La PAPDA et tous les économistes critiques pleurent le départ de Samir Amin

14 août par Camille Chalmers


Samir Amin est l’invité d’une discussion sur le podium du groupe de gauche à Pfefferberg Berlin, septembre 2016. Flickr cc

C’est avec une grande tristesse que la PAPDA a appris le décès du professeur Samir Amin qui nous a quitté ce 12 août à l’age de 87 ans.

Tous les Peuples du monde en lutte pour leur souveraineté et leur complète émancipation ont perdu cette année 2 très grands économistes marxistes qui n’ont jamais cessé de lutter contre l’impérialisme et la mondialisation Mondialisation (voir aussi Globalisation)
(extrait de F. Chesnais, 1997a)
Jusqu’à une date récente, il paraissait possible d’aborder l’analyse de la mondialisation en considérant celle-ci comme une étape nouvelle du processus d’internationalisation du capital, dont le grand groupe industriel transnational a été à la fois l’expression et l’un des agents les plus actifs.
Aujourd’hui, il n’est manifestement plus possible de s’en tenir là. La « mondialisation de l’économie » (Adda, 1996) ou, plus précisément la « mondialisation du capital » (Chesnais, 1994), doit être comprise comme étant plus - ou même tout autre chose - qu’une phase supplémentaire dans le processus d’internationalisation du capital engagé depuis plus d’un siècle. C’est à un mode de fonctionnement spécifique - et à plusieurs égards important, nouveau - du capitalisme mondial que nous avons affaire, dont il faudrait chercher à comprendre les ressorts et l’orientation, de façon à en faire la caractérisation.

Les points d’inflexion par rapport aux évolutions des principales économies, internes ou externes à l’OCDE, exigent d’être abordés comme un tout, en partant de l’hypothèse que vraisemblablement, ils font « système ». Pour ma part, j’estime qu’ils traduisent le fait qu’il y a eu - en se référant à la théorie de l’impérialisme qui fut élaborée au sein de l’aile gauche de la Deuxième Internationale voici bientôt un siècle -, passage dans le cadre du stade impérialiste à une phase différant fortement de celle qui a prédominé entre la fin de Seconde Guerre mondiale et le début des années 80. Je désigne celui-ci pour l’instant (avec l’espoir qu’on m’aidera à en trouver un meilleur au travers de la discussion et au besoin de la polémique) du nom un peu compliqué de « régime d’accumulation mondial à dominante financière ».

La différenciation et la hiérarchisation de l’économie-monde contemporaine de dimension planétaire résultent tant des opérations du capital concentré que des rapports de domination et de dépendance politiques entre États, dont le rôle ne s’est nullement réduit, même si la configuration et les mécanismes de cette domination se sont modifiés. La genèse du régime d’accumulation mondialisé à dominante financière relève autant de la politique que de l’économie. Ce n’est que dans la vulgate néo-libérale que l’État est « extérieur » au « marché ». Le triomphe actuel du « marché » n’aurait pu se faire sans les interventions politiques répétées des instances politiques des États capitalistes les plus puissants (en premier lieu, les membres du G7). Cette liberté que le capital industriel et plus encore le capital financier se valorisant sous la forme argent, ont retrouvée pour se déployer mondialement comme ils n’avaient pu le faire depuis 1914, tient bien sûr aussi de la force qu’il a recouvrée grâce à la longue période d’accumulation ininterrompue des « trente glorieuses » (l’une sinon la plus longue de toute l’histoire du capitalisme). Mais le capital n’aurait pas pu parvenir à ses fins sans le succès de la « révolution conservatrice » de la fin de la décennie 1970.
capitaliste : Théotonio Dos Santos, décédé le 27 février 2018 à Rio, et Samir Amin ce dimanche 12 août dans un hôpital parisien.

Personnellement la lecture des ouvrages et des nombreux articles de Samir Amin, en particulier sur l’accumulation du Capital à l’échelle mondiale, sur le développement inégal, sur les stratégies autocentrées de croissance, sur la critique de l’idéologie du développement, sur l’échange inégal, sur la nécessaire « Déconnexion », sur la domination impérialiste, sur les luttes de classe au niveau mondial à l’ère post-soviétique, sur le pillage orchestré à travers la dette Dette Dette multilatérale : Dette qui est due à la Banque mondiale, au FMI, aux banques de développement régionales comme la Banque Africaine de Développement, et à d’autres institutions multilatérales comme le Fonds Européen de Développement.
Dette privée : Emprunts contractés par des emprunteurs privés quel que soit le prêteur.
Dette publique : Ensemble des emprunts contractés par des emprunteurs publics.
, sur les 5 monopoles, sur les Institutions financières internationales , sur le mode de production tributaire, sur l’utilisation contemporaine du matérialisme historique, sur les organisations de la classe ouvrière... ont beaucoup influencé notre formation personnelle d’économiste marxiste en lutte contre le capitalisme.

Samir Amin a été un pionnier dans ce qu’on a appelé la théorie marxiste de la dépendance et dans la fabrication de nouveaux outils conceptuels pour appréhender les complexités nouvelles du système mondial et combattre la domination impérialiste. Grand orateur il savait comment communiquer ses découvertes et sa flamme révolutionnaire à plusieurs types de publics.

Il est mort, hélas, sans avoir vu se concrétiser le rêve de la mise en place d’une cinquième internationale qu’il évoquait avec tant de passions lors d’une rencontre à Caracas avec Hugo Chavez.

Après avoir longuement travaillé et enseigné ses idées j’ai eu la chance de le rencontrer personnellement sur les terrains de combat de l’altermondialisme. La PAPDA a organisé, avec d’autres partenaires en Haïti en septembre 1999, une importante conférence à la Faculté des Sciences autour du thème : « Néolibéralisme et construction d’alternatives anticapitalistes dans les pays du Sud ». Cette conférence, à laquelle ont participé des centaines de jeunes enthousiastes, était animée par un panel composé des professeurs : François Houtart, Camille Chalmers, Antoine Augustin et Samir Amin.

Samir Amin était toujours très heureux de discuter avec nous des stratégies et du travail de la PAPDA. Depuis sa visite en Haïti nous nous sommes rencontrés à de multiples reprises en Afrique dans les locaux du Forum du Tiers-Monde qu’il a présidé à Dakar pendant plusieurs décennies, en Europe, en Amérique Latine soit dans le cadre d’activités académiques ou de mobilisation politiques notamment au Sénégal, aux Philippines, au Brésil, au Venezuela, en France. Il m’avait convaincu d’adhérer au Forum Mondial des Alternatives (FMA) qu’il présidait et dans ce cadre nous avons participé à plusieurs débats dans le cadre des éditions du Forum Social Mondial (FSM).

Samir Amin, très affecté par le suicide de l’un de ses enfants et par les outrages de l’age et de la maladie n’a jamais cessé de militer et de produire des textes remarquables (au moins 30 ouvrages importants et des milliers d’articles) qui se caractérisent tous par un style élégant, la recherche de la rigueur scientifique, la fidélité aux fondamentaux de la théorie marxiste, un goût pour des polémiques acerbes et sans concessions et la soif d’être utiles aux combats menés par les classes populaires. Il a montré de façon éclatante et continue une grande capacité créatrice se méfiant des dogmes, de la vision étapiste de nombreux penseurs de gauche et a su renouveler les voies de travail possibles pour un intellectuel militant au XXe et XXIe siècle. L’un de ses soucis permanents la destruction du système capitaliste.

Après son voyage en Haïti en 1999 il avait beaucoup lu sur notre pays, fasciné par notre parcours historique et désireux de revenir afin de contribuer à la pensée collective d’une sortie révolutionnaire adaptée aux conditions concrètes de la Caraïbe. Le résumé de sa conférence à la Faculté des Sciences a été diffusé par le magazine de la PAPDA : « Justice économique ».

La PAPDA pleure aujourd’hui cette perte immense et cruelle pour tous les peuples du Sud qui luttent contre le capitalisme et la domination impérialiste.

Son héritage et son exemple continueront toujours à nous inspirer dans nos luttes quotidiennes pour la construction du socialisme.

Merci Samir, tu es présent, plus vivant que jamais illuminant notre imaginaire collectif.



Camille Chalmers

Économiste, professeur, représentant de la Plateforme Haïtienne de Plaidoyer pour un Développement Alternatif (PAPDA), membre du réseau CADTM-AYNA