La crise alimentaire frappe à nouveau

22 juin 2011 par Esther Vivas


La menace d’une nouvelle crise alimentaire est déjà une réalité. Selon l’indice des prix des produits alimentaires de la FAO (février 2011) qui surveille l’évolution mensuelle des prix à l’échelle mondiale d’un panier de denrées alimentaires composé de céréales, d’oléagineux, de produits laitiers, de viande et de sucre, le prix des aliments n’a cessé de grimper au cours des huit derniers mois, atteignant des chiffres record. C’est le plus haut niveau jamais atteint depuis que l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) a commencé à mesurer les prix alimentaires en 1990.

Cette hausse du coût des aliments, particulièrement des céréales de base, a de graves conséquences pour les pays du Sud à bas revenus et dépendants de l’importation d’aliments, et pour les millions de familles dans ces pays qui consacrent 50 à 60 % de leurs revenus à l’achat de nourriture, jusqu’à 80 % dans les pays les plus pauvres. La hausse du prix des produits alimentaires les rend dès lors inaccessibles.

Aujourd’hui, près d’un milliard de personnes –une personne sur six à travers le monde– n’a pas accès à la nourriture. Le président de la Banque mondiale Banque mondiale
BM
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD) a été créée en juillet 1944 à Bretton Woods (États-Unis), à l’initiative de 45 pays réunis pour la première Conférence monétaire et financière des Nations unies. En 2011, 187 pays en étaient membres.

Créée en 1944 à Bretton Woods dans le cadre du nouveau système monétaire international, la Banque possède un capital apporté par les pays membres et surtout emprunte sur les marchés internationaux de capitaux. La Banque finance des projets sectoriels, publics ou privés, à destination des pays du Tiers Monde et de l’ex-bloc soviétique. Elle se compose des cinq filiales suivantes :
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD, 189 membres en 2017) octroie des prêts concernant de grands secteurs d’activité (agriculture et énergie), essentiellement aux pays à revenus intermédiaires.
L’Association internationale pour le développement (AID, ou IDA selon son appellation anglophone, 164 membres en 2003) s’est spécialisée dans l’octroi à très long terme (35 à 40 ans, dont 10 de grâce) de prêts à taux d’intérêt nuls ou très faibles à destination des pays les moins avancés (PMA).
La Société financière internationale (SFI) est la filiale de la Banque qui a en charge le financement d’entreprises ou d’institutions privées du Tiers Monde.
Enfin, le Centre international de règlements des différends relatifs aux investissements (CIRDI) gère les conflits d’intérêts tandis que l’Agence multilatérale de garantie des investissements (AMGI) cherche à favoriser l’investissement dans les PED. Avec l’accroissement de l’endettement, la Banque mondiale a, en accord avec le FMI, développé ses interventions dans une perspective macro-économique. Ainsi la Banque impose-t-elle de plus en plus la mise en place de politiques d’ajustement destinées à équilibrer la balance des paiements des pays lourdement endettés. La Banque ne se prive pas de « conseiller » les pays soumis à la thérapeutique du FMI sur la meilleure façon de réduire les déficits budgétaires, de mobiliser l’épargne interne, d’inciter les investisseurs étrangers à s’installer sur place, de libéraliser les changes et les prix. Enfin, la Banque participe financièrement à ces programmes en accordant aux pays qui suivent cette politique, des prêts d’ajustement structurel depuis 1982.

TYPES DE PRÊTS ACCORDÉS PAR LA BM :

1) Les prêts-projets : prêts classiques pour des centrales thermiques, le secteur pétrolier, les industries forestières, les projets agricoles, barrages, routes, distribution et assainissement de l’eau, etc.
2) Les prêts d’ajustement sectoriel qui s’adressent à un secteur entier d’une économie nationale : énergie, agriculture, industrie, etc.
3) Les prêts à des institutions qui servent à orienter les politiques de certaines institutions vers le commerce extérieur et à ouvrir la voie aux transnationales. Ils financent aussi la privatisation des services publics.
4) Les prêts d’ajustement structurel, censés atténuer la crise de la dette, qui favorisent invariablement une politique néo-libérale.
5) Les prêts pour lutter contre la pauvreté.
Site :
, Robert Zoellick, affirmait lui-même clairement que 44 millions de personnes supplémentaires souffraient de faim chronique du fait de la crise alimentaire actuelle. En 2009, ce chiffre a déjà été dépassé –le nombre de personnes sous-alimentées atteignant alors 1 023 millions à travers la planète–, il a légèrement baissé en 2010, mais sans retomber aux niveaux antérieurs à la crise alimentaire de 2008 et 2009.

La crise actuelle a éclaté dans un contexte d’abondance de nourriture. La production de denrées alimentaires a été multipliée par trois depuis les années 1960, tandis que la population mondiale a seulement doublé. De la nourriture, il y en a. Dès lors, il ne s’agit pas d’un problème de production mais d’un problème d’accès aux aliments, contrairement à ce qu’avancent les institutions internationales (FAO, Banque mondiale, Organisation mondiale du commerce OMC
Organisation mondiale du commerce
Née le 1er janvier 1995, elle remplace le forum permanent de négociation qu’était l’Accord général sur les tarifs douaniers et le commerce (GATT) où les États avaient seulement le statut de « parties contractuelles ». Un des objectifs de l’OMC est le démantèlement, lorsqu’ils existent encore, des monopoles nationaux constitués en vertu d’une décision publique. C’est déjà le cas pour les télécommunications dont la décision a été prise dans le cadre de l’OMC en février 97. Mais il en reste d’autres comme les chemins de fer qui attirent la convoitise des grands groupes financiers.

Un autre objectif est la libéralisation totale des investissements. L’instrument utilisé a été le projet d’Accord multilatéral sur l’investissement (AMI). L’AMI dont l’élaboration avait été décidée lors de la réunion ministérielle de l’OCDE de mai 1995, vise l’ensemble des investissements : directs (industrie, services, ressources naturelles) et de portefeuille. Il prévoit des dispositifs de protection, notamment pour le rapatriement total des bénéfices. L’AMI a été comme tel abandonné en 1997 mais est réapparu sous la forme d’une multitude d’Accords bilatéraux sur l’investissement, ce sont les nouveaux « habits » de l’AMI.

L’OMC fonctionne selon le mode « un pays - une voix » mais les délégués des pays du Sud ne font pas le poids face aux tonnes de documents à étudier, à l’armée de fonctionnaires, avocats, etc. des pays du Nord. Les décisions se prennent entre puissants dans les « green rooms ». Toutefois, dans la lancée de l’épisode de Seattle en novembre 1999, la conférence de Cancun (Mexique) en septembre 2003 a été marquée par la résistance d’un groupe de 22 pays émergents du Sud, qui se sont alliés en la circonstance pour mener la conférence à l’échec, face à l’intransigeance des pays du Nord.
Site :
) qui poussent à augmenter la production par le biais d’une nouvelle révolution verte qui ne ferait qu’aggraver la crise alimentaire, sociale et écologique que nous traversons.

Révoltes populaires

La hausse du prix des denrées alimentaires figure parmi les multiples détonateurs des révoltes populaires en Afrique du Nord et au Moyen-Orient. En décembre 2010 à Tunis, les couches les plus pauvres de la population étaient en première ligne du conflit et exigeaient, entre autres, l’accès à la nourriture. En janvier 2011, de jeunes manifestants en Algérie bloquaient des routes, brûlaient des commerces et attaquaient des postes de police pour protester contre l’augmentation du prix des produits alimentaires de base. Des situations similaires ont traversé la Jordanie, le Soudan et le Yémen. Mentionnons que l’Égypte est le premier importateur de blé de la planète, dépendant de l’importation alimentaire.

Au coût des aliments, il faut ajouter les taux élevés de chômage, les restrictions des libertés démocratiques, la corruption, la pénurie de logements et de services de bases, etc., qui constituèrent les raisons essentielles des révoltes. Quoi qu’il en soit, la hausse des prix des aliments fut parmi les premiers détonateurs.

Une cause centrale

Quelles ont été les causes de cette nouvelle hausse du coût de la nourriture ? Bien que les institutions internationales et des experts en la matière ont signalé plusieurs éléments tels que les phénomènes météorologiques qui auraient affecté les récoltes dans les pays producteurs, l’augmentation de la demande des pays émergents Pays émergents Les pays émergents désignent la vingtaine de pays en développement ayant accès aux marchés financiers et parmi lesquels se trouvent les BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud). Ils se caractérisent par un « accroissement significatif de leur revenu par habitant et, de ce fait, leur part dans le revenu mondial est en forte progression ». , la spéculation Spéculation Opération consistant à prendre position sur un marché, souvent à contre-courant, dans l’espoir de dégager un profit.
Activité consistant à rechercher des gains sous forme de plus-value en pariant sur la valeur future des biens et des actifs financiers ou monétaires. La spéculation génère un divorce entre la sphère financière et la sphère productive. Les marchés des changes constituent le principal lieu de spéculation.
financière, la production croissante d’agrocombustibles, entre autres, plusieurs indices pointent la spéculation financière sur les matières premières alimentaires comme l’une des raisons principales de la hausse du prix des aliments.

En 2007 et 2008, nous avons déjà traversé une crise alimentaire profonde, avec une hausse du prix des céréales telles que le blé, le soja et le riz de 130 %, 87 % et 74 % respectivement. Comme aujourd’hui, on a pointé plusieurs causes, particulièrement l’augmentation de la production d’agro-combustibles et les investissements spéculatifs croissants sur les marchés alimentaires à terme. Cette hausse du prix de la nourriture a stagné en 2009, en partie, probablement, du fait de la crise économique et de la diminution de la spéculation financière. Mi-2010, avec des marchés financiers Marchés financiers
Marché financier
Marché des capitaux à long terme. Il comprend un marché primaire, celui des émissions et un marché secondaire, celui de la revente. À côté des marchés réglementés, on trouve les marchés de gré à gré qui ne sont pas tenus de satisfaire à des conditions minimales.
internationaux apaisés et suite à l’injection de sommes d’argent public considérables au secteur bancaire privé, la spéculation alimentaire a repris et le prix des aliments est reparti à la hausse. Après l’éclatement de la crise financière de 2008-2009, pour « sauver les banques », on estime que les gouvernements des pays riches ont apporté un total de 20 000 milliards de dollars pour renflouer le système bancaire et rabaisser les taux d’intérêt Taux d'intérêt Quand A prête de l’argent à B, B rembourse le montant prêté par A (le capital), mais aussi une somme supplémentaire appelée intérêt, afin que A ait intérêt à effectuer cette opération financière. Le taux d’intérêt plus ou moins élevé sert à déterminer l’importance des intérêts.
Prenons un exemple très simple. Si A emprunte 100 millions de dollars sur 10 ans à un taux d’intérêt fixe de 5 %, il va rembourser la première année un dixième du capital emprunté initialement (10 millions de dollars) et 5 % du capital dû, soit 5millions de dollars, donc en tout 15millions de dollars. La seconde année, il rembourse encore un dixième du capital initial, mais les 5 % ne portent plus que sur 90 millions de dollars restants dus, soit 4,5 millions de dollars, donc en tout 14,5 millions de dollars. Et ainsi de suite jusqu’à la dixième année où il rembourse les derniers 10 millions de dollars, et 5 % de ces 10 millions de dollars restants, soit 0,5 millions de dollars, donc en tout 10,5 millions de dollars. Sur 10 ans, le remboursement total s’élèvera à 127,5 millions de dollars. En général, le remboursement du capital ne se fait pas en tranches égales. Les premières années, le remboursement porte surtout sur les intérêts, et la part du capital remboursé croît au fil des ans. Ainsi, en cas d’arrêt des remboursements, le capital restant dû est plus élevé…
Le taux d’intérêt nominal est le taux auquel l’emprunt est contracté. Le taux d’intérêt réel est le taux nominal diminué du taux d’inflation.
.

Cette entrée d’argent a incité les spéculateurs à contracter de nouveaux prêts et à acheter des marchandises qui, selon les prévisions, s’apprécieraient rapidement. Profitant de marchés mondialisés profondément dérégulés, les banques, les hedge funds Hedge funds Les hedge funds, contrairement à leur nom qui signifie couverture, sont des fonds d’investissement non cotés à vocation spéculative, qui recherchent des rentabilités élevées et utilisent abondamment les produits dérivés, en particulier les options, et recourent fréquemment à l’effet de levier (voir supra). Les principaux hedge funds sont indépendants des banques, quoique fréquemment les banques se dotent elles-mêmes de hedge funds. Ceux-ci font partie du shadow banking à côté des SPV et des Money market funds.

Un Hedge funds (ou fonds spéculatif) est une institution d’investissement empruntant afin de spéculer sur les marchés financiers mondiaux. Plus un fonds aura la confiance du monde financier, plus il sera capable de prendre provisoirement le contrôle d’actifs dépassant de beaucoup la richesse de ses propriétaires. Les revenus d’un investisseur d’un Hedge funds dépendent de ses résultats, ce qui l’incite à prendre davantage de risques. Les Hedge funds ont joué un rôle d’éclaireur dans les dernières crises financières : spéculant à la baisse, ils persuadent le gros du bataillon (les zinzins des fonds de pension et autres compagnies d’assurance) de leur clairvoyance et crée ainsi une prophétie spéculative auto-réalisatrice.
, etc., à l’origine de la crise des crédits subprime, sont aujourd’hui responsables de la spéculation sur les matières premières et de la hausse du prix de la nourriture.

La crise alimentaire est intimement liée à la crise économique et à la logique d’un système qui promeut, entre autres exemples, des plans de sauvetage en Grèce et en Irlande qui soumettent la souveraineté de ces pays aux institutions internationales, de la même manière que la souveraineté alimentaire des peuples est soumise aux intérêts du marché.

Garantie ou commerce

On a toujours spéculé, dans une certaine mesure, sur le prix des denrées alimentaires. Cette logique gouverne les marchés à terme, qui, tels que nous les connaissons aujourd’hui, remontent à la moitié du XIXe siècle, quand ils ont commencé à fonctionner aux États-Unis. Ces marchés, régis par des accords légaux standardisés qui visent à effectuer des transactions sur des marchandises physiques à un moment ultérieur défini au préalable, ont fourni aux producteurs un mécanisme de garantie de prix minimum face aux fluctuations du marché. En résumé, le paysan vend la production à un commerçant avant la récolte pour se prémunir contre des intempéries par exemple, et avoir l’assurance d’un prix à terme. Le commerçant, lui aussi, en profite : quand la récolte annuelle est mauvaise, le paysan obtient de bons revenus, et quand la récolte est excellente, le commerçant en sort d’autant plus gagnant.

Les spéculateurs usent actuellement de ce mécanisme pour s’enrichir en profitant de la dérégulation des marchés des matières premières, impulsée aux États-Unis et en Grande-Bretagne au cours des années 1990 par des banques, des politiques partisans du libre-échange et des hedge funds dans le cadre du processus de dérégulation de l’économie mondiale. Les contrats de vente et d’achat de denrées alimentaires se sont convertis en « dérivés Dérivés
Dérivé
Dérivé de crédit : Produit financier dont le sous-jacent est une créance* ou un titre représentatif d’une créance (obligation). Le but du dérivé de crédit est de transférer les risques relatifs au crédit, sans transférer l’actif lui-même, dans un but de couverture. Une des formes les plus courantes de dérivé de crédit est le Credit Default Swap.
 » commercialisables indépendamment des transactions agricoles réelles. Dès lors, un nouveau commerce est né : la spéculation alimentaire.

Les spéculateurs détiennent aujourd’hui le poids le plus important sur les marchés à terme, bien que leurs transactions d’achat et de vente n’aient rien à voir avec l’offre et la demande réelles. Selon Mike Masters, directeur de Masters Capital Management, l’investissement financier à caractère spéculatif dans le secteur agricole est passé de 25 % en 1998 à près de 75 % aujourd’hui. Ces transactions sont effectuées dans des Bourses des valeurs, la plus importante d’entre elles au niveau mondial étant la Bourse Bourse La Bourse est l’endroit où sont émises les obligations et les actions. Une obligation est un titre d’emprunt (l’émetteur la vend à l’acheteur qui doit la rembourser à un taux et une échéance déterminés) et une action est un titre de propriété d’une entreprise. Les actions et les obligations peuvent être revendues et rachetées à souhait sur le marché secondaire de la Bourse (le marché primaire est l’endroit où les nouveaux titres sont émis pour la première fois). de commerce de Chicago, tandis qu’en Europe les aliments et les matières premières sont commercialisés dans les Bourses de Londres, Paris, Amsterdam et Francfort.

Un dépôt « 100 % naturel »

En 2006-2007, après l’effondrement du marché des crédits hypothécaires à risque aux États-Unis, les investisseurs institutionnels (banques, compagnies d’assurances, fonds d’investissements, etc.), entre autres, ont cherché des investissements plus sûrs et plus rentables, comme les matières premières et les aliments, pour placer leurs capitaux. Dans la mesure où les prix alimentaires montaient, ils les ont orientés vers les marchés alimentaires à terme, poussant leurs prix vers le haut et aggravant encore l’inflation Inflation Hausse cumulative de l’ensemble des prix (par exemple, une hausse du prix du pétrole, entraînant à terme un réajustement des salaires à la hausse, puis la hausse d’autres prix, etc.). L’inflation implique une perte de valeur de l’argent puisqu’au fil du temps, il faut un montant supérieur pour se procurer une marchandise donné. Les politiques néolibérales cherchent en priorité à combattre l’inflation pour cette raison. de ce secteur.

En Allemagne, la Deutsche Bank annonçait des profits faciles en investissant dans les produits agricoles en plein essor. Une autre des principales banques européennes, BNP Paribas, proposait des investissements similaires. Mais rien ne sert d’aller si loin pour trouver des exemples concrets. En janvier dernier, Catalunya Caixa, ex Caixa Catalunya, encourageait ses clients à investir dans les matières premières sous la bannière « dépôt 100 % naturel ». Qu’offrait-elle ? Une garantie de 100 % du capital avec la possibilité d’obtenir une rentabilité de près de 7 % par an. Comment ? Comme l’indiquait sa publicité, en fonction de « l’évolution du rendement de trois matières premières alimentaires : le sucre, le café et le maïs ». Pour garantir une haute rentabilité, la publicité n’hésitait pas à mentionner que le cours en bourse de ces trois produits avait augmenté, au cours des derniers mois, de 61 %, 34 % et 38 % respectivement, du fait de « la demande qui croît plus vite que la production », de « l’augmentation de la population mondiale » et de « leur conversion en agrocombustibles ». Une information importante fait pourtant défaut : la spéculation alimentaire, qui offre une rentabilité économique substantielle, augmente le prix des aliments, les rend inaccessibles à une grande partie de la population dans les pays du Sud et réduit à la faim, à la misère et à la mort des milliers de personnes dans ces pays.

Dépendance au pétrole

La forte dépendance au pétrole de l’actuel modèle de production et de distribution des aliments est un autre élément qui accentue la crise alimentaire. La hausse du prix du pétrole se répercute directement en une hausse similaire du coût des aliments de base. En 2007 et 2008, les prix du pétrole et des aliments ont atteint des chiffres record. Selon l’indice de la FAO sur les prix des aliments, entre juillet 2007 et juin 2008, le pétrole brut est passé de 75 à 140 dollars le baril, et le prix des aliments de base de 160 à 225 dollars.

L’agriculture et l’alimentation sont chaque jour plus « pétrodépendantes ». Après la deuxième guerre mondiale, dans les années 1960 et 70, avec la révolution verte et afin d’augmenter la production, on a misé sur un modèle d’agriculture industrielle et intensive. Le système agricole et alimentaire actuel, avec des aliments qui parcourent des milliers de kilomètres avant d’arriver dans nos assiettes, avec l’utilisation intensive de machines agricoles, de produits chimiques, de pesticides, herbicides et fertilisants artificiels, ne subsistera pas sans le pétrole.

La hausse du prix du pétrole et la stratégie de différents gouvernements pour lutter contre le changement climatique ont également conduit à un investissement croissant dans la production de combustibles alternatifs, les agrocombustibles, comme l’agrodiesel et l’agroéthanol, élaborés à partir du sucre, du maïs ou autre. Cette production, qui entre en concurrence directe avec la production d’aliments pour la consommation, compte également parmi les causes de l’augmentation du prix des aliments. La Banque mondiale a elle-même reconnu que lorsque le prix du pétrole dépasse 50 dollars le baril, une hausse de 1 % de son prix induit une augmentation de 0,9 % de celui du maïs, car « pour chaque dollar de hausse du prix du pétrole, la rentabilité de l’éthanol augmente et, par conséquent, la demande de maïs nécessaire à son élaboration croît également ». Depuis 2004, les 2/3 de l’augmentation de la production mondiale de maïs ont été destinés à satisfaire la demande états-unienne en agrocombustibles. En 2010, 35 % de la récolte de maïs aux États-Unis –soit 14 % de la production mondiale de maïs– ont été utilisés pour produire de l’éthanol. Et cette tendance évolue à la hausse.

Au-delà d’une série de causes comme la spéculation alimentaire et la hausse du prix du pétrole, qui se traduit en un investissement croissant en agrocombustibles et provoque une concurrence entre la production de céréales pour la consommation ou pour l’automobile, nous nous trouvons face à un système agroalimentaire profondément vulnérable, aux mains du marché. La libéralisation croissante du secteur au cours des dernières décennies, la privatisation des biens naturels (eau, terre, semences), l’imposition d’un modèle de commerce international au service des intérêts privés, etc., nous ont conduits à cette situation.

Tant que l’agriculture et l’alimentation continuent à être considérées comme des marchandises aux mains du plus offrant et que les intérêts commerciaux prévaudront sur les nécessités alimentaires et les limites de la planète, notre sécurité alimentaire et le bien-être de la terre ne seront pas garantis.



Traduit par Cécile Lamarque

Esther Vivas

est née en 1975 à Sabadell (Etat espagnol). Elle est auteure de plusieurs livres et de publications sur les mouvements sociaux, la consommation responsable et le développement durable. Elle a publié en français En campagne contre la dette (Syllepse, 2008) et est coauteure des livres en espagnol Planeta indignado. Ocupando el futuro (2012), Resistencias globales. De Seattle a la crisis de Wall Street (2009) est coordinatrice des livres Supermarchés, non merci et Où va le commerce équitable ?, entre autres.
Elle a activement participé au mouvement anti-globalisation et anti-guerre à Barcelone, de même qu’elle a contribué à plusieurs éditions du Forum Social Mondial, du Forum Social Européen et du Forum Social Catalan. Elle travaille actuellement sur des questions comme la souveraineté alimentaire et le commerce équitable.
Elle est membre de la rédaction de la revue Viento Sur et elle collabore fréquemment avec des médias conventionnels tels que Público et avec des médias alternatifs comme El Viejo Topo, The Ecologist, Ecología Política, Diagonal, La Directa, entre autres.
Elle est également membre du Centre d’Études sur les Mouvements Sociaux (CEMS) à l’Université Pompeu Fabra.
@esthervivas | facebook.com/esthervivas | www.esthervivas.com

Autres articles en français de Esther Vivas (46)

0 | 10 | 20 | 30 | 40