La dette écologique : question de mentalité

3 février 2004 par Alain Saumon


On se demande parfois comment aborder la dette Dette Dette multilatérale : Dette qui est due à la Banque mondiale, au FMI, aux banques de développement régionales comme la Banque africaine de développement, et à d’autres institutions multilatérales comme le Fonds européen de développement.
Dette privée : Emprunts contractés par des emprunteurs privés quel que soit le prêteur.
Dette publique : Ensemble des emprunts contractés par des emprunteurs publics.
écologique tant la tâche est immense et la dette énorme. Votre voisin, depuis des décennies, des siècles, jette ses effluents toxiques dans votre jardin, pénètre dans votre verger pour y récolter vos fruits sous prétexte qu’il les a vus le premier et empeste tout le quartier avec des fumées âcres et acides. Un jour, vous allez frapper à sa porte, vous en avez marre de voir votre famille patauger dans ses déchets nauséabonds et dangereux, crever de faim, être malade et se sentir faible et improductive à cause de ses incontinences. Frêle, dans vos habits décatis, vous voulez lui demander des dommages et intérêts pour le pillage de vos biens et ses nuisances globales. Grand gaillard, il vous ouvre et vous laisse sur le pas de la porte, le bide tendu et le sourire hautain.

Ce ne sont pas les premières phrases d’un mauvais roman. Vous êtes au cœur de la dette écologique Dette écologique La dette écologique est la dette contractée par les pays industrialisés envers les autres pays à cause des spoliations passées et présentes de leurs ressources naturelles, auxquelles s’ajoutent la délocalisation des dégradations et la libre disposition de la planète afin d’y déposer les déchets de l’industrialisation.

La dette écologique trouve son origine à l’époque coloniale et n’a cessé d’augmenter à travers diverses activités :


- La « dette du carbone ». C’est la dette accumulée en raison de la pollution atmosphérique disproportionnée due aux grandes émissions de gaz de certains pays industriels, avec, à la clé, la détérioration de la couche d’ozone et l’augmentation de l’effet de serre.

- La « biopiraterie ». C’est l’appropriation intellectuelle des connaissances ancestrales sur les semences et sur l’utilisation des plantes médicinales et d’autres végétaux par l’agro-industrie moderne et les laboratoires des pays industrialisés qui, comble de l’usurpation, perçoivent des royalties sur ces connaissances.

- Les « passifs environnementaux ». C’est la dette due au titre de l’exploitation sous-rémunérée des ressources naturelles, grevant de surcroît les possibilités de développement des peuples lésés : pétrole, minéraux, ressources forestières, marines et génétiques.

- L’exportation vers les pays les plus pauvres de produits dangereux fabriqués dans les pays industriels.

Dette écologique et dette extérieure sont indissociables. L’obligation de payer la dette extérieure et ses intérêts impose aux pays débiteurs de réaliser un excédent monétaire. Cet excédent provient pour une part d’une amélioration effective de la productivité et, pour une autre part, de l’appauvrissement des populations de ces pays et de l’abus de la nature. La détérioration des termes de l’échange accentue le processus : les pays les plus endettés exportent de plus en plus pour obtenir les mêmes maigres recettes tout en aggravant mécaniquement la pression sur les ressources naturelles.
. Sans sensiblerie.

Les pays pauvres en ont assez d’être les arrière-cours où l’on jette tout et n’importe quoi et où l’on puise à sa convenance main d’œuvre, matières premières et savoirs, comme dans un puits sans fond. Dans les pays riches aussi les sonnettes d’alarme sont tirées depuis plus de trente ans [1] : d’un côté les effets néfastes de l’industrialisation ne sont pas maîtrisés ; de l’autre l’humanité toute entière subit, sur les plans sanitaire et éthique, un recul qualitatif global. Face à ce recul, certains humains sont « plus égaux » que d’autres. Dit autrement, la somme des bénéfices « industrialisation + profit + progrès scientifique » est loin de compenser la somme des pertes « atteinte à la dignité humaine + dégradation de l’environnement + limite des ressources naturelles ». Dans chacune de ces sommes la difficulté principale réside dans le facteur humain : le profit dans un cas, la dignité dans l’autre. La dette écologique met en valeur cette relation conflictuelle pour en réduire les déséquilibres et, concomitamment, ré-agencer l’importance relative des autres variables.

Le fardeau de tous ?

C’est vers 1990 que l’institut d’écologie politique du Chili forge le concept de dette écologique [2]. Décrivant les cancers de la peau provoqués par la diminution de la couche d’ozone, filtre des radiations solaires, cet institut met en cause les pays riches pour leur production de CFC [3] et parle de dette écologique. A Rio de Janeiro, en juin 1992, des groupes d’écologistes adoptent un « document de référence » où ils lient la dette extérieure, due par le Sud [4] au Nord, à la dette écologique dont les débiteurs sont les citoyens et les entreprises des pays riches, et les créditeurs les habitants des pays appauvris.

Cette simplification résume mal les responsabilités de chacun : les dégâts environnementaux, dont tout le monde s’accorde à reconnaître qu’ils ont atteint une ampleur catastrophique, sont à partager entre pays pauvres et pays riches, entre populations démunies de biens matériels et populations se complaisant dans la consommation à outrance. Le clivage Nord-Sud est réducteur. Ainsi, par exemple, dans les sociétés industrielles, des individus, conscients des problèmes de « pollution énergétique », arrivent-ils plus ou moins bien à limiter leur surconsommation et les déperditions ; d’autres, soit qu’ils ne sont pas avertis des dangers, soit qu’ils s’en moquent comme de leur première chemise pourvu que leur bien-être y trouve son compte, sont énergivores à l’extrême. D’une manière générale, les modes de production et de consommation de ces sociétés d’opulence sont directement en cause, et concernent également une grande partie des « élites » des pays en développement. Dans les sociétés dites traditionnelles du Sud on observe la même dichotomie. On y trouve des pratiques philosophiques en adéquation avec des principes universels de conservation de la nature et de protection des équilibres des populations locales, et, inversement, d’autres pratiques montrent que la loi du plus fort est aussi de mise. Ainsi, dans l’est du Bornéo indonésien, après la chute de la dictature Suharto en 1998 qui a permis par décret la ré-appropriation partielle par des communautés locales de terres classées comme terres d’Etat, quelques indigènes des forêts tropicales ont vite vu le profit qu’ils pouvaient tirer de la rétrocession de leur droit, tant en rhabillant d’anciennes pratiques féodales et esclavagistes à leur avantage qu’en revendant leurs droits de concession aux traditionnels barons du bois [5] .

Ce qui est indéniable c’est que globalement les pays pauvres ne sont pas les plus grands fautifs de l’énorme crise environnementale que nous vivons, bien qu’ils subissent physiquement une part considérable des conséquences (destruction des forêts tropicales, extractions minières et pétrolières, pollution de l’eau, extinction des espèces...) et, sociétalement, une charge dé-structurante énorme, absurde et castratrice de créativité. C’est ce différentiel, cette contribution inégale à la crise environnementale et sociétale qui alimente le concept de dette écologique.

L’évaluation est nécessaire pour contrer l’injustice

La question de l’évaluation de la dette écologique porte en elle toute la problématique de la relation entre l’économique et le vivant. Que vaut la dégradation irréversible d’un lieu ? Comment compenser les souffrances physiques et psychologiques d’un humain ayant un cancer dû à l’amiante ? Quel prix payer pour une vie humaine ? Comment estimer les pillages humains et matériels subis par les populations du Sud depuis des siècles ? Certaines compensations sont plus facilement évaluables : coût de décontamination de sites ou de réaménagements de cadres environnementaux, partages équitables de gains sur des ressources minières ou issus de la biodiversité, préjudices à des populations autochtones...

Dans tous les cas, il est particulièrement injuste de réclamer d’un côté une dette financière due au titre de prêts - souvent liés à une corruption extravagante - et de ne pas prendre en considération que les pays du Nord se sont servis - et continuent à se servir - à outrance et gratuitement en ressources humaines, en matières premières et environnementales. Les Institutions financières internationales avancent des chiffres pour les emprunts monétaires au Nord, il faut leur opposer des chiffres pour l’appropriation indue et destructrice des richesses du Sud. Les responsabilités sont connues, refuser la marchandisation du monde ne veut pas dire être l’éternel payeur.

Dette du carbone, biopiraterie, déchets dangereux, passif Passif Partie du bilan composé des ressources dont dispose une entreprise (capitaux propres apportés par les associés, provisions pour risques et charges, dettes). environnemental

Les quatre axes principaux sur lesquels s’appuient les luttes en faveur de la reconnaissance d’une dette écologique sont la dette du carbone, la biopiraterie, le transport de déchets dangereux et le passif environnemental.

Ainsi, on ne sait que faire des 6 milliards de tonnes de carbone (6 GtC) émis par an dans l’atmosphère par les industries et les transports. L’atmosphère est à tout le monde donc j’en fais ce que je veux : c’est à peu près la façon de penser dans les pays industrialisés. La Convention cadre des Nations Unies sur les changements climatiques (CCNUCC, IPCC) a établi, que pour maintenir un niveau stable de carbone dans l’atmosphère et limiter ainsi l’accélération des changements climatiques, les émissions de carbone devraient être réduites à 3,35 GtC par an. Soit une réduction de 60 % des émissions (par rapport aux valeurs de référence calculées en 1990). Les réductions stipulées dans les accords du Protocole de Kyoto en 1997 (seulement 5,2 % en moyenne pour les pays industriels) ne permettent pas d’atteindre l’objectif fixé et, de plus, sont loin d’être respectées -voire sont rejetées par des pays comme les Etats-Unis.

La plantation de forêts appelées à servir de puits de carbone est une solution discutable, il est peu probable qu’on sache comment faire un jour [6] Les autres solutions avancées et quelquefois expérimentées pour piéger le carbone [7] sont fantaisistes ou risquées pour l’environnement.

Chaque habitant des Etats-Unis émet 5,38 tonnes de carbone dans l’atmosphère par an, un habitant des pays en développement en émet 0,56 en moyenne. Les changements climatiques dus à l’effet de serre ont des conséquences négatives importantes aujourd’hui, gigantesques demain. La position géographique des pays en développement les expose aux plus gros risques (transgression marine au Bengladesh...). Nous continuons à faire rouler à bas prix des milliers de camions sur les routes d’Europe en « oubliant » de faire payer les externalités aux entrepreneurs. Quand les problèmes sont trop évidents, trop grossiers, on trouve la solution d’échanger des droits à polluer avec ceux qui polluent moins en inventant une écotaxe - qui devrait s’appeler pollutaxe, à titre pédagogique. Le pis-aller est en vogue, pas l’adoption de mesures appropriées.

Les pays du Sud paieront, l’atmosphère nous appartient. Un droit naturel en quelque sorte ! En 1995, Jyoti Parikh [8] calculait que les économies faites par les pays riches en ne prenant que peu de mesures contre les émissions de carbone s’élevaient à environ 70 milliards de dollars par an.

80 % des espèces sauvages se trouvent sous les tropiques. La biopiraterie consiste à s’approprier à bas prix, voire à voler, les principes actifs Actif
Actifs
En général, le terme « actif » fait référence à un bien qui possède une valeur réalisable, ou qui peut générer des revenus. Dans le cas contraire, on parle de « passif », c’est-à-dire la partie du bilan composé des ressources dont dispose une entreprise (les capitaux propres apportés par les associés, les provisions pour risques et charges ainsi que les dettes).
de certaines plantes et les connaissances des populations locales pour les breveter puis faire de gros bénéfices. Les industries pharmaceutiques et agroalimentaires, notamment, sont friandes de cet exercice et rémunèrent des prospecteurs expérimentés dans l’art de la roublardise.

Bruno Rebelle raconte l’histoire d’un prospecteur américain qu’il a rencontré en Bolivie : cet homme cherchait innocemment l’ancêtre de la courge lacayote cultivée depuis des siècles par les paysans des Yungas. Naïvement un vieux paysan lui a procuré cette courge dont il a extrait puis breveté les gènes afin, sans doute, de mettre au point quelques médicaments ou une courge génétiquement modifiée qui rapportera de gros bénéfices à un géant de l’industrie [9] . Vandana Shiva rapporte que depuis 1985 des firmes américaines et japonaises ont déposé plus d’une douzaine de brevets sur des solutions et des émulsions stables à base de margousier. Le margousier est un arbre que l’on trouve en Inde et dont les Indiens font grand usage depuis des siècles comme médicament et comme pesticide. Grace, l’une de ces firmes américaines, a entrepris de manufacturer et de commercialiser ses produits à partir d’une antenne installée en Inde. Le slogan de Grace pour cette antenne ? « La première installation au monde qui fabrique un biopesticide à partir du margousier ». « Extraire des dollars du margousier devrait être relativement facile » observe Science Magazine le 28 février 1992 [10] . Les Indiens, eux, restent gros jean comme devant.

Les exemples sont légions où les peuples du Sud sont floués. Même quand ils apprennent qu’ils ont été lésés et qu’ils connaissent les outils juridiques dont ils disposent pour obtenir des compensations, ces outils sont soit trop compliqués pour leur « disponibilité juridique », soit trop chers à mettre en œuvre, soit inadéquats. La Convention des Nations Unies sur la diversité biologique qui prévoit un partage équitable avec les populations locales est contrecarrée par les « Accords sur les droits de propriété intellectuelle qui touchent au commerce » (ADPIC) de l’Organisation mondiale du commerce OMC
Organisation mondiale du commerce
Créée le 1er janvier 1995 en remplacement du GATT. Son rôle est d’assurer qu’aucun de ses membres ne se livre à un quelconque protectionnisme, afin d’accélérer la libéralisation mondiale des échanges commerciaux et favoriser les stratégies des multinationales. Elle est dotée d’un tribunal international (l’Organe de règlement des différends) jugeant les éventuelles violations de son texte fondateur de Marrakech.

L’OMC fonctionne selon le mode « un pays – une voix » mais les délégués des pays du Sud ne font pas le poids face aux tonnes de documents à étudier, à l’armée de fonctionnaires, avocats, etc. des pays du Nord. Les décisions se prennent entre puissants dans les « green rooms ».

Site : www.wto.org
(OMC). Les ADPIC stipulent qu’il est possible de breveter des inventions relatives à des micro-organismes et à des procédés de génie et de transferts génétiques. Un énorme travail reste à faire pour ne plus prendre les pays en développement pour des « magasins d’informations » quasiment gratuits sur la nature et des réserves potentiellement utilisables sur le marché. Les pays industriels peuvent jouer d’autres rôles que ceux d’acheteurs, de transformateurs et de redistributeurs de ces informations sous forme de produits de consommation, et ne pas s’arroger au passage des droits de propriété intellectuelle .

En recommandant un partage équitable avec les populations locales, la convention de Rio (1992) entérine de fait la marchandisation de la diversité biologique [11] . D’un côté on ne saurait priver la communauté humaine de molécules bénéfiques pour la santé par exemple, de l’autre faut-il obligatoirement et systématiquement faire passer la chaîne du savoir par l’échange monétaire ? La question n’est pas anodine : d’une part on sait les inégalités outrageantes et l’effacement de « l’esprit de solidarité » que cela provoque, d’autre part on constate une disparition rapide de l’éthique. Selon Pat Mooney, « l’idée que la propriété intellectuelle n’est reconnaissable qu’à condition d’être produite dans des laboratoires par des hommes en blouses est une vision fondamentalement raciste du développement scientifique [12] ». La créativité doit aussi être mesurée dans le temps et il est absurde et offensant de sous-estimer les découvertes faites depuis des siècles par des communautés locales.

La Convention de Bâle sur le contrôle des mouvements trans-frontières des déchets dangereux et de leur élimination, ratifiée par plus de 130 pays (mais pas par les Etats-Unis), n’est pas souvent respectée. Plus de 300 millions de tonnes de ces déchets dangereux sont produits chaque année dans les pays industrialisés. Ce sont de vieux cargos ou pétroliers que l’on va démanteler aux Philippines ou ailleurs sans prendre garde aux risques de dissémination des polluants (métaux lourds, amiante, huiles...) dans l’environnement. Ce sont des milliers de tonnes de matériel électronique contenant énormément de produits hautement toxiques qui vont en Inde pour être démontés et entassés à l’air libre n’importe où. La liste serait très longue. Au Sud, les réglementations sont inexistantes ou beaucoup plus laxistes qu’au Nord et le lobbying par les industriels des pays riches tâche de maintenir ce statu quo. Certains néolibéraux pensent même que les pays en développement profitent de la manne financière apportée par ces « importations », et qu’ils auraient donc en quelque sorte un « avantage comparatif » supérieur à celui du Nord dans ce domaine. Sic ! Des millions de personnes sont contaminées, malades, et voient leur espérance de vie réduite pour permettre l’opulence et la désinvolture dans les pays riches. Bel avantage comparatif. Evidemment, les pays industrialisés se dotent de normes environnementales de plus en plus strictes pour eux-mêmes : leurs opinions publiques sont de plus en plus alertées sur les problèmes environnementaux et de santé. Ceux qui luttent pour une reconnaissance de la dette écologique ne font qu’exprimer au niveau mondial ce qui est dit au niveau national et au niveau régional dans les zones économiquement favorisées : il y a urgence vitale.

Les dégâts provoqués par certaines entreprises dans l’environnement dans lequel elles s’installent sont parfois énormes et difficiles à chiffrer. Fuite de gaz à l’usine chimique de Bhopal (Inde) appartenant à Union Carbide en 1984 ; déversement en Amazonie équatorienne pendant 20 ans de déchets hautement toxiques par Texaco pour l’extraction du pétrole... Les exemples pullulent. « La décision consciente de Texaco de déverser des produits toxiques dans la forêt est une violation des Droits humains. Ce n’était même pas un accident, c’était une décision délibérée pour diminuer les coûts et augmenter les bénéfices » déclare Joseph C. Kohn, avocat de la partie civile [13] au procès Aguinda versus Texaco qui dure depuis novembre 1993. « Quand Texaco produit du pétrole là où vivent des Blancs, l’entreprise prend des précautions et suit les normes industrielles ; en Equateur, elle ignore les normes environnementales et ne prête pas attention aux effets possibles sur les populations locales » renchérit Christobal Bonifaz au même procès.

Ces pratiques ne sont pas d’un autre temps mais bien à notre porte, voire chez nous (explosion d’AZF à Toulouse en 2001), aujourd’hui. Le passif environnemental ce sont ces traces, ces souillures indélébiles que font porter de nombreuses multinationales sur les populations et l’environnement. Les scandales sont innombrables et appellent réparations. Dans les pays riches, la responsabilité environnementale des entreprises est de plus en plus pratiquée : c’est aux Etats-Unis le Superfund qui donne obligation Obligations
Obligation
Part d’un emprunt émis par une société ou une collectivité publique. Le détenteur de l’obligation, l’obligataire, a droit à un intérêt et au remboursement du montant souscrit. Il peut aussi, si la société est cotée, revendre son titre en bourse.
aux entreprises de dépolluer les zones atteintes ; c’est une directive similaire présentée en Europe en 2002. Las, ces dispositions, si elles sont un réel progrès dans les régions riches du monde, ne sont pas opposables aux entreprises multinationales dans leurs agissements hors du territoire des Etats-Unis et de l’Europe. « La réglementation environnementale est tout au plus un facteur secondaire dans les décisions d’investissement international » [14]. Le monde marche sur la tête. On pourrait se demander à qui profite le crime.

On nous tient par les armes

Les multinationales élaborent des programmes complets le long d’axes dits couloirs multi-modaux autour de voies fluviales (Amazone...), de ports, d’aéroports et de zones industrielles. Ces couloirs incluent transport, énergie, industries polluantes et socialement dégradantes, traitement sans précautions de déchets toxiques, bioprospection et exploitation etc. Ils sont protégés par des stratégies militaires (plan Colombie...) concoctées par des gouvernements avec la complicité des institutions financières internationales.

Allez donc voir en Irak.

Nos armes : raisonnement, transparence et équité

Si nous voulons nous donner les moyens de changer les choses, outre la difficulté du combat qu’il nous faut mener pour réduire leur capacité de nuisance, il nous faut aussi mener un combat intérieur pour réduire en nous-mêmes le formatage de nos mentalités et de nos comportements.

D’abord, comme l’indique Patrick Viveret, il nous faut « reconsidérer la richesse [15]  ». Parlant de la marée noire de l’Erika, des accidents de la route, de l’amiante, etc., il remarque que « ces catastrophes sont des bénédictions pour notre Produit Intérieur Brut PIB
Produit intérieur brut
Le PIB traduit la richesse totale produite sur un territoire donné, estimée par la somme des valeurs ajoutées.
Le Produit intérieur brut est un agrégat économique qui mesure la production totale sur un territoire donné, estimée par la somme des valeurs ajoutées. Cette mesure est notoirement incomplète ; elle ne tient pas compte, par exemple, de toutes les activités qui ne font pas l’objet d’un échange marchand. On appelle croissance économique la variation du PIB d’une période à l’autre.
[...]. Plus de destructions = plus de PIB »
. Dès lors, faut-il envisager les catastrophes écologiques dans les pays en développement comme des « bénédictions » puisqu’elles permettraient à « la logique du court terme et de la courte vue » de se transformer en ressources pour la croissance de demain ? D’aucuns avouent que tant que ce sont les populations du Sud qui en subissent les conséquences, il faut continuer à prendre des risques aujourd’hui. L’hypocrisie et le cynisme n’ont pas de limites pour justifier le profit immédiat. L’OMC [16] formule l’hypothèse selon laquelle la pollution s’aggrave aux premiers stades du développement puis diminue lorsqu’un certain niveau de revenu a été atteint, phénomène que les chercheurs ont baptisé courbe environnementale de Kuznets, du nom d’un Américain, prix Nobel d’économie en 1971, qui affirmait qu’aux premiers stades du développement, les inégalités augmentaient et que la tendance diminuait ensuite. Cette hypothèse n’est pas démontrée, ni pour l’environnement, ni pour le bien-être : « L’histoire des cinquante dernières années n’a pas confirmé [les théories et les hypothèses de Simon Kuznets] [17] ».

Dès lors, puisque l’humain détruit plus que la nature ne crée ou qu’il ne crée, il lui reste à s’adapter aux ressources de la nature et à celles de la pensée en complexifiant les traits relationnels de l’une à l’autre. Selon René Passet [18], le paradigme est un système terrestre ouvert, où les activités humaines ne conduiraient pas à la destruction de la biosphère à deux conditions : ne pas dépasser ses flux de reconstitution, et réorienter l’économie au service de l’humain. La biosphère inclut la sphère sociale, qui inclut l’économique et chaque sous-ensemble, s’il a des frontières osmotiques avec celui qui le contient, ne l’envahit pas pour autant. Cette théorie, que Passet nomme bio-économie, se retrouve dans la définition du développement durable qui essaie de marier les trois dimensions du social, de l’économique et de l’environnemental. La main invisible du marché, chère aux néolibéraux parce qu’elle réduit la gestion globale à l’économique, apparaît dès lors binaire et simpliste [19] ; la théorie de la complexification est le « palier trinaire » permettant d’associer le quantitatif au qualitatif dans un ensemble, la biosphère, qui les contient.

Le monde est donc plus complexe que ne le disent les économistes classiques ou néoclassiques, le capitalisme et le marxisme. Tout ne se réduit pas à des rapports de force : il faut certes tirer les leçons du passé et contrer les dominations de tous bords, mais il faut en même temps faire preuve d’imagination, d’inventivité, de créativité. La dette du carbone, la pollution généralisée etc. sont des phénomènes nouveaux auxquels il ne suffit plus d’adapter les théories économiques en vigueur. Il faut réinventer l’économie, la sortir des principes colonisateurs, nous ne sommes pas des fourmis, la philosophie de l’existence est plurielle.

La relation entre croissance et développement, par exemple, va bien au-delà de la controverse entre développementalistes et anti-développementalistes, elle doit raisonnablement inclure les bienfaits de la croissance dans un développement harmonieux et respectueux de l’environnement et de la diversité culturelle. Reconsidérer la richesse implique d’intégrer la diversité ; c’est moins facile qu’il n’y paraît.

Ainsi, on peut imaginer - et mettre en œuvre dès aujourd’hui - des systèmes où économistes, ingénieurs, anthropologues, enseignants etc. travailleraient à partir d’une approche pluridisciplinaire basée sur des audits -audits déjà largement réalisés. Les solutions aboutiraient à des pratiques où la domination culturelle et les armes seraient mises en veilleuse, où les technologies sortiraient de la froide compilation de données sans références aux capacités d’assimilation de la biosphère, où les transferts de technologies obéiraient à des lois de sauvegarde de l’humanité, où l’on ne confondrait pas les mots invention et découverte dans le monde des brevets et où l’économie deviendrait un instrument à l’usage de tous dans le respect de chacun. Systèmes trop complexes ou trop dérangeants ? Ceux qui nous entraînent dans la nuit environnementale et dans le clonage humain à leur service pourraient pourtant également tirer profit de ces solutions. Question de mentalité.




Notes

[1Rapport au Club de Rome (rapport Meadows) et Conférence de Stockholm, 1972 ; textes fondateurs du développement durable (Passet, 1979)...

[2MARTINEZ ALIER Joan, préface à La dette écologique, qui doit à qui ? édité par le Collectif de diffusion de la dette écologique (CDE, www.deudaecologica.org) et le Comité pour l’annulation de la dette du tiers monde (CADTM France, france chez cadtm.org), novembre 2003 ; traduction du livre Deuda ecológica ¿ Quien debe a quien ? Icaria editorial y Observatorio de la deuda en la globalización, Colección Contraargumentos (num 1), Barcelona, junio 2003.

[3Chlorofluorocarbone : Composé chimique constitué de carbone, de fluor et de chlore. Les chlorofluorocarbones (CFC) ont été utilisés dans les aérosols comme agents propulseurs, dans les réfrigérateurs et les climatiseurs comme frigorigènes, ainsi que dans les mousses et les matières isolantes.

[4Les termes Sud et Nord (avec des majuscules) sont ici génériques : il est bien évident que bien des élites politiques et économiques du Sud participent activement à l’hégémonie du Nord et, inversement, que bien des populations du Nord vivent dans l’asservissement dû à la marchandisation du monde.

[5MICHON Geneviève, « Du discours global aux pratiques locales ou comment les conventions sur l’environnement affectent la gestion de la forêt tropicale. » in Développement durable ? Doctrines, pratiques, évaluations. Paris, IRD, août 2002, p. 183-203.

[6LOHMANN Larry, « Le marché du carbone, dans le sillage de nouveaux problèmes ». Mouvement Mondial pour les Forêts Tropicales.

[7BOVET Philippe et PLOYE François, « Mirobolants marchés de la lutte contre l’effet de serre, les apprentis sorciers du climat », Le Monde Diplomatique, juillet 2002.

[8PARIKH, J..K., « Joint Implementation and North-South Cooperation for Climate Change », International Environmental Affairs, Vol. 7(1), 1995

[9REBELLE Bruno, La terre n’est pas à vendre. Paris, Desclée de Brouwer, 2002 ; p. 136.

[10SHIVA Vandana, La biopiraterie ou le pillage de la nature et de la connaissance. Paris, ALIASetc..., 2002 ; pp. 90-92.

[11MARECHAL Jean-Paul, « Quand la biodiversité est assimilée à une marchandise », Le Monde Diplomatique, juillet 1999.

[12In SHIVA Vandana, P. 70.

[14OMC, dossiers spéciaux N°4 : commerce et environnement, p.11.

[15VIVERET Patrick, Reconsidérer la richesse, Rapport au Secrétaire d’Etat à l’Economie Solidaire, 2001

[16OMC, idem, p.12.

[17STIGLITZ Joseph E., La grande désillusion. Fayard, 2002, p. 115.

[18PASSET R., 1979, L’économique et le vivant. Paris, Payot, 2e édit. Economica, 1996.

[19STIGLITZ Joseph E, idem,. « ...les politiques du Consensus de Washington ont été fondées sur un modèle simpliste de l’économie de marché... », p. 109.

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