Interview de Judit Morva

La Hongrie de Viktor Orbàn

14 avril 2012 par Cécile Lamarque , Judit Morva


A la tête d’un pays endetté, sous pression du FMI et de l’UE, avec des indicateurs socio-économiques dans le rouge, le gouvernement hongrois conduit par Viktor Orbàn (élu en mai 2010) a plusieurs fois défrayé la chronique médiatique et déclenché de vives critiques au sein de l’Union européenne ces derniers mois. Quelles évolutions connaît la société hongroise ? Entretien avec Judit Morva (économiste, coordinatrice du Monde Diplomatique Hongrie).

Viktor Orbàn est un personnage très controversé. Les médias et les dirigeants européens ont été très critiques à l’égard des changements constitutionnels, de l’approbation de lois liberticides et réactionnaires, etc. Que dit la nouvelle Constitution ? Qu’impliquent ces lois ?

La nouvelle Constitution, entrée en vigueur le 1er janvier 2012, est fortement critiquée aussi bien par la gauche socialiste que par les libéraux. Le changement le plus controversé est en fait un changement symbolique : le nom officiel du pays sera dorénavant « Hongrie » et non plus « République hongroise ». Pour le moment, ce changement de nom ne semble avoir aucune importance pratique, mais on ressent un malaise, une incertitude comme quand on ne comprend pas le mouvement de notre partenaire de jeu d’échecs. Existe-t-il une stratégie nécessitant effectivement qu’on ne soit plus une République ?
Dans l’ensemble, cette nouvelle Constitution prépare le pays et ses habitants à un retour des mentalités, des valeurs et des règles qui ont caractérisé le pays avant l’époque socialiste, comme si la droite voulait effacer les derniers 60-70 ans. Ainsi, le rôle de l’Eglise va se renforcer dans l’enseignement : 20% des écoles seront gérées par les différentes églises dites « historiques » (catholiques, protestantes calvinistes et luthériennes en grande majorité). La pression politique que l’Eglise catholique exerce en Hongrie se manifeste aussi par le fait que dans cette nouvelle Constitution, « la vie est protégée dès sa conception », simple phrase préparant le terrain à une remise en question de l’avortement libre.

Les minorités roms font-elles l’objet de ségrégation ? Quelle est la politique du gouvernement actuel à leur égard ?

Avant tout, il faut savoir que la crise frappe très durement le pays et il y a des régions proprement sinistrées, dans le Nord-Est et aussi dans le Sud-Ouest, où il y a des villages où personne ne trouve de travail. On peut imaginer le désarroi et le désespoir des habitants. Il y a aussi évidemment le fait que la coexistence entre les tziganes désœuvrés et les hongrois âgés - car les jeunes s’enfuient de ces régions - n’est pas facile. Ni le gouvernement d’Orbàn, ni les gouvernements précédents n’ont rien fait pour résoudre le problème de fond. La réindustrialisation, l’aide à l’agriculture locale à échelle familiale seraient pourtant indispensables. Face à cet appauvrissement constant, une partie de la population a eu des réactions nationalo-racistes que les libéraux se sont empressés de condamner. Quant à l’équipe d’Orbàn, représentant la droite traditionnelle hongroise, elle tolère et encourage le défoulement verbal, voire même à la limite l’intervention brutale.

Le gouvernement hongrois a mis en place une série de « taxes exceptionnelles » sur les banques, les produits financiers Produits financiers Produits acquis au cours de l’exercice par une entreprise qui se rapportent à des éléments financiers (titres, comptes bancaires, devises, placements). , les entreprises de l’agroalimentaire et de la grande distribution, de l’énergie, des télécommunications, pour faire face à la crise. Doit-on y voir une tentative de reconquête de la souveraineté économique ? De quoi s’agit-il exactement ? Quels sont les objectifs du gouvernement ?

Une des premières mesures prises par le gouvernement a été l’instauration d’une taxe exceptionnelle sur les banques et la reprise en main des caisses de retraites privées obligatoires. Curieusement les banques ont relativement bien pris cette taxe. Elles ont un peu protesté par principe, en disant que si la situation était telle, elles quitteraient la Hongrie. Mais comme les banques ont piégé la population avec des crédits émis en franc suisse, elles sont extrêmement impopulaires et ont donc décidé de faire profil bas. Et il faut savoir que la Hongrie a été une place bancaire exceptionnellement profitable, ce qui permet aux banques d’acquitter cette taxe sans soucis.
Par contre, pour les caisses de retraite privées obligatoires, la bataille idéologique a été gagnée par les libéraux, ce qui fait que cette mesure de sauvetage des finances publiques continue à être critiquée avec virulence, considérant qu’il y a là « un vol de l’épargne personnelle des gens ». Cette bataille violente est menée par le lobby Lobby
Lobbies
Un lobby est une structure organisée pour représenter et défendre les intérêts d’un groupe donné en exerçant des pressions ou influences sur des personnes ou institutions détentrices de pouvoir. Le lobbying consiste ainsi en des interventions destinées à influencer directement ou indirectement l’élaboration, l’application ou l’interprétation de mesures législatives, normes, règlements et plus généralement, toute intervention ou décision des pouvoirs publics. Ainsi, le rôle d’un lobby est d’infléchir une norme, d’en créer une nouvelle ou de supprimer des dispositions existantes.
financier et les politiciens socialistes et libéraux qui les soutiennent inconditionnellement. Ces caisses ont été créées en 1997, sous l’impulsion directe de la Banque Mondiale Banque mondiale
BM
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD) a été créée en juillet 1944 à Bretton Woods (États-Unis), à l’initiative de 45 pays réunis pour la première Conférence monétaire et financière des Nations unies. En 2011, 187 pays en étaient membres.

Créée en 1944 à Bretton Woods dans le cadre du nouveau système monétaire international, la Banque possède un capital apporté par les pays membres et surtout emprunte sur les marchés internationaux de capitaux. La Banque finance des projets sectoriels, publics ou privés, à destination des pays du Tiers Monde et de l’ex-bloc soviétique. Elle se compose des cinq filiales suivantes :
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD, 189 membres en 2017) octroie des prêts concernant de grands secteurs d’activité (agriculture et énergie), essentiellement aux pays à revenus intermédiaires.
L’Association internationale pour le développement (AID, ou IDA selon son appellation anglophone, 164 membres en 2003) s’est spécialisée dans l’octroi à très long terme (35 à 40 ans, dont 10 de grâce) de prêts à taux d’intérêt nuls ou très faibles à destination des pays les moins avancés (PMA).
La Société financière internationale (SFI) est la filiale de la Banque qui a en charge le financement d’entreprises ou d’institutions privées du Tiers Monde.
Enfin, le Centre international de règlements des différends relatifs aux investissements (CIRDI) gère les conflits d’intérêts tandis que l’Agence multilatérale de garantie des investissements (AMGI) cherche à favoriser l’investissement dans les PED. Avec l’accroissement de l’endettement, la Banque mondiale a, en accord avec le FMI, développé ses interventions dans une perspective macro-économique. Ainsi la Banque impose-t-elle de plus en plus la mise en place de politiques d’ajustement destinées à équilibrer la balance des paiements des pays lourdement endettés. La Banque ne se prive pas de « conseiller » les pays soumis à la thérapeutique du FMI sur la meilleure façon de réduire les déficits budgétaires, de mobiliser l’épargne interne, d’inciter les investisseurs étrangers à s’installer sur place, de libéraliser les changes et les prix. Enfin, la Banque participe financièrement à ces programmes en accordant aux pays qui suivent cette politique, des prêts d’ajustement structurel depuis 1982.

TYPES DE PRÊTS ACCORDÉS PAR LA BM :

1) Les prêts-projets : prêts classiques pour des centrales thermiques, le secteur pétrolier, les industries forestières, les projets agricoles, barrages, routes, distribution et assainissement de l’eau, etc.
2) Les prêts d’ajustement sectoriel qui s’adressent à un secteur entier d’une économie nationale : énergie, agriculture, industrie, etc.
3) Les prêts à des institutions qui servent à orienter les politiques de certaines institutions vers le commerce extérieur et à ouvrir la voie aux transnationales. Ils financent aussi la privatisation des services publics.
4) Les prêts d’ajustement structurel, censés atténuer la crise de la dette, qui favorisent invariablement une politique néo-libérale.
5) Les prêts pour lutter contre la pauvreté.
Site :
, en Hongrie comme dans d’autres pays en transition. Le système est clair : une partie des cotisations obligatoires (environ 8% en Hongrie) va dans les caisses privées, tandis que l’Etat doit combler le manque à gagner de la caisse de retraite principale pour pouvoir payer les retraités. L’Etat s’endette donc tous les ans, alors que les caisses privées se portent très bien.
Quand le gouvernement d’Orbàn attaque les intérêts des grands groupes multinationaux, c’est pour essayer de récupérer des profits en faveur des capitalistes autochtones. A l’étranger, souvent on pense que les mesures prises par Orbàn sont de nature anti-capitalistes, mais c’est une erreur.

La population a-t-elle encore une vision idéalisée du capitalisme, même après la crise ? Pense-t-elle que ces caisses de retraite privées seront capables de leur verser une retraite correcte ?

Le fait que la majorité de la population ne veut pas admettre le fonctionnement piégé de ce système de financement tient au fait que les gens sont idéologiquement très attachés au capitalisme. Ils perçoivent correctement que la financiarisation en fait partie et acceptent que leur retraite soit privatisée. La bataille d’idées autour de ces caisses privées illustre bien les rapports de force politiques réels en Hongrie. En fait, on peut dire que les libéraux/socialistes et la droite populiste d’Orbàn sont les deux faces d’une même médaille, où l’entente sur le principe du capitalisme est parfaite. Bien sûr, les questions financières sont techniquement compliquées, mais nous savons depuis le référendum français sur la constitution européenne que si les gens sont politiquement motivés, ils sont capables de comprendre leurs intérêts.
Nous, les forces de gauche en Hongrie, ne pouvons que constater et admettre que la population dans sa majorité n’est pas encore prête à l’effort intellectuel pour comprendre le fonctionnement du capitalisme de notre époque et la financiarisation reste encore un leurre efficace. En fait, le capitalisme est encore accepté et pensé comme une société efficace, et sa version locale, qui a appauvrie la majorité, est pensée comme une erreur que l’on doit améliorer.

A l’instar de nombre de gouvernements en Europe, la Hongrie est elle aussi étranglée par sa dette Dette Dette multilatérale : Dette qui est due à la Banque mondiale, au FMI, aux banques de développement régionales comme la Banque Africaine de Développement, et à d’autres institutions multilatérales comme le Fonds Européen de Développement.
Dette privée : Emprunts contractés par des emprunteurs privés quel que soit le prêteur.
Dette publique : Ensemble des emprunts contractés par des emprunteurs publics.
et a conclu un plan d’austérité drastique avec le FMI FMI
Fonds monétaire international
Le FMI a été créé en 1944 à Bretton Woods (avec la Banque mondiale, son institution jumelle). Son but était de stabiliser le système financier international en réglementant la circulation des capitaux.

À ce jour, 188 pays en sont membres (les mêmes qu’à la Banque mondiale).

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en 2010. Quelles sont les caractéristiques de la dette hongroise ? La crise de la dette de 1982 coïncide-t-elle aussi avec le tournant néolibéral en Hongrie ?

La Hongrie et la Pologne, tout comme des pays latino-américains, ont déjà été étranglées par la dette extérieure en 1982, lors de la première crise de la dette de la période d’après-guerre. Le pays s’est endetté pour se « moderniser », mais évidemment à la suite de cette ouverture financière et commerciale, la route a mené au FMI. En 1989, la dette était de 20 milliards de dollars et on a considéré que c’était le signe de l’échec économique du socialisme. Actuellement, alors que le pays a déjà privatisé et même fermé une partie importante de ces capacités productives, la dette est de l’ordre de 100 milliards d’euros, et, vraiment, on ne peut pas voir comment on pourra la rembourser.

Quel est l’état des rapports de force entre les partisan-e-s de Orban et ses opposant-e-s ? Voit-on l’émergence/la consolidation de mouvements de résistance ?

L’essoufflement politique du projet socialiste en Union Soviétique a entraîné un changement radical dans toute cette région de la planète. En Hongrie, une bonne partie de la population a cru que c’est un capitalisme à l’autrichienne ou à la suédoise qui allait être établi. Avec la crise de 2008, les gens commencent à se rendre compte que les difficultés - pauvreté endémique, désindustrialisation, corruption, endettement du pays mais aussi des ménages - ne sont nullement passagères.
La politique de « transition » a été menée en alternance par « la gauche » - socialistes et libéraux - et par l’équipe d’Orbàn. Et tandis que les socialistes ont perdu leur assise et crédibilité, la popularité d’Orbàn se maintient. Orbàn, très habilement, fait semblant de défendre l’intérêt national, qui est un sujet on ne peut plus populaire. Il semble que la bataille des idées des années futures se jouera justement sur ce thème.
Et nous avons une extrême droite de plus en plus visible - de 16 à 25% des voix - et qui est la première force politique qui s’organise en faisant appel aux masses. Les sources de leur financement ne sont pas très claires, mais ils ont de vastes moyens pour organiser des manifestations, avoir des uniformes, des camps d’entraînement, etc.
La gauche véritable reste faible. Bien qu’un tournant a été clairement observé à partir du printemps 2011 et bien qu’on manifeste fréquemment à Budapest, il semble que la recomposition ne sera pas un processus rapide. L’endettement sera certainement un sujet au cœur de cette bataille, ainsi que la production agricole locale.



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