêt social.

Le Venezuela a annoncé sa sortie, bien qu’elle ne soit pas encore concrétisée, de la Banque mondiale et du FMI. Que pensez-vous de cette décision ?

C’est une excellente décision. En avant !

La Banque du Sud pourrait-elle remplacer ces institutions dans la région ?

Bien sûr, si les pays de la région créent une Banque du Sud suffisamment forte. A ce niveau, le Venezuela a tout à fait raison de vouloir une Banque du Sud avec une grande capacité financière et pas quelque chose de symbolique. Avec une Banque du Sud forte, les pays n’auront plus besoin de prêts de la Banque mondiale, de la BID ou du FMI. Ils pourront eux aussi sortir de ces institutions qui sont totalement anti-démocratiques.

Dans le cadre d’une architecture financière alternative, l’idée est de remplacer la BM, le FMI et les banques régionales comme la BID, la Banque africaine de Développement ou la Banque asiatique de Développement par des institutions régionales démocratiques.



Source : Agence de presse Notisur - www.notisur.net

Traduction : http://voixdusud.blogspot.com

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