La dette grecque est-elle légitime ? 

Interview d’Eric Toussaint par l’agence de presse grecque

11 mai 2015 par Eric Toussaint , Agence de presse grecque AMNA


Dans une interview accordée à l’agence de presse grecque, M. Toussaint a expliqué le rôle et le contenu de la Commission de la Vérité sur la Dette qui a achevé sa deuxième session de travail de quatre jours à Athènes.

Cette commission, qui a été créée le 4 avril – nous nous trouvons dans sa deuxième session – se compose de plus de trente membres et une quinzaine d’entre eux ne sont pas grecs. Ils viennent de dix pays différents.

Les quinze autres membres proviennent de Grèce. Il s’agit de personnalités différentes : juristes, économistes, spécialistes du contrôle des affaires publiques, etc. En ce qui concerne le contenu des recherches de la Commission, il s’agit d’enquêter sur la dette Dette Dette multilatérale : Dette qui est due à la Banque mondiale, au FMI, aux banques de développement régionales comme la Banque Africaine de Développement, et à d’autres institutions multilatérales comme le Fonds Européen de Développement.
Dette privée : Emprunts contractés par des emprunteurs privés quel que soit le prêteur.
Dette publique : Ensemble des emprunts contractés par des emprunteurs publics.
, en repérant «  la dette illégale, insoutenable, odieuse ou illégitime ».

A la question de savoir ce que la Commission peut apporter de nouveau, Eric Toussaint met l’accent sur les aspects suivants :

« Elle fournira un rapport rigoureux qui jugera du caractère légal de la dette extérieure de la Grèce. Et si, après une analyse exhaustive, il apparaît que le montant de la dette – montant très important – qui est réclamé à la Grèce revêt des caractères illégaux, odieux, illégitimes ou insoutenables, cela donnera des arguments aux pouvoirs publics grecs dans le cadre de la négociation. Cela donnera aussi des arguments à la population grecque pour qu’elle se demande ce qu’il faut faire, indépendamment des élections. »

Eric Toussaint dit encore que les Grecs « suivent ce qui se passe dans le cadre des négociations. Nous voyons dans les sondages que l’opinion publique évolue et que nos travaux participent à la prise de conscience du peuple, tant en Grèce qu’au niveau international. »

Lorsque l’Agence de presse lui demande si le problème de la dette de la Grèce, par rapport à d’autres pays, a des caractéristiques propres, M. Toussaint répond : « Oui et non. Oui, parce que 80% de la dette est réclamée par le FMI FMI
Fonds monétaire international
Le FMI a été créé en 1944 à Bretton Woods (avec la Banque mondiale, son institution jumelle). Son but était de stabiliser le système financier international en réglementant la circulation des capitaux.

À ce jour, 188 pays en sont membres (les mêmes qu’à la Banque mondiale).

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, le Fonds européen de stabilité financière (FESF), la Banque centrale européenne BCE
Banque centrale européenne
La Banque centrale européenne est une institution européenne basée à Francfort, créée en 1998. Les pays de la zone euro lui ont transféré leurs compétences en matières monétaires et son rôle officiel est d’assurer la stabilité des prix (lutter contre l’inflation) dans la dite zone.
Ses trois organes de décision (le conseil des gouverneurs, le directoire et le conseil général) sont tous composés de gouverneurs de banques centrales des pays membres et/ou de spécialistes « reconnus ». Ses statuts la veulent « indépendante » politiquement mais elle est directement influencée par le monde financier.
(BCE) et quatorze pays membres de la zone euro qui ont accordé des prêts bilatéraux à la Grèce. Cela représente 80% de la dette grecque. 

Il y a aussi le caractère unique de sa chronologie, c’est-à-dire qu’elle a été créée dans une période précise en relation avec les protagonistes et leur action Action
Actions
Valeur mobilière émise par une société par actions. Ce titre représente une fraction du capital social. Il donne au titulaire (l’actionnaire) le droit notamment de recevoir une part des bénéfices distribués (le dividende) et de participer aux assemblées générales.
. Parce que 80% de la dette est une dette très récente, qui vient de la période 2010-2012 à nos jours.

Nous parlons donc de deux programmes, appelés plans de sauvetage de la Grèce, c’est-à-dire les deux mémorandums qui se sont succédés. Ces mémorandums ont eu des conséquences dramatiques au niveau économique et, selon une série d’enquêtes, ils ont créé une récession Récession Croissance négative de l’activité économique dans un pays ou une branche pendant au moins deux trimestres. extraordinaire pour les conditions de vie du peuple grec.

Nous pouvons ainsi enquêter sur la manière dont les prêts ont été accordés, sur les politiques qui ont été adoptées et sur la période des prêts. Et ainsi préciser si le remboursement que réclament le FMI, la BCE les 14 pays-membres et le FESF est justifié ou non.

Par ailleurs, 20% de la dette se trouvent dans les mains de créanciers privés, particulièrement des banques grecques qui achètent des obligations Obligations
Obligation
Part d’un emprunt émis par une société ou une collectivité publique. Le détenteur de l’obligation, l’obligataire, a droit à un intérêt et au remboursement du montant souscrit. Il peut aussi, si la société est cotée, revendre son titre en bourse.
à court terme. Mais ils se trouvent aussi dans les mains de créanciers étrangers parmi lesquels des « fonds vautours Fonds vautour
Fonds vautours
Fonds d’investissement qui achètent sur le marché secondaire (la brocante de la dette) des titres de dette de pays qui connaissent des difficultés financières. Ils les obtiennent à un montant très inférieur à leur valeur nominale, en les achetant à d’autres investisseurs qui préfèrent s’en débarrasser à moindre coût, quitte à essuyer une perte, de peur que le pays en question se place en défaut de paiement. Les fonds vautours réclament ensuite le paiement intégral de la dette qu’ils viennent d’acquérir, allant jusqu’à attaquer le pays débiteur devant des tribunaux qui privilégient les intérêts des investisseurs, typiquement les tribunaux américains et britanniques.
 » qui spéculent sur la dette grecque, restructurée en 2012. Et là, il est bien sûr nécessaire d’analyser les sommes que réclament les grands créanciers étrangers.
 »




Traduction du grec par Grégory Dolcimascolo

Eric Toussaint

docteur en sciences politiques des universités de Liège et de Paris VIII, porte-parole du CADTM international et membre du Conseil scientifique d’ATTAC France.
Il est l’auteur des livres, Capitulation entre adultes : Grèce 2015, une alternative était possible, Syllepse, 2020, Le Système Dette. Histoire des dettes souveraines et de leur répudiation, Les liens qui libèrent, 2017 ; Bancocratie, ADEN, Bruxelles, 2014 ; Procès d’un homme exemplaire, Éditions Al Dante, Marseille, 2013 ; Un coup d’œil dans le rétroviseur. L’idéologie néolibérale des origines jusqu’à aujourd’hui, Le Cerisier, Mons, 2010. Il est coauteur avec Damien Millet des livres AAA, Audit, Annulation, Autre politique, Le Seuil, Paris, 2012 ; La dette ou la vie, Aden/CADTM, Bruxelles, 2011. Ce dernier livre a reçu le Prix du livre politique octroyé par la Foire du livre politique de Liège.
Il a coordonné les travaux de la Commission pour la Vérité sur la dette publique de la Grèce créée le 4 avril 2015 par la présidente du Parlement grec. Cette commission a fonctionné sous les auspices du parlement entre avril et octobre 2015.

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