La Banque européenne d’investissement (BEI) acteur incontournable du système dette en Afrique du Nord

18 février 2014 par Robin Delobel


Comme l’a souligné Fathi Chamkhi (porte parole de RAID-ATTAC-CADTM Tunisie) lors du 12e Séminaire international sur la dette et les droits humains organisé en novembre dernier par le CADTM [1], la situation économique en Tunisie, et de la dette en particulier, est actuellement pire que sous le régime Ben Ali. Depuis 2011, l’argent afflue vers l’Afrique du Nord, principalement l’Egypte et la Tunisie. Cet argent vers ces deux pays arrive sous forme de prêts du Fonds Monétaire International (FMI) et de la Banque Mondiale mais aussi de la Banque Européenne d’Investissement (BEI).

La BEI reste peu connue du grand public. Elle est pourtant le plus gros prêteur au monde. Elle est aussi le créancier multilatéral le plus important pour la région Afrique du Nord/Moyen Orient. Durant la décennie précédant les renversements de 2011, elle a prêté pour 15,5 milliards d’euros dans cette région. Les deux plus gros bénéficiaires des prêts de la BEI sont l’Egypte avec près de 4 milliards d’euros et la Tunisie avec 3,5 milliards d’euros. Tout comme pour le FMI FMI
Fonds monétaire international
Le FMI a été créé en 1944 à Bretton Woods (avec la Banque mondiale, son institution jumelle). Son but était de stabiliser le système financier international en réglementant la circulation des capitaux.

À ce jour, 188 pays en sont membres (les mêmes qu’à la Banque mondiale).

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et la Banque mondiale Banque mondiale
BM
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD) a été créée en juillet 1944 à Bretton Woods (États-Unis), à l’initiative de 45 pays réunis pour la première Conférence monétaire et financière des Nations unies. En 2011, 187 pays en étaient membres.

Créée en 1944 à Bretton Woods dans le cadre du nouveau système monétaire international, la Banque possède un capital apporté par les pays membres et surtout emprunte sur les marchés internationaux de capitaux. La Banque finance des projets sectoriels, publics ou privés, à destination des pays du Tiers Monde et de l’ex-bloc soviétique. Elle se compose des cinq filiales suivantes :
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD, 189 membres en 2017) octroie des prêts concernant de grands secteurs d’activité (agriculture et énergie), essentiellement aux pays à revenus intermédiaires.
L’Association internationale pour le développement (AID, ou IDA selon son appellation anglophone, 164 membres en 2003) s’est spécialisée dans l’octroi à très long terme (35 à 40 ans, dont 10 de grâce) de prêts à taux d’intérêt nuls ou très faibles à destination des pays les moins avancés (PMA).
La Société financière internationale (SFI) est la filiale de la Banque qui a en charge le financement d’entreprises ou d’institutions privées du Tiers Monde.
Enfin, le Centre international de règlements des différends relatifs aux investissements (CIRDI) gère les conflits d’intérêts tandis que l’Agence multilatérale de garantie des investissements (AMGI) cherche à favoriser l’investissement dans les PED. Avec l’accroissement de l’endettement, la Banque mondiale a, en accord avec le FMI, développé ses interventions dans une perspective macro-économique. Ainsi la Banque impose-t-elle de plus en plus la mise en place de politiques d’ajustement destinées à équilibrer la balance des paiements des pays lourdement endettés. La Banque ne se prive pas de « conseiller » les pays soumis à la thérapeutique du FMI sur la meilleure façon de réduire les déficits budgétaires, de mobiliser l’épargne interne, d’inciter les investisseurs étrangers à s’installer sur place, de libéraliser les changes et les prix. Enfin, la Banque participe financièrement à ces programmes en accordant aux pays qui suivent cette politique, des prêts d’ajustement structurel depuis 1982.

TYPES DE PRÊTS ACCORDÉS PAR LA BM :

1) Les prêts-projets : prêts classiques pour des centrales thermiques, le secteur pétrolier, les industries forestières, les projets agricoles, barrages, routes, distribution et assainissement de l’eau, etc.
2) Les prêts d’ajustement sectoriel qui s’adressent à un secteur entier d’une économie nationale : énergie, agriculture, industrie, etc.
3) Les prêts à des institutions qui servent à orienter les politiques de certaines institutions vers le commerce extérieur et à ouvrir la voie aux transnationales. Ils financent aussi la privatisation des services publics.
4) Les prêts d’ajustement structurel, censés atténuer la crise de la dette, qui favorisent invariablement une politique néo-libérale.
5) Les prêts pour lutter contre la pauvreté.
Site :
, Ben Ali et Moubarak étaient activement soutenus par la BEI. Peu importe la nature dictatoriale de leurs régimes et les détournements des fonds empruntés.

A titre d’exemple, en 2010, la BEI investissait 50 milliards d’euros dans Inframed, le plus important fonds d’infrastructure de la région. Un conseil stratégique est créé dans le but de conseiller et d’orienter le gestionnaire du fonds. C’est un ministre de Moubarak qui est choisi pour présider ce conseil, Mohamed Rachid, ministre du commerce et de l’industrie. Depuis, ce dernier a été inculpé « entre autres pour enrichissement, gaspillage et abus de fonds publics » [2]

Parmi les autres investisseurs d’Inframed figure EFG Hermes, une banque d’investissement Banques d’investissement
Banque d’investissement
Société financière dont l’activité consiste à effectuer trois types d’opérations : du conseil (notamment en fusion-acquisition), de la gestion de haut de bilan pour le compte d’entreprises (augmentations de capital, introductions en bourse, émissions d’emprunts obligataires) et des placements sur les marchés avec des prises de risque souvent excessives et mal contrôlées. Une banque d’affaires ne collecte pas de fonds auprès du public, mais se finance en empruntant aux banques ou sur les marchés financiers.
égyptienne. Gamal Moubarak, le fils du dictateur déchu, possédait une participation dans cette banque à travers une filiale dénommée EHPE. Malgré la faible participation du fils de l’ancien président, EPHE avait des liens étroits avec Inframed. Le rapport de Counter Balance révèle que Gamal Moubarak « serait ressorti clairement gagnant de cet arrangement via les frais de gestion et de conseil que EFG Hermes PE aurait facturé à Inframed ». [3]
Dans son rapport, Counter Balance conclut que les banques de développement ont tenu un rôle primordial « en finançant les despotes » du Moyen-Orient et d’Afrique du Nord, « mais aussi en les légitimant ». [4]

Dès lors, les États européens doivent prendre leurs responsabilités en annulant totalement et sans conditions ces dettes odieuses et illégitimes contractées à l’égard de la BEI. Rappelons, en effet, que la BEI appartient aux États de l’UE et que le Parlement européen a qualifié d’ « odieuse la dette Dette Dette multilatérale : Dette qui est due à la Banque mondiale, au FMI, aux banques de développement régionales comme la Banque Africaine de Développement, et à d’autres institutions multilatérales comme le Fonds Européen de Développement.
Dette privée : Emprunts contractés par des emprunteurs privés quel que soit le prêteur.
Dette publique : Ensemble des emprunts contractés par des emprunteurs publics.
publique extérieure des pays d’Afrique du Nord et du Proche-Orient [5]http://www.europarl.europa.eu/sides... »
, dans sa résolution du 10 mai 2012.



Notes

[1Lire les conclusions de ce séminaire : http://cadtm.org/L-audit-des-creances-europeennes,9646. Le compte-rendu est ici : http://cadtm.org/L-audit-des-creances-europeennes

[2Counter Balance, Le Grand festin du Moyen Orient, Comment les banques de développement utilisent les partenariats public-privé pour se répartir les pays du printemps arabe, janvier 2013 (p8)

[3Idem, P9

[4Idem, p9

Robin Delobel

Permanent au CADTM Belgique

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