La Banque mondiale fait-elle son mea culpa ?

30 janvier 2008 par Olivier Chantry

« Il est indispensable de réaliser d’importants gains de productivité dans la petite agriculture et aussi de fournir un appui plus efficace aux millions qui survivent en pratiquant une agriculture de subsistance (...) Nous devons appliquer des règles du jeu équitables dans le commerce international, produire des biens publics mondiaux, comme les technologies relatives aux denrées alimentaires de base tropicales, aider les pays en développement à faire face aux changements climatiques, et surmonter les pandémies qui menacent les plantes, les animaux et les êtres humains. » Robert B. Zoellick Président de la Banque mondiale Banque mondiale
BM
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD) a été créée en juillet 1944 à Bretton Woods (États-Unis), à l’initiative de 45 pays réunis pour la première Conférence monétaire et financière des Nations unies. En 2011, 187 pays en étaient membres.

Créée en 1944 à Bretton Woods dans le cadre du nouveau système monétaire international, la Banque possède un capital apporté par les pays membres et surtout emprunte sur les marchés internationaux de capitaux. La Banque finance des projets sectoriels, publics ou privés, à destination des pays du Tiers Monde et de l’ex-bloc soviétique. Elle se compose des cinq filiales suivantes :
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD, 189 membres en 2017) octroie des prêts concernant de grands secteurs d’activité (agriculture et énergie), essentiellement aux pays à revenus intermédiaires.
L’Association internationale pour le développement (AID, ou IDA selon son appellation anglophone, 164 membres en 2003) s’est spécialisée dans l’octroi à très long terme (35 à 40 ans, dont 10 de grâce) de prêts à taux d’intérêt nuls ou très faibles à destination des pays les moins avancés (PMA).
La Société financière internationale (SFI) est la filiale de la Banque qui a en charge le financement d’entreprises ou d’institutions privées du Tiers Monde.
Enfin, le Centre international de règlements des différends relatifs aux investissements (CIRDI) gère les conflits d’intérêts tandis que l’Agence multilatérale de garantie des investissements (AMGI) cherche à favoriser l’investissement dans les PED. Avec l’accroissement de l’endettement, la Banque mondiale a, en accord avec le FMI, développé ses interventions dans une perspective macro-économique. Ainsi la Banque impose-t-elle de plus en plus la mise en place de politiques d’ajustement destinées à équilibrer la balance des paiements des pays lourdement endettés. La Banque ne se prive pas de « conseiller » les pays soumis à la thérapeutique du FMI sur la meilleure façon de réduire les déficits budgétaires, de mobiliser l’épargne interne, d’inciter les investisseurs étrangers à s’installer sur place, de libéraliser les changes et les prix. Enfin, la Banque participe financièrement à ces programmes en accordant aux pays qui suivent cette politique, des prêts d’ajustement structurel depuis 1982.

TYPES DE PRÊTS ACCORDÉS PAR LA BM :

1) Les prêts-projets : prêts classiques pour des centrales thermiques, le secteur pétrolier, les industries forestières, les projets agricoles, barrages, routes, distribution et assainissement de l’eau, etc.
2) Les prêts d’ajustement sectoriel qui s’adressent à un secteur entier d’une économie nationale : énergie, agriculture, industrie, etc.
3) Les prêts à des institutions qui servent à orienter les politiques de certaines institutions vers le commerce extérieur et à ouvrir la voie aux transnationales. Ils financent aussi la privatisation des services publics.
4) Les prêts d’ajustement structurel, censés atténuer la crise de la dette, qui favorisent invariablement une politique néo-libérale.
5) Les prêts pour lutter contre la pauvreté.
Site : http://www.banquemondiale.org

Dans son « Rapport sur le développement dans le monde 2008. L’Agriculture au service du développement » (Banque Mondiale, Oct. 2007) la Banque mondiale appelle à la défense des petits agriculteurs et de l’environnement. Que signifie une telle prise de conscience aujourd’hui ? Les conclusions et les préconisations de la Banque mondiale ont-elles réellement changé ?

Pourquoi une telle prise de conscience aujourd’hui ?

Les accords sur l’agriculture sont à l’origine de l’échec des négociations à l’OMC OMC
Organisation mondiale du commerce
Née le 1er janvier 1995, elle remplace le forum permanent de négociation qu’était l’Accord général sur les tarifs douaniers et le commerce (GATT) où les États avaient seulement le statut de « parties contractuelles ». Un des objectifs de l’OMC est le démantèlement, lorsqu’ils existent encore, des monopoles nationaux constitués en vertu d’une décision publique. C’est déjà le cas pour les télécommunications dont la décision a été prise dans le cadre de l’OMC en février 97. Mais il en reste d’autres comme les chemins de fer qui attirent la convoitise des grands groupes financiers.

Un autre objectif est la libéralisation totale des investissements. L’instrument utilisé a été le projet d’Accord multilatéral sur l’investissement (AMI). L’AMI dont l’élaboration avait été décidée lors de la réunion ministérielle de l’OCDE de mai 1995, vise l’ensemble des investissements : directs (industrie, services, ressources naturelles) et de portefeuille. Il prévoit des dispositifs de protection, notamment pour le rapatriement total des bénéfices. L’AMI a été comme tel abandonné en 1997 mais est réapparu sous la forme d’une multitude d’Accords bilatéraux sur l’investissement, ce sont les nouveaux « habits » de l’AMI.

L’OMC fonctionne selon le mode « un pays - une voix » mais les délégués des pays du Sud ne font pas le poids face aux tonnes de documents à étudier, à l’armée de fonctionnaires, avocats, etc. des pays du Nord. Les décisions se prennent entre puissants dans les « green rooms ». Toutefois, dans la lancée de l’épisode de Seattle en novembre 1999, la conférence de Cancun (Mexique) en septembre 2003 a été marquée par la résistance d’un groupe de 22 pays émergents du Sud, qui se sont alliés en la circonstance pour mener la conférence à l’échec, face à l’intransigeance des pays du Nord.
Site : http://www.wto.org/indexfr.htm
du cycle de Doha. La question agricole est donc un important frein à la mondialisation Mondialisation (voir aussi Globalisation)
(extrait de F. Chesnais, 1997a)
Jusqu’à une date récente, il paraissait possible d’aborder l’analyse de la mondialisation en considérant celle-ci comme une étape nouvelle du processus d’internationalisation du capital, dont le grand groupe industriel transnational a été à la fois l’expression et l’un des agents les plus actifs.
Aujourd’hui, il n’est manifestement plus possible de s’en tenir là. La « mondialisation de l’économie » (Adda, 1996) ou, plus précisément la « mondialisation du capital » (Chesnais, 1994), doit être comprise comme étant plus - ou même tout autre chose - qu’une phase supplémentaire dans le processus d’internationalisation du capital engagé depuis plus d’un siècle. C’est à un mode de fonctionnement spécifique - et à plusieurs égards important, nouveau - du capitalisme mondial que nous avons affaire, dont il faudrait chercher à comprendre les ressorts et l’orientation, de façon à en faire la caractérisation.

Les points d’inflexion par rapport aux évolutions des principales économies, internes ou externes à l’OCDE, exigent d’être abordés comme un tout, en partant de l’hypothèse que vraisemblablement, ils font « système ». Pour ma part, j’estime qu’ils traduisent le fait qu’il y a eu - en se référant à la théorie de l’impérialisme qui fut élaborée au sein de l’aile gauche de la Deuxième Internationale voici bientôt un siècle -, passage dans le cadre du stade impérialiste à une phase différant fortement de celle qui a prédominé entre la fin de Seconde Guerre mondiale et le début des années 80. Je désigne celui-ci pour l’instant (avec l’espoir qu’on m’aidera à en trouver un meilleur au travers de la discussion et au besoin de la polémique) du nom un peu compliqué de « régime d’accumulation mondial à dominante financière ».

La différenciation et la hiérarchisation de l’économie-monde contemporaine de dimension planétaire résultent tant des opérations du capital concentré que des rapports de domination et de dépendance politiques entre États, dont le rôle ne s’est nullement réduit, même si la configuration et les mécanismes de cette domination se sont modifiés. La genèse du régime d’accumulation mondialisé à dominante financière relève autant de la politique que de l’économie. Ce n’est que dans la vulgate néo-libérale que l’État est « extérieur » au « marché ». Le triomphe actuel du « marché » n’aurait pu se faire sans les interventions politiques répétées des instances politiques des États capitalistes les plus puissants (en premier lieu, les membres du G7). Cette liberté que le capital industriel et plus encore le capital financier se valorisant sous la forme argent, ont retrouvée pour se déployer mondialement comme ils n’avaient pu le faire depuis 1914, tient bien sûr aussi de la force qu’il a recouvrée grâce à la longue période d’accumulation ininterrompue des « trente glorieuses » (l’une sinon la plus longue de toute l’histoire du capitalisme). Mais le capital n’aurait pas pu parvenir à ses fins sans le succès de la « révolution conservatrice » de la fin de la décennie 1970.
néolibérale qui se décide à l’OMC.

Une régulation mondiale des échanges agricoles est pourtant nécessaire

En effet, les accords bilatéraux de partenariats économiques (APE) qui se multiplient sont autant de cordes du néolibéralisme passées autour du cou des paysans et des pauvres du monde. Les mouvements d’agriculteurs (dont Via Campesina) pensent que l’agriculture n’a pas sa place à l’OMC et réclament que les décisions de régulation du marché agricole mondial se prennent à la FAO, l’agence spécialisée de l’ONU pour l’agriculture et l’alimentation, sur la base du principe de la souveraineté alimentaire.

Ainsi, la Banque mondiale se devait de réagir et de proposer sa vision des compromis nécessaires- ; pour sauver les pauvres (cette rhétorique n’est pas nouvelle), mais surtout pour sauver la mise en place de la libéralisation des marchés agricoles voulue à l’OMC. Pour la finance, il est essentiel de pouvoir investir « librement » dans l’agriculture, l’agroalimentaire, l’agro-fourniture... D’autant plus essentiel que les perspectives d’un marché de plus en plus juteux se manifestent aujourd’hui. Concrètement, l’augmentation durable et importante du prix des matières premières agricoles est la conséquence de l’explosion des agrocarburants.

Ce que la Banque mondiale entend par « des règles du jeu équitables dans le commerce international »

La Banque mondiale part du principe que- :
- « selon les estimations une libéralisation totale des échanges aurait un impact relativement important sur le bien-être » ;
- la libéralisation induirait une augmentation moyenne des prix agricoles de 5,5% mais permettrait également d’obtenir des denrées alimentaires moins chères pour les plus pauvres du fait de la suppression des droits de douane ;
- mis à part ces estimations contestées et très idéologiques, elle admet néanmoins que de nombreux agriculteurs « se retrouveront perdants » et que « des programmes adaptés à la situation propre de chaque pays devront être formulés pour faciliter le passage aux nouvelles réalités ».

« En ajoutant un zeste d’incertitude dans la mécanique des modèles habituellement utilisés pour le calcul des bénéfices de la libéralisation, on trouve que celle-ci est bien moins avantageuse que ce que l’on croyait. (...)Ainsi pouvons-nous affirmer que la libéralisation agricole ne produira pas nécessairement une augmentation importante de la production, n’induira pas le développement dans les pays pauvres, n’améliorera pas de façon significative la répartition des revenus dans le monde et ne conduira pas à une baisse des prix des produits alimentaires pour le bénéfice des consommateurs. Elle aura plutôt les effets inverses ». Boussard, J.-M, Gérard F, Piketty M.-G, 2005 Libéraliser l’agriculture mondiale ? Théories, modèles et réalités. CIRAD.

Ces « nouvelles réalités » sont quelques peu décrites : « l’un des problèmes les plus épineux qui se posent sur les marchés des denrées alimentaires consiste à déterminer comment gérer la volatilité des prix de produits de base sensibles sur le plan politique » (...) ; « les défaillances de marché sont nombreuses, surtout dans les pays à vocation agricole, et il est nécessaire quel’action Action
Actions
Valeur mobilière émise par une société par actions. Ce titre représente une fraction du capital social. Il donne au titulaire (l’actionnaire) le droit notamment de recevoir une part des bénéfices distribués (le dividende) et de participer aux assemblées générales.
publique permette d’obtenir les résultats sociaux souhaitables
 ».
L’Etat doit donc « accroître la qualité et le volume des investissements publics », sans bien sûr « tomber dans le piège des subventions et de la protection ». Cela pour « faciliter le passage aux nouvelles réalités » des nombreux agriculteurs perdants de la libéralisation des marchés agricoles.

Quels projets de développement pour les petits agriculteurs défavorisés ?

La Banque mondiale préconise donc de miser sur un « Accroissement de la productivité et de la durabilité de la petite agriculture », ainsi une large gamme de projets de développement agricole est proposée :
- promouvoir l’innovation dans le développement des méthodes de production agrobiologique « la lutte phytosanitaire fondée sur la biodiversité et la lutte biologique de préférence à l’emploi de pesticides » (bien entendu également dans les OGM OGM
Organisme génétiquement modifié
Organisme vivant (végétal ou animal) sur lequel on a procédé à une manipulation génétique afin de modifier ses qualités, en général afin de le rendre résistant à un herbicide ou un pesticide. En 2000, les OGM couvraient plus de 40 millions d’hectares, concernant pour les trois-quarts le soja et le maïs. Les principaux pays producteurs étaient les USA, l’Argentine et le Canada. Les plantes génétiquement modifiées sont en général produites intensivement pour l’alimentation du bétail des pays riches. Leur existence pose trois problèmes.


- Problème sanitaire. Outre la présence de nouveaux gènes dont les effets ne sont pas toujours connus, la résistance à un herbicide implique que le producteur va multiplier son utilisation. Les produits OGM (notamment le soja américain) se retrouvent gorgés d’herbicide dont dont on ignore les effets sur la santé humaine. De plus, pour incorporer le gène nouveau, on l’associe à un gène de résistance à un antibiotique, on bombarde des cellules saines et on cultive le tout dans une solution en présence de cet antibiotique pour ne conserver que les cellules effectivement modifiées.


- Problème juridique. Les OGM sont développés à l’initiative des seules transnationales de l’agrochimie comme Monsanto, pour toucher les royalties sur les brevets associés. Elles procèdent par coups de boutoir pour enfoncer une législation lacunaire devant ces objets nouveaux. Les agriculteurs deviennent alors dépendants de ces firmes. Les États se défendent comme ils peuvent, bien souvent complices, et ils sont fort démunis quand on découvre une présence malencontreuse d’OGM dans des semences que l’on croyait saines : destruction de colza transgénique dans le nord de la France en mai 2000 (Advanta Seeds), non destruction de maïs transgénique sur 2600 ha en Lot et Garonne en juin 2000 (Golden Harvest), retrait de la distribution de galettes de maïs Taco Bell aux USA en octobre 2000 (Aventis). En outre, lors du vote par le parlement européen de la recommandation du 12/4/2000, l’amendement définissant la responsabilité des producteurs a été rejeté.


- Problème alimentaire. Les OGM sont inutiles au Nord où il y a surproduction et où il faudrait bien mieux promouvoir une agriculture paysanne et saine, inutiles au Sud qui ne pourra pas se payer ces semences chères et les pesticides qui vont avec, ou alors cela déséquilibrera toute la production traditionnelle. Il est clair selon la FAO que la faim dans le monde ne résulte pas d’une production insuffisante.
« qui pourraient aider les populations pauvres ») ;
- redoubler d’efforts dans le domaine de l’éducation ;
- renforcer la performance des organisations de producteurs, en portant une attention particulière aux femmes et aux minorités ;
- assurer des caisses de retraite rurales ;
- renforcer l’accès à la terre des plus petits agriculteurs ;
- ou encore pour l’irrigation- : « il existe de nombreuses possibilités d’accroître la productivité en rénovant les systèmes en place, en développant les petits systèmes d’irrigation et en intensifiant les activités de collecte de l’eau ».

Et bien entendu, « L’État doit contribuer au développement des marchés en fournissant des biens publics essentiels, en améliorant le climat de l’investissement pour le secteur privé (...) ». Les États devraient-ils donc relancer des campagnes d’endettement public importantes pour financer les contre-coups de la libéralisation, et à terme, attirer les investissements privés ? Cette recette n’est pas nouvelle ! Elle est d’autant plus grotesque que la finance privée ne se dirigera pas vers la petite agriculture alors qu’elle continuera à affluer toujours plus vers les acteurs du modèle agro-industriel. Est-il nécessaire de rappeler que la recherche privée de l’agro-industrie est en totale contradiction avec les projets de développement agricole de la petite agriculture ? Et pourquoi faire de la recherche sur les techniques de productions agro-biologiques qui ne nécessitent ni achat d’intrants Intrants Éléments entrant dans la production d’un bien. En agriculture, les engrais, pesticides, herbicides sont des intrants destinés à améliorer la production. Pour se procurer les devises nécessaires au remboursement de la dette, les meilleurs intrants sont réservés aux cultures d’exportation, au détriment des cultures vivrières essentielles pour les populations. chimiques, ni de variétés hybrides ou OGM qu’il faut racheter chaque année ?

La Banque mondiale explique que « c’est en grande partie parce qu’une attention insuffisante a été portée à ces problèmes d’économie politique et de gouvernance que plusieurs des grandes recommandations du Rapport sur le développement dans le monde 1982 sur l’agriculture n’ont pas été intégralement appliquées, notamment la libéralisation du commerce, l’aug-mentation des investissements dans l’infrastructure et dans la R&D [recherche et développement] en Afrique, et l’amélioration de la prestation des services de santé et d’éducation aux populations rurales ».
Faut-il rappeler que c’est à partir des années 1980 que les États ont été forcés de réduire drastiquement les investissements dans les infrastructures et les prestations publiques au nom des réformes néolibérales imposées par cette même Banque mondiale pendant, un certain nombre de constats nous éclairent sur les vraies préoccupations de la Banque mondiale :
« De nouveaux et puissants intervenants se sont introduits dans les chaînes de valeur agricoles, qui ont un intérêt économique à promouvoir un secteur agricole dynamique et prospère et qui sont en mesure d’influencer les affaires politiques ».
Ou encore : « Étant donné l’intérêt accru qui est actuellement porté à la réalisation d’investissements dans l’agriculture et les nouvelles opportunités de succès, il est permis d’espérer que les plans d’action pour une agriculture au service du développement iront de l’avant ».

La rhétorique hypocrite de cette machine néolibérale schizophrène reste bien huilée

Le modèle destructeur agro-industriel n’est pas remis en cause même si la Banque mondiale déplore ses conséquences. Réaliser des expertises sur les questions environnementales et humaines de l’agriculture est une chose. Rester sur une vision purement idéologique d’un système économique en est une autre. La libéralisation des marchés agricoles par la mise en concurrence de producteurs totalement différents ne créera pas du « bien être » par l’effet des avantages comparatifs. Elle favorisera les plus gros acteurs en capacité de spéculer sur les ressources naturelles et les denrées alimentaires. Ces derniers tireront profit de la fluctuation croissante des prix agricoles en prenant par exemple la place des petits agriculteurs « perdants ». La stabilité des prix agricoles est fondamentale pour le développement agricole des petits agriculteurs qui nécessite une certaine prévisibilité pour envisager des investissements. Or, la finance internationale désire s’emparer de l’agriculture. Cela représente des investissements trop prometteurs pour les laisser à une multitude de petits paysans entrepreneurs. Il est en effet beaucoup plus facile pour la finance de ponctionner les gains de ce secteur avec un nombre restreint d’oligopoles privés et de quelques propriétaires fonciers qui resteraient. C’est pourquoi, après avoir réduit les capacités politiques et économiques des États, la Banque mondiale leur demande de jouer le rôle du mécanicien. Réparer vite les tracteurs ! Les 98% d’agriculteurs qui n’en ont pas attendront-ils ?

Un des points importants de l’analyse de la Banque mondiale sur l’augmentation de la productivité des petits agriculteurs est la préservation et l’amélioration de la qualité des sols. Un autre porte sur la taille des exploitations nécessaires pour être compétitif par économie d’échelle « Pour assurer le transfert des terres aux utilisateurs les plus productifs (...) ». Or, l’aspect accès à la mécanisation n’est pas abordé. C’est pourtant un point essentiel nécessaire à l’entretien des sols et à la productivité des agriculteurs. Dans le monde il y a 75% des agriculteurs qui n’ont même pas accès à la traction animale. La Banque mondiale ne nous explique donc pas comment apporter du compost ou du fumier, (à raison de 5 à 20 tonnes/hectare) à la main ou à la brouette ?