La Zone Franc : Perpétuation du pacte colonial

17 avril 2013 par Demba Moussa Dembélé


Il n’est pas étonnant que les pays africains de la zone franc, à l’exception du Gabon, soient classés comme « pays moins avancés » ou « pays pauvres très endettés ». Certes, le Franc Cfa n’est pas seul responsable de cette situation mais à l’évidence il n’a jamais constitué un « atout » pour le développement des pays membres, comme veulent le faire croire ses inconditionnels partisans en Afrique et en France.

M. Laurent Fabius, ministre des Affaires étrangères à Bamako et M. Pierre Moscovici, ministre de l’Economie et des Finances à Dakar. Le but commun de ces deux visites en ce début du mois d’avril saute aux yeux : réaffirmer la tutelle de la France sur ses anciennes colonies, près de 50 ans après les « indépendances » !

En effet, M. Fabius était à Bamako pour réitérer aux « autorités » du Mali le message de François Hollande : il sera « intraitable » sur l’organisation des élections en juillet, comme il l’a dit, lors de son intervention sur France 2 ! Cette sortie de Hollande est un signal éloquent que le Mali est désormais sous tutelle et en voie de recolonisation ! Surtout si on y ajoute que la France a décidé de garder sur le sol malien de « façon permanente » près d’un millier de soldats. Autrement dit, la France va installer une base militaire au Mali ! Modibo Keita doit se retourner dans sa tombe !

La crise malienne, après celle de la Côte d’Ivoire, a révélé aux peuples africains que les anciennes colonies françaises d’Afrique sont loin d’être « indépendantes ». La crise malienne a surtout révélé au grand jour la grande faiblesse des « dirigeants » de ces ex-colonies. Ils se comportent pour la plupart comme des subordonnés, qui appliquent des ordres venus de Paris, Washington, Bruxelles ou New York ! Comme le disait feu Pr. Joseph Ki-Zerbo, quand on ne fait « qu’imiter ou obéir, on ne peut pas diriger ».

LE FRANC CFA : INSTRUMENT DE CONTRÔLE ET SYMBOLE D’HUMILIATION

L’objet de la visite de M. Moscovici à Dakar - la réunion des pays membres de la Zone franc - montre également que le Sénégal et les autres membres de cette zone sont loin d’être « indépendants » vis-à-vis de la France. Le Franc Cfa est le symbole de la confiscation de la souveraineté des pays africains, car la monnaie, tout comme l’hymne national et le drapeau, est l’expression de la souveraineté d’un pays. Cela explique que même le plus petit pays choisisse de créer sa propre monnaie dès son accession à l’indépendance. Les ex-colonies françaises sont les seules au monde à avoir aliéné cette souveraineté au profit de l’ancienne puissance coloniale ! Comme le disait le regretté Joseph Tchundjang Pouémi, « la France est le seul pays au monde à avoir réussi l’extraordinaire exploit de faire circuler sa monnaie et rien que sa monnaie dans des pays politiquement libres ».

Et le franc Cfa continue d’être non seulement un instrument de contrôle des économies africaines, mais également un symbole d’humiliation des « dirigeants » africains. On se souvient de la dévaluation Dévaluation Modification à la baisse du taux de change d’une monnaie par rapport aux autres. de 1994 à Dakar, imposée par la France et le Fmi FMI
Fonds monétaire international
Le FMI a été créé en 1944 à Bretton Woods (avec la Banque mondiale, son institution jumelle). Son but était de stabiliser le système financier international en réglementant la circulation des capitaux.

À ce jour, 188 pays en sont membres (les mêmes qu’à la Banque mondiale).

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dirigé à l’époque par M. Michel Camdessus, ancien Gouverneur de la Banque de France. Des « chefs d’Etat » et des « Premiers ministres » avaient été séquestrés pendant des heures à l’Hôtel Méridien Président (aujourd’hui King Fahd Palace) et obligés de signer pour recouvrer la liberté !

Et cette humiliation avait été illustrée par le manque de considération, pour ne pas dire le mépris, des autorités françaises de l’époque à l’égard de leurs « homologues » africaines. En effet, c’était le ministre français de la Coopération qui était venu enfermer les « dirigeants » africains pour leur annoncer la nouvelle. Et à l’époque, feu Nyassimbe Eyadema du Togo avait laissé éclater sa frustration en disant que le « point de vue » des « dirigeants » africains « n’avait pas compté » !

Et malgré cela, ces « dirigeants » continuent de s’accrocher au symbole de leur humiliation. Dans le quotidien Le Soleil du lundi 8 avril, on lit à la page 9 « les Etats membres satisfaits de l’arrimage Arrimage Régime de change par lequel le taux de change d’une monnaie nationale est fixé à celui d’une devise étrangère de référence (le plus souvent le dollar). du Franc Cfa à l’euro » ou encore « La France et 15 pays africains se choisissent un destin commun ».
Alors, l’on se demande d’où viendrait cette « satisfaction » qu’ont exprimée le ministre sénégalais des Finances et un représentant de la Banque de France. Car l’arrimage du franc Cfa à l’euro a été imposé aux pays africains comme contrepartie de « la garantie de convertibilité Convertibilité Désigne la possibilité légale de passer d’une monnaie à une autre ou d’une monnaie à l’étalon dans laquelle elle est officiellement définie. Dans le système actuel de taux de change libéralisés (c’est l’offre et la demande de devises qui détermine leurs cours respectifs - taux de change flottants), les monnaies flottent autour du dollar (étalon-dollar).  » du Franc Cfa par la France. En outre, cet arrimage est un handicap pour les exportations de produits finis et semi-finis par les entreprises de la zone Cfa. Mais surtout, cet arrimage oblige la Bceao à calquer sa politique monétaire sur celle de la Banque centrale européenne BCE
Banque centrale européenne
La Banque centrale européenne est une institution européenne basée à Francfort, créée en 1998. Les pays de la zone euro lui ont transféré leurs compétences en matières monétaires et son rôle officiel est d’assurer la stabilité des prix (lutter contre l’inflation) dans la dite zone.
Ses trois organes de décision (le conseil des gouverneurs, le directoire et le conseil général) sont tous composés de gouverneurs de banques centrales des pays membres et/ou de spécialistes « reconnus ». Ses statuts la veulent « indépendante » politiquement mais elle est directement influencée par le monde financier.
(Bce) en donnant la priorité à la « lutte contre l’inflation Inflation Hausse cumulative de l’ensemble des prix (par exemple, une hausse du prix du pétrole, entraînant à terme un réajustement des salaires à la hausse, puis la hausse d’autres prix, etc.). L’inflation implique une perte de valeur de l’argent puisqu’au fil du temps, il faut un montant supérieur pour se procurer une marchandise donné. Les politiques néolibérales cherchent en priorité à combattre l’inflation pour cette raison.  » au détriment de l’investissement et de l’emploi. Une politique absurde qui pénalise gravement les économies des pays membres, classés parmi les plus « pauvres » du monde.

LES « AVANTAGES » ILLUSOIRES DU FRANC CFA

Pour ses inconditionnels partisans, le Franc Cfa était supposé apporter plusieurs « avantages » aux pays africains. Le Franc Cfa devait favoriser l’intégration des pays membres. Cela ne s’est pas produit. Ces derniers échangent à hauteur de 60% avec l’Union européenne, comme l’a indiqué le représentant de la Banque de France à la réunion de Dakar. Les statistiques de l’Uemoa montrent que le commerce entre les pays membres ne dépasse pas 15% de leurs échanges totaux, donc à peine un quart de leurs échanges avec l’Union européenne.

Le Franc Cfa était censé favoriser les investissements privés grâce à la « stabilité macroéconomique » qu’il apporterait aux pays africains. Les statistiques de l’Annuaire de la Banque africaine de développement (Bad) montrent que des pays comme le Ghana, le Nigeria, l’Angola, le Mozambique, entre autres, attirent plus de capitaux étrangers que les pays de la Zone franc. D’ailleurs, au Sénégal, les statistiques de l’Apix révèlent que le secteur privé national est le premier investisseur dans les grands projets en cours au Sénégal.

En fait, certains mécanismes de la zone franc, notamment la libre transférabilité des capitaux, favorisent plutôt la fuite des capitaux, y compris l’épargne des pays africains, vers la France et le reste du monde.

Au vu de tout ce qui précède, ce n’est pas étonnant que les pays africains de la zone franc, à l’exception du Gabon, soient classés comme « pays moins avancés Pays moins avancés
PMA
Notion définie par l’ONU en fonction des critères suivants : faible revenu par habitant, faiblesse des ressources humaines et économie peu diversifiée. La liste comprend actuellement 49 pays, le dernier pays admis étant le Sénégal, en juillet 2000. Elle n’en comptait que 25 il y a 30 ans.
 » (Pma) ou « pays pauvres très endettés PPTE
Pays pauvres très endettés
(En anglais : HIPC).
L’initiative PPTE, mise en place en 1996 et renforcée en septembre 1999, est destinée à alléger la dette des pays très pauvres et très endettés, avec le modeste objectif de la rendre juste soutenable.

Elle se déroule en 4 étapes particulièrement exigeantes et complexes.
Tout d’abord, le pays qui sollicite une aide au titre de cette initiative doit mener docilement, en général pendant 3 ans, des politiques économiques approuvées par le FMI et la Banque mondiale, sous forme de programmes d’ajustement. Il continue alors à recevoir l’aide classique de tous les bailleurs de fonds concernés. Pendant ce temps, il doit adopter un document de stratégie de réduction de la pauvreté (DSRP), parfois juste sous une forme intérimaire, et avoir obtenu des résultats dans l’application de cette stratégie pendant au moins un an.

À la fin de ces 3 années, arrive le point de décision : le FMI analyse le caractère soutenable ou non de l’endettement du pays candidat. Si la valeur nette du ratio stock de la dette extérieure / exportations est supérieure à 150 % après application des mécanismes traditionnels d’allègement de la dette, le pays peut être déclaré éligible. Cependant, les pays à niveau d’exportations élevé (ratio exportations/PIB supérieur à 30 %) sont pénalisés par le choix de ce critère, et on privilégie alors leurs recettes budgétaires plutôt que leurs exportations. Donc si leur endettement est manifestement très élevé malgré un bon recouvrement de l’impôt (recettes budgétaires supérieures à 15 % du PIB, afin d’éviter tout laxisme dans ce domaine), l’objectif retenu est un ratio valeur nette du stock de la dette / recettes budgétaires supérieur à 250 %.
Troisième temps, si le pays est déclaré admissible, il bénéficie de premiers allègements de la part des États créanciers et des banques privées, et doit poursuivre avec les politiques agréées par le FMI et la Banque mondiale. La durée de cette période est déterminée par la mise en œuvre satisfaisante des réformes clés convenues au point de décision, dans un souci de maintien de la stabilité macroéconomique.

A l’issue, arrive le point d’achèvement. Le reste de allègement est alors fourni, pour permettre au pays de revenir à des critères de soutenabilité (exposés ci-dessus) jugés satisfaisants.
Le coût de cette initiative est estimé à 54 milliards de dollars, soit environ 2,6% de la dette extérieure du Tiers Monde.
Les PPTE sont au nombre de 42 seulement, dont 34 en Afrique subsaharienne, auxquels il convient d’ajouter le Honduras, le Nicaragua, la Bolivie, la Guyana, le Laos, le Vietnam et Myanmar.
Au 30 septembre 2003, 27 pays ont atteint le point de décision, et seulement 8 sont parvenus au point d’achèvement : l’Ouganda, la Bolivie, le Mozambique, la Tanzanie, le Burkina Faso, la Mauritanie, le Mali et le Bénin.
 » (Ppte). Certes, le Franc Cfa n’est pas seul responsable de cette situation mais à l’évidence il n’a jamais constitué un « atout » pour le développement des pays membres, comme veulent le faire croire ses inconditionnels partisans en Afrique et en France.

Le Franc Cfa constitue donc une véritable hypothèque sur le développement des pays africains. Sans la levée de cette hypothèque, il n’y aura aucune possibilité de décollage

METTRE FIN A L’HYPOTHEQUE DU FRANC CFA

Il est temps de mettre fin au Franc Cfa et adopter une monnaie souveraine qui soit en conformité avec les fondamentaux de nos économies. La « satisfaction », exprimée par les ministres africains de l’Economie et des Finances, ne peut masquer cette réalité : le Franc Cfa est un héritage colonial qui perpétue le pacte du même nom. Plus de 50 ans après les « indépendances », il faut se rendre à l’évidence : le Franc Cfa est un obstacle au développement des pays africains membres de la zone franc. Les prétendues « performances » en termes de taux de croissance ne doivent pas faire illusion. Ces « performances » sont dues à la bonne tenue des prix des produits de base qui sont les principales exportations des pays membres. Et ces « performances » s’observent un peu partout en Afrique. Donc, ce n’est pas une « exclusivité » des pays africains de la zone franc.

Les partisans du maintien du Franc Cfa tentent souvent de faire peur non seulement aux simples citoyens mais également à certaines « élites » africaines dont la mentalité reste encore fortement dominée par l’idéologie coloniale. On brandit l’épouvantai du « chaos » avec des spirales inflationnistes si jamais on abandonnait le Franc Cfa ! Comme si la servitude – que constitue cette monnaie - était préférable à un hypothétique « chaos ». Une telle mise en garde est une insulte à l’intelligence des Africains. La réalité est que nombre de pays ayant leurs monnaies souveraines sont mieux lotis que les pays membres de la Zone franc. Si on veut mettre en avant l’épouvantail inflationniste, il faut garder à l’esprit que les sources d’inflation dans les pays de la zone franc ne sont nullement d’origine monétaire. D’ailleurs, on le constate bien au Sénégal où malgré les faibles taux d’inflation publiés par la Dpee, la cherté du coût de la vie continue de hanter le quotidien des populations. Par ailleurs, des études ont montré qu’une inflation à deux chiffres peut être compatible avec une croissance saine, contrairement aux prescriptions dogmatiques de l’école monétariste.

La question de l’abolition du Franc Cfa est moins un problème technique qu’un problème fondamentalement politique. C’est la nécessité d’un leadership ayant la vision et le courage de sortir nos pays du cercle infernal d’une décolonisation ratée pour les engager dans une voie nouvelle menant vers une véritable émancipation. Une voie difficile certes, mais incontournable. En somme, les pays africains de la zone franc ont besoin de vrais dirigeants, de nouveaux Thomas Sankara, pour entreprendre les ruptures nécessaires afin de parachever l’indépendance et le processus de décolonisation.



cadtm.org
Demba Moussa Dembélé

président de l’Africaine de recherche et de coopération pour l’appui au développement endogène

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