La REDD+ et sa finance carbone ne résoudront pas la crise climatique

14 novembre 2015 par GRAIN , Attac Gabon

À l’instar d’autres mécanismes plébiscités par la « gouvernance climatique mondiale », nous doutions depuis le début de la possibilité du mécanisme Réduction des Émissions provenant de la Déforestation et de la Dégradation des forêts (REDD) à résoudre la crise climatique mondiale depuis son intrusion dans les débats sur les changements climatiques. Aujourd’hui plus que jamais la face cachée de ce mécanisme apparaît avec le nouveau mécanisme de marché qui est en train de se concocter et qui risque d’être adopté à la COP 21 de Paris en décembre 2015. Le sol est un bon puits carbone et les spéculateurs, les businessmen et les multinationales, y voient une belle occasion de se faire de l’argent, d’augmenter leurs chiffres d’affaires. Et cette fois ci cela risque de faire mal comme on le dit. Très mal même car cette fois l’enjeu est de taille et l’agriculture est aussi la cible de ce commerce carbone.

L’agriculture qui, pourtant, avait bien été reléguée depuis plusieurs années à un rôle minimal dans ces négociations sur les changements climatiques, est donc de retour mais visiblement contre les populations et pour le bonheur de la finance carbone et du système financier mondial. Un retour applaudi par certains mais qui pour nous pose problème.

La grande majorité des documents de proposition de préparation à la REDD (communément appelé R-PP) en élaboration en Afrique, pointe l’agriculture comme le moteur principal de la déforestation, se gardant bien de préciser que c’est l’agriculture industrielle avec son modèle productiviste et son utilisation intensif de produits chimiques qui l’est, au détriment de l’agriculture paysanne qui a toujours su, au fil des décennies, prendre soin du climat et protéger l’environnement.

Ces accusations, dont l’objectif est encore une fois de rendre responsable un secteur afin de mieux lui appliquer des mesures de « sanctification » avec le concours de la finance carbone, sont simplement criminelles d’autant plus si l’on considère le rôle historique et les responsabilités des peuples autochtones dans la conservation des écosystèmes à travers leurs pratiques traditionnelles respectueuses de l’environnement.

Alors que le système alimentaire qui génère entre 44 et 57% des émissions de Gaz à Effet de Serre (GES) et pourrait être le secteur par lequel l’on réduit une bonne part des émissions et refroidisse la planète, il devient le secteur par lequel le plus de business se fera. |1| Les terres agricoles, comme on le sait, possèdent cette capacité de stocker le carbone et de contribuer au refroidissement de la planète. Du coup, elles deviennent dignes d’intérêt et tout est maintenant mis en œuvre afin que l’agriculture, qui avait été longtemps négligée, puisse revenir dans les négociations et prendre la place de ‘’grande contributrice ‘’ à l’atténuation.

À Paris, cette prise en otage, qui fait que l’agriculture se retrouve aujourd’hui empêcher de jouer le rôle de nourrir la planète mais se retrouve aujourd’hui dans une perspective purement commerciale à travers la finance carbone, va se faire plus claire et le monde va légitimer un système qui, nous savons bien, ne résoudra pas les changements climatiques.

La REDD sera bien installée dans le marché carbone et elle aura la caution de tous pour « braquer » l’agriculture.

La REDD+, grâce au marché carbone et aux nouvelles dispositions qui risquent d’être mises en place, va commercialiser le carbone forestier et dorénavant le carbone foncier. Ce nouveau marché carbone foncier, qui est un nouveau mécanisme de marché, viendra accentuer les accaparements de terres et conduire les communautés à la précarité et à l’extrême pauvreté. Comme le marché carbone n’a jamais été pour le bien-être des communautés et des populations, ce nouveau marché carbone foncier ne sera pas un marché pour aider les communautés mais un marché pour enrichir les multinationales et élites, y compris africaines, à travers des outils comme la spéculation Spéculation Opération consistant à prendre position sur un marché, souvent à contre-courant, dans l’espoir de dégager un profit.
Activité consistant à rechercher des gains sous forme de plus-value en pariant sur la valeur future des biens et des actifs financiers ou monétaires. La spéculation génère un divorce entre la sphère financière et la sphère productive. Les marchés des changes constituent le principal lieu de spéculation.
, la vente du carbone, la promotion des fausses technologies de réduction de gaz à effet de serre, les droits de propriété intellectuelle.

La spéculation n’ayant jamais été du côté des peuples, il faut s’attendre à des dégâts bientôt dans les combats que les multinationales vont se livrer sur le continent africain. Comme le dit ce dicton africain : « quand des éléphants se battent, ce sont les herbes qui paient le prix » et les paysans, éleveurs et autres producteurs africains ne devrait pas être cette herbe devant les intérêts du néolibéralisme.

Une autre réalité bien présente et qui montre clairement que la REDD ne sera pas la solution des communautés, la solution du peuple, est qu’en ce moment en Afrique la quasi-totalité des projets pilotes REDD+ voient la présence des Institutions financières internationales avec la Banque mondiale Banque mondiale
BM
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD) a été créée en juillet 1944 à Bretton Woods (États-Unis), à l’initiative de 45 pays réunis pour la première Conférence monétaire et financière des Nations unies. En 2011, 187 pays en étaient membres.

Créée en 1944 à Bretton Woods dans le cadre du nouveau système monétaire international, la Banque possède un capital apporté par les pays membres et surtout emprunte sur les marchés internationaux de capitaux. La Banque finance des projets sectoriels, publics ou privés, à destination des pays du Tiers Monde et de l’ex-bloc soviétique. Elle se compose des cinq filiales suivantes :
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD, 184 membres en 2003) octroie des prêts concernant de grands secteurs d’activité (agriculture et énergie), essentiellement aux pays à revenus intermédiaires.
L’Association internationale pour le développement (AID, ou IDA selon son appellation anglophone, 164 membres en 2003) s’est spécialisée dans l’octroi à très long terme (35 à 40 ans, dont 10 de grâce) de prêts à taux d’intérêt nuls ou très faibles à destination des pays les moins avancés (PMA).
La Société financière internationale (SFI) est la filiale de la Banque qui a en charge le financement d’entreprises ou d’institutions privées du Tiers Monde.
Enfin, le Centre international de règlements des différends relatifs aux investissements (CIRDI) gère les conflits d’intérêts tandis que l’Agence multilatérale de garantie des investissements (AMGI) cherche à favoriser l’investissement dans les PED. Avec l’accroissement de l’endettement, la Banque mondiale a, en accord avec le FMI, développé ses interventions dans une perspective macro-économique. Ainsi la Banque impose-t-elle de plus en plus la mise en place de politiques d’ajustement destinées à équilibrer la balance des paiements des pays lourdement endettés. La Banque ne se prive pas de « conseiller » les pays soumis à la thérapeutique du FMI sur la meilleure façon de réduire les déficits budgétaires, de mobiliser l’épargne interne, d’inciter les investisseurs étrangers à s’installer sur place, de libéraliser les changes et les prix. Enfin, la Banque participe financièrement à ces programmes en accordant aux pays qui suivent cette politique, des prêts d’ajustement structurel depuis 1982.

TYPES DE PRETS ACCORDES PAR LA BM :
1) Les prêts-projets : prêts classiques pour des centrales thermiques, le secteur pétrolier, les industries forestières, les projets agricoles, barrages, routes, distribution et assainissement de l’eau, etc.
2) Les prêts d’ajustement sectoriel qui s’adressent à un secteur entier d’une économie nationale : énergie, agriculture, industrie, etc.
3) Les prêts à des institutions qui servent à orienter les politiques de certaines institutions vers le commerce extérieur et à ouvrir la voie aux transnationales. Ils financent aussi la privatisation des services publics.
4) Les prêts d’ajustement structurel, censés atténuer la crise de la dette, qui favorisent invariablement une politique néo-libérale.
5) Les prêts pour lutter contre la pauvreté.
Site : http://www.banquemondiale.org
en tête. Ces institutions, qui sont loin d’être des philanthropes, sont présentes en permanence et « facilitent » les processus. Ainsi on retrouve très clairement la Banque mondiale comme agence d’exécution d’un projet de la COMIFAC (Commission des forêts d’Afrique centrale) au niveau du Bassin du Congo, ou même l’AFD qui a travers le Contrat de Désendettement et de Développement (C2D), un mécanisme de refinancement de la dette Dette Dette multilatérale : Dette qui est due à la Banque mondiale, au FMI, aux banques de développement régionales comme la Banque Africaine de Développement, et à d’autres institutions multilatérales comme le Fonds Européen de Développement.
Dette privée : Emprunts contractés par des emprunteurs privés quel que soit le prêteur.
Dette publique : Ensemble des emprunts contractés par des emprunteurs publics.
, soutien financièrement la Côte d’Ivoire, mais bien évidement avec des conditionnalités comme la présence et l’utilisation « d’expertise » française.

La REDD ne sera donc pas cette contributrice à la réduction des GES car, non seulement elle balbutie sur ses choix institutionnels, mais aussi sur sa stratégie et sur son mode opératoire tout en aggravant les problèmes socio-économiques des communautés à la base.

Étant confiée, pour une grande partie, à la merci de structures ministérielles n’ayant pas de réels pouvoirs sur les questions essentielles comme le foncier, le droit coutumier, la REDD+ se dirige bien vers le mur, vers la contestation par les communautés marginalisées qui, en lieu et place des séances de consultations, reçoivent des séances de partages d’informations et sont mises devant le fait accompli.

Il demeure donc illusoire de continuer à penser que la REDD+ puisse défendre les droits des communautés et les droits des paysans, et fournir un vrai cadre de dialogue avec les acteurs des sociétés civiles locales. Elle va plutôt renforcer son « mariage » avec le secteur privé et les banques. Il importe donc de faire barrage à cette fausse solution et construire un rapport de force pour mettre en œuvre une véritable justice sociale et mettre fin aux inégalités.

Publié par Flamme d’Afrique : http://cop21.flammedafrique.org/?p=article-details&art_id=29&auth_=7284458


Notes

|1| Voir La Via Campesina et GRAIN, “Souveraineté alimentaire : 5 étapes pour refroidir la planète et nourrir sa population”, décembre 2014, https://www.grain.org/e/5101

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