La dette des USA et de l’Afrique : deux poids, deux mesures

31 juillet 2011 par Eric Toussaint


Eric Toussaint interviewé par la BBC le 29 Juillet 2011

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Retranscription par Camille Lebouvier

Journaliste de la BBC :

Comment les Etats-Unis, qui ont une énorme dette Dette Dette multilatérale : Dette qui est due à la Banque mondiale, au FMI, aux banques de développement régionales comme la Banque Africaine de Développement, et à d’autres institutions multilatérales comme le Fonds Européen de Développement.
Dette privée : Emprunts contractés par des emprunteurs privés quel que soit le prêteur.
Dette publique : Ensemble des emprunts contractés par des emprunteurs publics.
publique, réussissent-ils à maintenir leur aide au développement de l’Afrique et des autres pays en développement ?

Eric Toussaint :

Pour un pays comme les États-Unis par rapport à son budget national, l’aide au développement, c’est très peu de chose. En relation à leur produit intérieur brut PIB
Produit intérieur brut
Le PIB traduit la richesse totale produite sur un territoire donné, estimée par la somme des valeurs ajoutées.
Le Produit intérieur brut est un agrégat économique qui mesure la production totale sur un territoire donné, estimée par la somme des valeurs ajoutées. Cette mesure est notoirement incomplète ; elle ne tient pas compte, par exemple, de toutes les activités qui ne font pas l’objet d’un échange marchand. On appelle croissance économique la variation du PIB d’une période à l’autre.
, c’est quelque chose comme 0,13% donc faire cette dépense ne constitue pas un problème POUR les Etats-Unis. Deuxième chose, si les États Unis réussissent à tenir ce niveau d’endettement qui dépasse 14 000 milliards de dollars c’est-à-dire 10 fois l’ensemble du total de la dette extérieure publique des pays en développement, c’est parce que tout le reste de la planète leur prête de l’argent. Les Chinois prêtent aux États-Unis en achetant des titres du trésor des États-Unis, pour un montant de 1 500 milliards de dollars, le Japon lui, prête pour 1 000 milliards de dollars, il y a aussi des pays en développement qui prêtent aux Etats-Unis. Par exemple, des pays africains qui ont des réserves de change dans les coffres de leur Banque centrale Banque centrale La banque centrale d’un pays gère la politique monétaire et détient le monopole de l’émission de la monnaie nationale. C’est auprès d’elle que les banques commerciales sont contraintes de s’approvisionner en monnaie, selon un prix d’approvisionnement déterminé par les taux directeurs de la banque centrale. achètent avec les dollars qu’ils ont des titres du Trésor des États-Unis. Donc ils remettent aux États-Unis des dollars contre ces titres de papier. Ce qui permet aux États-Unis de continuer à financer ses déficits.

Journaliste de la BBC :

Éric Toussaint, autre chose, pourquoi le FMI FMI
Fonds monétaire international
Le FMI a été créé en 1944 à Bretton Woods (avec la Banque mondiale, son institution jumelle). Son but était de stabiliser le système financier international en réglementant la circulation des capitaux.

À ce jour, 188 pays en sont membres (les mêmes qu’à la Banque mondiale).

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et la Banque Mondiale Banque mondiale
BM
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD) a été créée en juillet 1944 à Bretton Woods (États-Unis), à l’initiative de 45 pays réunis pour la première Conférence monétaire et financière des Nations unies. En 2011, 187 pays en étaient membres.

Créée en 1944 à Bretton Woods dans le cadre du nouveau système monétaire international, la Banque possède un capital apporté par les pays membres et surtout emprunte sur les marchés internationaux de capitaux. La Banque finance des projets sectoriels, publics ou privés, à destination des pays du Tiers Monde et de l’ex-bloc soviétique. Elle se compose des cinq filiales suivantes :
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD, 189 membres en 2017) octroie des prêts concernant de grands secteurs d’activité (agriculture et énergie), essentiellement aux pays à revenus intermédiaires.
L’Association internationale pour le développement (AID, ou IDA selon son appellation anglophone, 164 membres en 2003) s’est spécialisée dans l’octroi à très long terme (35 à 40 ans, dont 10 de grâce) de prêts à taux d’intérêt nuls ou très faibles à destination des pays les moins avancés (PMA).
La Société financière internationale (SFI) est la filiale de la Banque qui a en charge le financement d’entreprises ou d’institutions privées du Tiers Monde.
Enfin, le Centre international de règlements des différends relatifs aux investissements (CIRDI) gère les conflits d’intérêts tandis que l’Agence multilatérale de garantie des investissements (AMGI) cherche à favoriser l’investissement dans les PED. Avec l’accroissement de l’endettement, la Banque mondiale a, en accord avec le FMI, développé ses interventions dans une perspective macro-économique. Ainsi la Banque impose-t-elle de plus en plus la mise en place de politiques d’ajustement destinées à équilibrer la balance des paiements des pays lourdement endettés. La Banque ne se prive pas de « conseiller » les pays soumis à la thérapeutique du FMI sur la meilleure façon de réduire les déficits budgétaires, de mobiliser l’épargne interne, d’inciter les investisseurs étrangers à s’installer sur place, de libéraliser les changes et les prix. Enfin, la Banque participe financièrement à ces programmes en accordant aux pays qui suivent cette politique, des prêts d’ajustement structurel depuis 1982.

TYPES DE PRÊTS ACCORDÉS PAR LA BM :

1) Les prêts-projets : prêts classiques pour des centrales thermiques, le secteur pétrolier, les industries forestières, les projets agricoles, barrages, routes, distribution et assainissement de l’eau, etc.
2) Les prêts d’ajustement sectoriel qui s’adressent à un secteur entier d’une économie nationale : énergie, agriculture, industrie, etc.
3) Les prêts à des institutions qui servent à orienter les politiques de certaines institutions vers le commerce extérieur et à ouvrir la voie aux transnationales. Ils financent aussi la privatisation des services publics.
4) Les prêts d’ajustement structurel, censés atténuer la crise de la dette, qui favorisent invariablement une politique néo-libérale.
5) Les prêts pour lutter contre la pauvreté.
Site :
lorsqu’il s’agit des pays du Tiers monde s’impliquent dans leur endettement à telle enseigne qu’il leur est souvent imposé des plans d’ajustements structurels qui ont des conséquences fâcheuses. Par contre, dans le cas des pays riches, leur quasi silence est assourdissant.

Eric Toussaint :

En fait, le FMI et la Banque mondiale sont deux organismes qui sont contrôlés par les pays les plus riches. Les pays africains, les pays latino-américains font partie de ces deux institutions mais ont très très peu de poids. L’Afrique, tous pays confondus de l’Afrique, Afrique du Nord et Afrique Subsaharienne représente quelque chose comme 5% des droits de vote au FMI et à la Banque mondiale, tandis que les États-Unis à eux seuls représentent 16%, c’est-à-dire trois fois plus. Donc, si on met ensemble les pays les plus riches, ils contrôlent la majorité des votes dans ces deux institutions et mettent ces deux institutions sous pression pour éviter qu’elles ne les critiquent. Les pays riches de la politique s’arrangent pour ne pas que le FMI et la BM se mêlent de leurs affaires intérieures et de leurs déséquilibres. C’est tout à fait une situation qui devrait trouver un terme. A mon avis, il faudrait remplacer ces institutions par des institutions authentiquement démocratiques et qui se placent directement dans le cadre des Nations Unies.

Journaliste BBC :

Y a-t-il deux formes de dette publique ? Y a t-il une dette publique des pays industrialisés, l’Occident, et l’autre pour les pays en développement. Bref, un système de deux poids, deux mesures.

Eric Toussaint :

Il y a deux poids, deux mesures mais c’est le même type de dette. Un pays comme les États-Unis finance son endettement en émettant des bons (ou des titres pour employer un synonyme) du Trésor, comme une série de pays en développement émettent des titres sur les marchés financiers Marchés financiers
Marché financier
Marché des capitaux à long terme. Il comprend un marché primaire, celui des émissions et un marché secondaire, celui de la revente. À côté des marchés réglementés, on trouve les marchés de gré à gré qui ne sont pas tenus de satisfaire à des conditions minimales.
. Dans le cas de l’Afrique, il faut reconnaître que c’est une minorité de pays africains qui réussit à vendre des titres de leurs dettes sur les marchés, c’est le Ghana, le Nigeria, l’Angola, l’Afrique du Sud.

Mais la majorité des pays africains, ceux que l’on appelle les plus pauvres et les plus endettés, n’a pas la possibilité de vendre des titres de leurs dettes sur des marchés et eux dépendent directement en général du FMI, de la Banque mondiale et de prêts bilatéraux qui sont effectués bien souvent par les anciennes puissances coloniales. Ce qui amène bien souvent ce type de créanciers à leur poser des conditions généralement très dures, vous l’avez mentionné toute à l’heure en terme de politiques d’ajustement structurel Ajustement structurel Les Plans d’ajustement structurel ont été imposés par les IFI en contrepartie de l’octroi de nouveaux prêts ou de l’échelonnement d’anciens prêts, projets financés par la Banque mondiale, conditionnalités du FMI, etc.
Les Plans d’austérité, appliqués depuis aux pays endettés du Nord, sont des copiés/collés des Plans d’ajustement structurel subits par les pays du Sud depuis 30 ans.
qui ont en réalité un effet dévastateur sur les économies des pays concernés.

Journaliste BBC :

Éric Toussaint, après les dettes de la Grèce, du Portugal, de l’Italie, c’est au tour des États-Unis de faire face à leur dette publique, à croire qu’un pays qualifié de « développé » doit posséder une dette digne de ce nom.

Éric Toussaint :

Je dirais, moi, d’une manière peut-être humoristique : pour pouvoir s’endetter, il faut être très riche. Les États-Unis, c’est une grande puissance...

Journaliste BBC :

On ne prête qu’aux riches.

Éric Toussaint :

Quelque part, on ne prête qu’aux riches et des pays riches comme les États Unis peuvent s’endetter en faisant des profits parce que je disais tout à l’heure que des pays africains utilisent leurs réserves de change en achetant des titres du trésor des États Unis. Quel est le rendement des titres du trésor des États Unis ? C’est de l’ordre de 1,5%, c’est des titres qui sont remboursés par les États Unis après deux ans, après 3 ans, après 5 ans. Mais qu’est-ce qui se passe ? La monnaie américaine, le dollar, se dévalue par rapport à l’euro, par rapport au CFA, par rapport au Rand Sud africain, ce qui fait que quand les États Unis remboursent leur dette à ces pays qui ont prêté de l’argent, ils remboursent avec, excusez l’expression, « une monnaie de singe ».

Journaliste BBC :

Merci Éric Toussaint, je rappelle que vous êtes co-auteur du livre « 60 questions, 60 réponses sur la dette, le FMI et la Banque mondiale.  » et que vous êtes président du Comité pour l’annulation de la dette du Tiers monde.




Eric Toussaint

docteur en sciences politiques des universités de Liège et de Paris VIII, porte-parole du CADTM international et membre du Conseil scientifique d’ATTAC France.
Il est l’auteur des livres, Capitulation entre adultes : Grèce 2015, une alternative était possible, Syllepse, 2000, Le Système Dette. Histoire des dettes souveraines et de leur répudiation, Les liens qui libèrent, 2017 ; Bancocratie, ADEN, Bruxelles, 2014 ; Procès d’un homme exemplaire, Éditions Al Dante, Marseille, 2013 ; Un coup d’œil dans le rétroviseur. L’idéologie néolibérale des origines jusqu’à aujourd’hui, Le Cerisier, Mons, 2010. Il est coauteur avec Damien Millet des livres AAA, Audit, Annulation, Autre politique, Le Seuil, Paris, 2012 ; La dette ou la vie, Aden/CADTM, Bruxelles, 2011. Ce dernier livre a reçu le Prix du livre politique octroyé par la Foire du livre politique de Liège.
Il a coordonné les travaux de la Commission pour la Vérité sur la dette publique de la Grèce créée le 4 avril 2015 par la présidente du Parlement grec. Cette commission a fonctionné sous les auspices du parlement entre avril et octobre 2015.

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