Interview de Pascal Franchet par Dante Sanjurjo

La crise de la dette publique est un excellent révélateur de ce que la crise est loin d’être terminée

24 juin 2010 par Pascal Franchet , Dante Sanjurjo


Interview de Pascal Franchet par Dante Sanjurjo Traduction en grec

La dette Dette Dette multilatérale : Dette qui est due à la Banque mondiale, au FMI, aux banques de développement régionales comme la Banque Africaine de Développement, et à d’autres institutions multilatérales comme le Fonds Européen de Développement.
Dette privée : Emprunts contractés par des emprunteurs privés quel que soit le prêteur.
Dette publique : Ensemble des emprunts contractés par des emprunteurs publics.
des Etats européens, tout d’un coup, affole tout le monde. Pourquoi ? Et à quoi a servi l’argent de cette dette, a-t-il été bien utilisé pour les citoyens ?

La crise de la dette est un excellent révélateur de ce que la crise est loin d’être terminée.
Les attaques contre la dette souveraine grecque illustrent la volonté des marchés financiers Marchés financiers
Marché financier
Marché des capitaux à long terme. Il comprend un marché primaire, celui des émissions et un marché secondaire, celui de la revente. À côté des marchés réglementés, on trouve les marchés de gré à gré qui ne sont pas tenus de satisfaire à des conditions minimales.
et de leurs donneurs d’ordre (les banques mais aussi les grandes entreprises) à reprendre leur course folle vers la spéculation Spéculation Opération consistant à prendre position sur un marché, souvent à contre-courant, dans l’espoir de dégager un profit.
Activité consistant à rechercher des gains sous forme de plus-value en pariant sur la valeur future des biens et des actifs financiers ou monétaires. La spéculation génère un divorce entre la sphère financière et la sphère productive. Les marchés des changes constituent le principal lieu de spéculation.
à outrance, sans doute de façon pire que ce qui a déclanché la crise financière de 2007-2008.
Pour en revenir aux dettes publiques européennes, il est évident qu’elles n’ont jamais financé un investissement socialement utile. Le recours massif à l’emprunt par les Etats n’a servi qu’à éponger les déficits budgétaires successifs depuis le début des années 1980.
Et on trouve 2 sources principales aux déficits budgétaires à l’origine des recours massifs à l’emprunt :
- Une fiscalité très favorable pour les ménages aisés et les grandes entreprises (baisse des taux de l’Impôt sur le revenu , cadeaux fiscaux et sociaux à répétition et baisse du taux de l’Impôt sur les sociétés)
- Un effet « boule de neige » provoqué par des taux d’intérêts des titres de la dette Titres de la dette Les titres de la dette publique sont des emprunts qu’un État effectue pour financer son déficit (la différence entre ses recettes et ses dépenses). Il émet alors différents titres (bons d’état, certificats de trésorerie, bons du trésor, obligations linéaires, notes etc.) sur les marchés financiers – principalement actuellement – qui lui verseront de l’argent en échange d’un remboursement avec intérêts après une période déterminée (pouvant aller de 3 mois à 30 ans).
Il existe un marché primaire et secondaire de la dette publique.
supérieurs à la croissance des ressources des Etats (on emprunte pour payer les intérêts) – soit environ 1/3 de l’encours de la dette publique française.
Avec la crise, l’argent public consacré aux plans de sauvetage des banques a aggravé encore davantage les déficits budgétaires. Facteur aggravant et du fait de la récession Récession Croissance négative de l’activité économique dans un pays ou une branche pendant au moins deux trimestres. , il y a eu aussi baisse des recettes fiscales (moins de consommation = moins de TVA et moins d’activité = moins d’Impôt sur les sociétés). D’où recours supplémentaire à la dette.

Face à cette dette, les mesures prises par les gouvernements le sont sous la pression de qui ? Et peut-on y voir une similitude avec les plans d’ajustements structurels imposés par les IFI aux PVD depuis 30 ans ?

Comme toujours, il faut chercher à connaître à qui profite le crime !
S’en prendre à l’emploi permet de faire pression sur les salaires.
Réduire le champ de la sphère publique, c’est ouvrir des marchés au secteur privé et c’est permettre une dérégulation de l’économie.
Destructurer la protection sociale, c’est ouvrir grande la porte aux assurances et aux fonds de pension Fonds de pension Fonds d’investissement, appelé aussi fonds de retraite, qui a pour vocation de gérer un régime de retraite par capitalisation. Un fonds de pension est alimenté par l’épargne des salariés d’une ou plusieurs entreprises, épargne souvent complétée par l’entreprise ; il a pour mission de verser des pensions aux salariés adhérents du fonds. Les fonds de pension gèrent des capitaux très importants, qui sont généralement investis sur les marchés boursiers et financiers. .
Il ne faut jamais oublier que derrière l’arbre des marchés financiers exigeant des «  mesures fortes des Etats », il y a la forêt des donneurs d’ordre, les banques bien sûr mais aussi et surtout ceux qui les alimentent en fonds propres Fonds propres Capitaux apportés ou laissés par les associés à la disposition d’une entreprise. Une distinction doit être faite entre les fonds propres au sens strict appelés aussi capitaux propres (ou capital dur) et les fonds propres au sens élargi qui comprennent aussi des dettes subordonnées à durée illimitée. , les grandes entreprises transnationales !
Toutes ces mesures, imposées ou fortement conseillées par le FMI FMI
Fonds monétaire international
Le FMI a été créé en 1944 à Bretton Woods (avec la Banque mondiale, son institution jumelle). Son but était de stabiliser le système financier international en réglementant la circulation des capitaux.

À ce jour, 188 pays en sont membres (les mêmes qu’à la Banque mondiale).

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à qui le G20 G20 G20 : Le Groupe des vingt (G20) est un groupe composé de dix-neuf pays et de l’Union européenne dont les ministres, les chefs de banques centrales et les chefs d’État se réunissent régulièrement. Il a été créé en 1999, après la succession de crises financières dans les années 1990. Il vise à favoriser la concertation internationale, en intégrant le principe d’un dialogue élargi compte tenu du poids économique croissant pris par un certain nombre de pays. Sont membres : Allemagne, Afrique du Sud, Arabie saoudite, Argentine, Australie, Brésil, Canada, Chine, Corée du Sud, États-Unis, France, Inde, Indonésie, Italie, Japon, Mexique, Royaume-Uni, Russie, Turquie, l’Union européenne (représentée par le Président du conseil et celui de la Banque centrale européenne). a confié la « gouvernance » de la crise, procédent de la même logique que les plans d’ajustements structurels imposés aux pays du Sud après la crise de la dette de 1982. Dans ces pays, c’est la misère et la faim qui en furent les principales conséquences…

Question principale : Quelle place prennent les services publics et les fonctionnaires dans cette logique ?

En fait, on peut discerner 2 raisons principales, une stratégique et l’autre économique.
Stratégique, parce qu’en s’en prenant en premier aux fonctionnaires et aux services publics (attitude constante dans les pays de l’UE qui connaissent des plans d’austérité), les gouvernements désignent ainsi des boucs émissaires et tente ainsi de diviser le monde salarié. En France, la remise en cause des pensions des fonctionnaires d’Etat est un non sens du point de vue du déficit réel ou supposé des caisses de retraites pour une raison simple et évidente, ils n’ont pas de caisse de retraite !
Economique enfin, et ce à plusieurs niveaux :
Réduire le nombre de fonctionnaires, c’est d’abord augmenter le chômage des jeunes et imposer ainsi des salaires plus bas dans le privé, une acceptation de la précarité et de la flexibilité, l’intérim comme alternative au chômage.
Diminuer la part des services publics et de la fonction publique dans la nation, c’est offrir un champ nouveau au secteur privé qui par essence, n’a pas l’intérêt public chevillé au corps mais le profit.
C’est le cas de l’énergie, des transports, de l’école, de la santé, des télécommunications, de l’audiovisuel , la liste reste impressionnante de ce qui constitue un outil de redistribution des richesses dans les pays du Nord.
Selon qu’on raisonne service rendu au public ou logique d’intérêts privés, on n’obtient pas la même prestation, ni le même prix. C’est tout l’enjeu de la période, c’est un enjeu de civilisation.
Réaffirmer le sens de l’intérêt social collectif au travers des solidarités de luttes est un enjeu déterminant pour les salariés et les populations.

En septembre 2008, la crise financière a fait « prendre conscience » à tout le monde de la nécessité d’une régulation du capitalisme financier. Mais aujourd’hui n’est-on pas au contraire en train de mettre en place les recettes les plus libérales ? Comment analysez-vous ces 18 derniers mois ?

Les différentes réunions du G20, notre président, Mme Merkel, ont fustigé et promis mille maux au capitalisme financier, aux dérives spéculatives, à la dérégulation. Et depuis, rien !
Les banques les plus importantes ( jugées too big to fail) ont été sauvées de la faillite avec des plans de sauvetage accordés sans contrepartie aucune, les marchés à découvert continuent à s’épanouir, les fonds spéculatifs font la pluie et le beau temps.
La dette souveraine de la Grèce a fait l’objet d’attaques spéculatives avec des produits financiers Produits financiers Produits acquis au cours de l’exercice par une entreprise qui se rapportent à des éléments financiers (titres, comptes bancaires, devises, placements). (les CDS CDS
Credit Default Swap
Le CDS est un produit financier dérivé qui n’est soumis à aucun contrôle public. Il a été créé par la banque JPMorgan dans la première moitié des années 1990 en pleine période de déréglementation. Le Credit Default Swap signifie littéralement “permutation de l’impayé”. Normalement, il devrait permettre au détenteur d’une créance de se faire indemniser par le vendeur du CDS au cas où l’émetteur d’une obligation (l’emprunteur) fait défaut, que ce soit un pouvoir public ou une entreprise privée. Le conditionnel est de rigueur pour deux raisons principales. Premièrement, l’acheteur peut utiliser un CDS pour se protéger d’un risque de non remboursement d’une obligation qu’il n’a pas. Cela revient à prendre une assurance contre le risque d’incendie de la maison d’un voisin en espérant que celle-ci parte en flammes afin de pouvoir toucher la prime. Deuxièmement, les vendeurs de CDS n’ont pas réuni préalablement des moyens financiers suffisants pour indemniser les sociétés affectées par le non remboursement de dettes. En cas de faillite en chaîne d’entreprises privées ayant émis des obligations ou du non remboursement de la part d’un Etat débiteur important, il est très probable que les vendeurs de CDS seront dans l’incapacité de procéder aux indemnisations qu’ils ont promises. Le désastre de la compagnie nord-américaine d’assurance AIG en août 2008, la plus grosse société d’assurance internationale (nationalisée par le président George W. Bush afin d’éviter qu’elle ne s’effondre) et la faillite de Lehman Brothers en septembre 2008 sont directement liés au marché des CDS. AIG et Lehman s’étaient fortement développées dans ce secteur.

Le CDS donne l’illusion à la banque qui en achète qu’elle est protégée contre des risques ce qui l’encourage à réaliser des actions de plus en plus aventureuses. De plus, le CDS est un outil de spéculation. Par exemple en 2010-2011, des banques et d’autres sociétés financières ont acheté des CDS pour se protéger du risque d’une suspension de paiement de la dette qui aurait pu être décrétée par la Grèce. Elles souhaitaient que la Grèce fasse effectivement défaut afin d’être indemnisées. Qu’elles soient ou non en possession de titres grecs, les banques et les sociétés financières détentrices de CDS sur la dette grecque avaient intérêt à ce que la crise s’aggrave. Des banques allemandes et françaises (les banques de ces pays étaient les principales détentrices de titres grecs en 2010-2011) revendaient des titres grecs (ce qui alimentait un climat de méfiance à l’égard de la Grèce) tout en achetant des CDS en espérant pouvoir être indemnisées au cas de défaut grec.1

Le 1er novembre 2012, les autorités de l’Union européenne ont fini par interdire la vente ou l’achat de CDS concernant des dettes des États de l’UE qui ne sont pas en possession du candidat acheteur du CDS.2 Mais cette interdiction ne concerne qu’une fraction minime du marché des CDS (le segment des CDS sur les dettes souveraines*) : environ 5 à 7 %. Il faut également noter que cette mesure limitée mais importante (c’est d’ailleurs à peu près la seule mesure sérieuse qui soit entrée en vigueur depuis l’éclatement de la crise) a entraîné une réduction très importante du volume des ventes des CDS concernés, preuve que ce marché est tout à fait spéculatif.

Enfin, rappelons que le marché des CDS est dominé par une quinzaine de grandes banques internationales. Les hedge funds et les autres acteurs des marchés financiers n’y jouent qu’un rôle marginal. D’ailleurs la Commission européenne a menacé en juillet 2013 de poursuivre 13 grandes banques internationales pour collusion afin de maintenir leur domination sur le marché de gré à gré* (OTC) des CDS.3
), qui circulent en dehors de toute régulation et contrôle (Over The Counter, marchés de gré à gré Marché de gré à gré
Gré à gré
Un marché de gré à gré ou over-the-counter (OTC) en anglais (hors Bourse) est un marché non régulé sur lequel les transactions sont conclues directement entre le vendeur et l’acheteur, à la différence de ce qui se passe sur un marché dit organisé ou réglementé avec une autorité de contrôle, comme la Bourse par exemple.
).
Selon la Banque des Règlements Internationaux, l’encours notionnel des CDS représente environ 60 000 Mds de $ (1,2 fois le PIB PIB
Produit intérieur brut
Le PIB traduit la richesse totale produite sur un territoire donné, estimée par la somme des valeurs ajoutées.
Le Produit intérieur brut est un agrégat économique qui mesure la production totale sur un territoire donné, estimée par la somme des valeurs ajoutées. Cette mesure est notoirement incomplète ; elle ne tient pas compte, par exemple, de toutes les activités qui ne font pas l’objet d’un échange marchand. On appelle croissance économique la variation du PIB d’une période à l’autre.
mondial) et selon la BCE BCE
Banque centrale européenne
La Banque centrale européenne est une institution européenne basée à Francfort, créée en 1998. Les pays de la zone euro lui ont transféré leurs compétences en matières monétaires et son rôle officiel est d’assurer la stabilité des prix (lutter contre l’inflation) dans la dite zone.
Ses trois organes de décision (le conseil des gouverneurs, le directoire et le conseil général) sont tous composés de gouverneurs de banques centrales des pays membres et/ou de spécialistes « reconnus ». Ses statuts la veulent « indépendante » politiquement mais elle est directement influencée par le monde financier.
 , les ABS (autre type de dérivés Dérivés
Dérivé
Dérivé de crédit : Produit financier dont le sous-jacent est une créance* ou un titre représentatif d’une créance (obligation). Le but du dérivé de crédit est de transférer les risques relatifs au crédit, sans transférer l’actif lui-même, dans un but de couverture. Une des formes les plus courantes de dérivé de crédit est le Credit Default Swap.
toxiques) détenus par les 20 plus grandes banques européennes se chiffrent à environ 800 Mds d’€. Ces derniers arrivent à échéance pour refinancement entre mai 2010 et fin 2012.
Dans un discours prononcé à Londres, le 16 juin dernier devant l’association des marchés financiers, M. Gonzalès-Pàramo, membre du Conseil exécutif de la BCE, leur a tout simplement conseillé de re-titriser [1]. Chacun a le souvenir de la titrisation Titrisation Technique financière qui permet à une banque de transformer en titres négociables des actifs illiquides, c’est-à-dire qui ne sont pas (ou pas facilement) vendables. Initialement, cette technique a été utilisée par les établissements de crédit dans le but de refinancer une partie de leurs prêts à la clientèle. Les prêts sont cédés à un véhicule juridique qui émet en contrepartie des titres (généralement des obligations) placés sur les marchés financiers. Avec la titrisation, les risques afférents à ces crédits sont transférés des banques aux acheteurs. Cette pratique s’étend aujourd’hui à d’autres types d’actifs et d’acteurs (portefeuilles d’assurances, immobilier, créances commerciales).

(extrait de Adda, p. 101, t. 1, 1996, p. 101-102)
Cette notion décrit la prépondérance nouvelle des émissions de titres (obligations internationales classiques émises pour le compte d’un emprunteur étranger sur la place financière et dans la monnaie du pays prêteur, euro-obligations libellées dans une monnaie différente de celle de la place où elles sont émises, actions internationales) dans l’activité des marchés. A quoi s’ajoute la transformation d’anciennes créances bancaires en titres négociables, technique qui a permis aux banques d’accélérer leur désengagement à l’égard des pays en voie de développement après l’irruption de la crise de la dette.
La caractéristique principale de cette logique de titrisation est la diffusion du risque qu’elle permet. Diffusion numérique tout d’abord, puisque le risque de défaut des emprunteurs cesse d’être concentré sur un petit nombre de banques transnationales en relation étroites les unes avec les autres. Diffusion qualitative ensuite, puisque chacune des composantes du risque afférent à un titre particulier peut donner lieu à la création d’instruments spécifiques de protection négociables sur un marché : contrats à terme pour se prémunir du risque de change, contrats de taux d’intérêt pour faire face au risque de variation des taux, marchés d’option négociables, etc. Cette prolifération des instruments financiers et des marchés dérivés donne aux marchés internationaux l’allure d’une foire aux risques, selon l’expression de Charles Goldfinger.
calamiteuse des « subprime » à l’origine de la crise financière. Foncer dans le mur semble donc être la solution adoptée pour sortir de l’impasse.
Le prix à payer risque d’être terrible !
Le néolibéralisme, fondement de cette économie dérégulée qui a provoqué plus d’une trentaine de crises économiques et financières depuis les années 1980, dont la crise mondiale que nous subissons aujourd’hui, a encore de beaux jours devant lui.
Sauf si les peuples décident ensemble d’y mettre fin…



Pascal Franchet

Président du CADTM France