Rencontre avec Eric Toussaint

La Banque du Sud sur les rails

13 mai 2007 par Véronique Kiesel (quotidien Le Soir)


Un projet révolutionnaire est lancé en Amérique du Sud : une Banque du Sud sorte d’anti-Banque mondiale Banque mondiale
BM
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD) a été créée en juillet 1944 à Bretton Woods (États-Unis), à l’initiative de 45 pays réunis pour la première Conférence monétaire et financière des Nations unies. En 2011, 187 pays en étaient membres.

Créée en 1944 à Bretton Woods dans le cadre du nouveau système monétaire international, la Banque possède un capital apporté par les pays membres et surtout emprunte sur les marchés internationaux de capitaux. La Banque finance des projets sectoriels, publics ou privés, à destination des pays du Tiers Monde et de l’ex-bloc soviétique. Elle se compose des cinq filiales suivantes :
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD, 189 membres en 2017) octroie des prêts concernant de grands secteurs d’activité (agriculture et énergie), essentiellement aux pays à revenus intermédiaires.
L’Association internationale pour le développement (AID, ou IDA selon son appellation anglophone, 164 membres en 2003) s’est spécialisée dans l’octroi à très long terme (35 à 40 ans, dont 10 de grâce) de prêts à taux d’intérêt nuls ou très faibles à destination des pays les moins avancés (PMA).
La Société financière internationale (SFI) est la filiale de la Banque qui a en charge le financement d’entreprises ou d’institutions privées du Tiers Monde.
Enfin, le Centre international de règlements des différends relatifs aux investissements (CIRDI) gère les conflits d’intérêts tandis que l’Agence multilatérale de garantie des investissements (AMGI) cherche à favoriser l’investissement dans les PED. Avec l’accroissement de l’endettement, la Banque mondiale a, en accord avec le FMI, développé ses interventions dans une perspective macro-économique. Ainsi la Banque impose-t-elle de plus en plus la mise en place de politiques d’ajustement destinées à équilibrer la balance des paiements des pays lourdement endettés. La Banque ne se prive pas de « conseiller » les pays soumis à la thérapeutique du FMI sur la meilleure façon de réduire les déficits budgétaires, de mobiliser l’épargne interne, d’inciter les investisseurs étrangers à s’installer sur place, de libéraliser les changes et les prix. Enfin, la Banque participe financièrement à ces programmes en accordant aux pays qui suivent cette politique, des prêts d’ajustement structurel depuis 1982.

TYPES DE PRÊTS ACCORDÉS PAR LA BM :

1) Les prêts-projets : prêts classiques pour des centrales thermiques, le secteur pétrolier, les industries forestières, les projets agricoles, barrages, routes, distribution et assainissement de l’eau, etc.
2) Les prêts d’ajustement sectoriel qui s’adressent à un secteur entier d’une économie nationale : énergie, agriculture, industrie, etc.
3) Les prêts à des institutions qui servent à orienter les politiques de certaines institutions vers le commerce extérieur et à ouvrir la voie aux transnationales. Ils financent aussi la privatisation des services publics.
4) Les prêts d’ajustement structurel, censés atténuer la crise de la dette, qui favorisent invariablement une politique néo-libérale.
5) Les prêts pour lutter contre la pauvreté.
Site :

Le 3 mai à Quito, les ministres de l’économie de six pays sud-américains -Argentine, Venezuela, Bolivie, Equateur, Paraguay et Brésil- se sont mis d’accord sur la création d’une Banque du Sud. Eric Toussaint, président du CADTM Belgique (Comité pour l’Annulation de la Dette Dette Dette multilatérale : Dette qui est due à la Banque mondiale, au FMI, aux banques de développement régionales comme la Banque Africaine de Développement, et à d’autres institutions multilatérales comme le Fonds Européen de Développement.
Dette privée : Emprunts contractés par des emprunteurs privés quel que soit le prêteur.
Dette publique : Ensemble des emprunts contractés par des emprunteurs publics.
du Tiers Monde), est l’un des conseillers de l’Equateur dans ce projet.

Une Banque du Sud, pourquoi ?

Le président Chavez avait évoqué ce projet début 2006. Il voulait mettre sur pied des institutions financières alternatives à la Banque Mondiale (BM) et au Fonds Monétaire International FMI
Fonds monétaire international
Le FMI a été créé en 1944 à Bretton Woods (avec la Banque mondiale, son institution jumelle). Son but était de stabiliser le système financier international en réglementant la circulation des capitaux.

À ce jour, 188 pays en sont membres (les mêmes qu’à la Banque mondiale).

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(FMI) pour tous les pays du sud, et en avait parlé avec des chefs d’Etat africains ainsi qu’avec l’Inde. Le projet a finalement été recentré sur l’Amérique du Sud, avec la possibilité de se redéployer ensuite. Le Brésil l’a rejoint plus récemment, et c’est important que ce poids lourd économique en soit.
Ces six pays veulent prendre leur indépendance vis à vis du FMI et de la BM, mais aussi de la Banque Interaméricaine de développement (BID) qui est elle aussi gérée par les pays du nord. Le Venezuela est le premier pays de la région qui a coupé les ponts, le 30 avril dernier, avec le FMI et la BM. L’Argentine et le Brésil, qui ont tenu à régler toutes leurs dettes vis à vis de ces institutions, ont aussi pris de le distance. L’Equateur vient de renvoyer le représentant de la BM en Equateur, et la Bolivie et le Nicaragua ont indiqué qu’ils ne reconnaissaient plus l’autorité du CIRDI CIRDI Le Centre international pour le règlement des différends relatifs aux investissements (CIRDI) a été créé en 1965 au sein de la Banque mondiale, par la Convention de Washington de 1965 instituant un mécanisme d’arbitrage sous les auspices de la Banque mondiale.

Jusqu’en 1996, le CIRDI a fonctionné de manière extrêmement sporadique : 1972 est la date de sa première affaire (la seule de l’année), l’année 1974 suivit avec 4 affaires, et suivirent de nombreuses années creuses sans aucune affaire inscrite (1973, 1975,1979, 1980, 1985, 1988, 1990 et 1991). L’envolée du nombre d’affaires par an depuis 1996 (1997 : 10 affaires par an contre 38 affaires pour 2011) s’explique par l’effet des nombreux accords bilatéraux de protection et de promotion des investissements (plus connus sous le nom de « TBI ») signés a partir des années 90, et qui représentent 63% de la base du consentement à la compétence du CIRDI de toutes les affaires (voir graphique)). Ce pourcentage s’élève à 78% pour les affaires enregistrées uniquement pour l’année 2011.

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, le Centre international pour le règlement des différends relatifs aux investissements, qui dépend de la BM. Au delà, il y a aussi une volonté d’intégration régionale autour d’un projet nouveau, ancré à gauche.

Que va-t-il se passer ?

Une réunion ministérielle va avoir lieu à Rio le 22 mai, avant un sommet des présidents le 22 ou le 26 juin, durant lequel la fondation de la Banque du Sud devrait être officiellement annoncée. Quant aux statuts définitifs, ils seront prêts avant fin 2007. L’Uruguay n’est pas encore partie prenante car elle est opposée à l’Argentine par un différend portant sur une usine de cellulose installée à la frontière. Mais il y a une volonté argentine de régler ce problème, pour que l’Uruguay puisse participer. Le Chili pourrait rejoindre le projet, et le Pérou également.
Il y a aussi une volonté de créer un fonds monétaire de stabilisation. Il existe déjà un Fonds latino-américain de réserve, qui pourrait être adapté. Et si ce n’est pas possible, un nouveau fonds sera créé, son but étant de pouvoir faire face à des attaques spéculatives, à des chocs externes.
Il s’agit là aussi de pouvoir se passer du FMI, mais avec une ambition supplémentaire : mettre en place une unité de compte qui pourrait un jour aboutir à une monnaie commune. En clair, créer un équivalent à ce que fut l’écu européen avant la création de l’euro.
Actuellement, les échanges commerciaux entre pays d’Amérique du Sud se règlent en dollars. Or l’Argentine et le Brésil viennent de décider que leurs échanges mutuels, d’une valeur de 15 milliards de dollars, seraient désormais payés en pesos argentins et en réals.

Quelles seront les grandes différences avec la BM et le FMI ?

La Banque du Sud sera un instrument notamment chargé de mettre en application les traités internationaux portant sur les droits humains, sociaux et culturels, alors que la Banque Mondiale dit qu’elle n’est pas liée par ces traités. Par ailleurs, la Banque du Sud devrait, si les chefs d’Etat se mettent d’accord, être fondée sur le principe de « un pays, une voix ». Actuellement, au FMI et ailleurs, le droit de vote des pays dépend de leur apport initial, ce qui n’est pas démocratique. De plus, les dirigeants et employés de la Banque du Sud seront redevables devant la justice, contrairement à ceux de la BM, protégés par une immunité totale qui n’est levée que si la Banque le veut. Et ils paieront des impôts, ce qui n’est pas le cas à la BM. Et les archives des nouvelles institutions seront dans le domaine public, alors que la règle contraire est en vigueur au FMI et à la BM.
Enfin, la nouvelle Banque ne s’endettera pas sur le marché des capitaux. Son capital sera fourni par les pays membres qui y placeront une partie de leurs réserves internationales, mais aussi par des taxes style taxe Tobin Taxe Tobin Taxe sur les transactions de change (toutes les conversions de monnaie), proposée à l’origine en 1972 par l’économiste américain James Tobin pour stabiliser le système financier international. L’idée a été reprise par l’association ATTAC et par d’autres mouvements altermondialistes dont le CADTM, dans le but de diminuer la spéculation financière (de l’ordre de 1.200 milliards de dollars par jour en 2002) et de redistribuer le bénéfice de cette taxe aux plus démunis. Les spéculateurs internationaux qui passent leur temps à changer des dollars en yens, puis en euros, puis en dollars, etc., parce qu’ils estiment que telle monnaie va s’apprécier et telle autre se déprécier, devront payer une taxe minime, entre 0,1 % et 1 %, sur chaque transaction. Selon ATTAC, elle pourrait rapporter au moins 100 milliards de dollars à l’échelle mondiale. Qualifiée d’irréaliste par les classes dirigeantes pour justifier leur refus de la mettre en place, l’analyse méticuleuse de la finance mondialisée menée par ATTAC et d’autres a au contraire prouvé la simplicité et la pertinence de cette taxe. .

Il y a cependant de grosses différences économiques entre, par exemple, le Brésil et la Bolivie...

Lorsque la Grèce, l’Espagne et le Portugal sont devenus membres de l’Union européenne, des fonds d’intégration ont été débloqués pour qu’ils se mettent à niveau. Il faudra aider la Bolivie, jusqu’ici considérée comme un fournisseur à bas prix de matières premières, à se doter d’un appareil industriel diversifié, à l’image du Venezuela ou du Brésil. Le but est de niveler vers le haut l’économie des pays membres. Et, à la différence du projet européen, l’intégration régionale sud-américaine devra dès le début mettre en avant la justice sociale.




Interview parue dans le quotidien belge Le Soir des 12 et 13 mai 2007.

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