La disgrâce de la Grameen Bank et de Muhammad Yunus

17 juillet 2011 par Patrick Bond

Aujourd’hui, ce qui fut le légendaire secteur bancaire bangladais est définitivement infecté. La pourriture se répand si rapidement et si largement que l’industrie de la microfinance est bel et bien menacée à l’échelle globale. C’est bien au-delà de la corruption des élites locales, facteur mis le plus souvent en avant par les déçus de la crise qui affecte la Grameen Bank, qu’il faut en chercher la cause.

À première vue, il semble qu’on assiste à la persécution, par un Etat oppressif, d’un courageux universitaire devenu entrepreneur et Prix Nobel de la paix en 2006, d’un homme enflammé par son désir de voir le statut socio-économique de pauvres femmes s’améliorer grâce à l’octroi de crédits non sécurisés et de prêts collectifs. En effet, le 5 avril, la Cour suprême du Bangladesh a confirmé que cet homme, Muhammad Yunus, devait démissionner de la direction de la Grameen Bank, et cela, en dépit du fait qu’il ait su catalyser un immense flux d’aide financière vers l’un des pays les plus pauvres d’Asie. Avec une part de 25 % du marché mondial de la microfinance, le Bangladesh en est devenu le principal marché.

Les barons de la finance américaine au secours de Yunus

A y regarder de plus près, on voit apparaître dans ce tableau la célèbre firme Burson-Marsteller (B-M), dans le rôle du façonneur d’image (spin doctor) de Yunus. Or, comme l’a observé Rachel Maddow de la télévision MSNBC : « lorsque le Mal a besoin de se refaire une image, le Mal compose le numéro de Burson Marsteller ». B-M a en effet fait office d’agence de relations publiques pour l’industrie américaine du tabac (afin d’organiser l’« Alliance des fumeurs nationaux »), pour la dictature militaire argentine qui a assassiné 35’000 personnes, pour le régime indonésien qui a commis des massacres dans le Timor oriental, pour les militaires nigériens, pour le président roumain Nicolae Ceausescu et pour la famille royale saoudienne.

En février, Mary Robinson, première dame d’Irlande et figure publique numéro un des Amis de la Grameen, s’était engagée, elle aussi, à soutenir B-M dans la défense de Yunus. Cela n’a pas marché puisqu’en début mars, Yunus a été licencié par le gouvernement de Sheikh Hasina Wazed, dont le parti, la Ligue Awami a gagné de façon écrasante les élections de 2008i.

L’épreuve de force en cours entre l’Etat et la banque a été déclenchée, selon le fils de Hasina, Sajeeb Wazed, lorsqu’un documentaire de la télévision publique norvégienne a révélé, l’année dernière, les «  irrégularités financières massives de la Grameen ». Le film, Caught in Micro Debt, dévoile, qu’il y a quinze ans, 100 millions de dollars d’aide ont été régulièrement transférés de la banque non lucrative, la Grameen, à une douzaine de firmes privées lucratives contrôlées par Yunus au travers de la société Grameen Kalyan.

Les autorités norvégiennes, furieuses, ont alors demandé que 30 millions de dollars leur soient restitués. La correspondance personnelle de Yunus sur cette affaire est embarrassante, voire même accablante. « Dans plusieurs cas » dénonce Wazed, ses actes se sont avérés «  être totalement illégaux et constitués des détournements de fonds ». Wazed fait également état d’usure : « la Grameen Bank applique des taux d’intérêt de 30 % sur les prêts et un montant additionnel de 10 % d’épargne forcée », aux couches les plus pauvres de la société. Ses méthodes de recouvrement des crédits sont brutales. Si, par exemple, l’employé chargé de récupérer les fonds n’y parvient pas, il voit le montant non récupéré déduit de son propre salaire. Parmi les méthodes utilisées, il y a aussi de nombreux cas, bien documentés, qui s’apparentent à des abus et à des infractions criminelles de « maltraitance  » au sens de la loi bangladaise. (…).

Le 25 avril, le rapport de 90 pages du Comité officiel d’enquête de l’Etat révèle que « dans toutes les activités (sur lesquelles a porté l’enquête)… la tendance à violer les lois et les règles de la Grameen Bank est patente. En fait, l’organisation ne s’est pas conformée aux règles et aux lois, mais s’est développée sous la dépendance totale d’un seul individu ». (…) En décembre dernier, Hasina a surnommé Yunus le « vampire des pauvres ».

Les rôles croisés dans cette affaire de Robinson, de son ami James Wolfensohn (coprésident de la Grameen et président de la Banque mondiale Banque mondiale
BM
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD) a été créée en juillet 1944 à Bretton Woods (États-Unis), à l’initiative de 45 pays réunis pour la première Conférence monétaire et financière des Nations unies. En 2011, 187 pays en étaient membres.

Créée en 1944 à Bretton Woods dans le cadre du nouveau système monétaire international, la Banque possède un capital apporté par les pays membres et surtout emprunte sur les marchés internationaux de capitaux. La Banque finance des projets sectoriels, publics ou privés, à destination des pays du Tiers Monde et de l’ex-bloc soviétique. Elle se compose des cinq filiales suivantes :
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD, 184 membres en 2003) octroie des prêts concernant de grands secteurs d’activité (agriculture et énergie), essentiellement aux pays à revenus intermédiaires.
L’Association internationale pour le développement (AID, ou IDA selon son appellation anglophone, 164 membres en 2003) s’est spécialisée dans l’octroi à très long terme (35 à 40 ans, dont 10 de grâce) de prêts à taux d’intérêt nuls ou très faibles à destination des pays les moins avancés (PMA).
La Société financière internationale (SFI) est la filiale de la Banque qui a en charge le financement d’entreprises ou d’institutions privées du Tiers Monde.
Enfin, le Centre international de règlements des différends relatifs aux investissements (CIRDI) gère les conflits d’intérêts tandis que l’Agence multilatérale de garantie des investissements (AMGI) cherche à favoriser l’investissement dans les PED. Avec l’accroissement de l’endettement, la Banque mondiale a, en accord avec le FMI, développé ses interventions dans une perspective macro-économique. Ainsi la Banque impose-t-elle de plus en plus la mise en place de politiques d’ajustement destinées à équilibrer la balance des paiements des pays lourdement endettés. La Banque ne se prive pas de « conseiller » les pays soumis à la thérapeutique du FMI sur la meilleure façon de réduire les déficits budgétaires, de mobiliser l’épargne interne, d’inciter les investisseurs étrangers à s’installer sur place, de libéraliser les changes et les prix. Enfin, la Banque participe financièrement à ces programmes en accordant aux pays qui suivent cette politique, des prêts d’ajustement structurel depuis 1982.

TYPES DE PRETS ACCORDES PAR LA BM :
1) Les prêts-projets : prêts classiques pour des centrales thermiques, le secteur pétrolier, les industries forestières, les projets agricoles, barrages, routes, distribution et assainissement de l’eau, etc.
2) Les prêts d’ajustement sectoriel qui s’adressent à un secteur entier d’une économie nationale : énergie, agriculture, industrie, etc.
3) Les prêts à des institutions qui servent à orienter les politiques de certaines institutions vers le commerce extérieur et à ouvrir la voie aux transnationales. Ils financent aussi la privatisation des services publics.
4) Les prêts d’ajustement structurel, censés atténuer la crise de la dette, qui favorisent invariablement une politique néo-libérale.
5) Les prêts pour lutter contre la pauvreté.
Site : http://www.banquemondiale.org
durant sa période la plus controversée de 1995-2005), de B-M, du Département d’Etat américain et du gouvernement bangladais sont emblématiques du désordre entre Etat, capital, société civile.

La visite de Wolfensohn à Hasina en mars, l’illustre bien. Après que ses demandes à Hasina furent apparemment rejetées, la Banque mondiale ainsi que le Fonds monétaire international FMI
Fonds monétaire international
Le FMI a été créé en 1944 à Bretton Woods (avec la Banque mondiale, son institution jumelle). Son but était de stabiliser le système financier international en réglementant la circulation des capitaux.

À ce jour, 188 pays en sont membres (les mêmes qu’à la Banque mondiale).

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coupèrent 500 millions de dollars dans les prêts que le gouvernement de Sheik Hasina Wazed attendait. […] Une autre icône politique féminine, Hillary Clinton, est entrée dans la bataille. Elle a demandé qu’Hasina cesse ses attaques alors même que son « Village Hillary  » du Bangladesh est considéré comme un cas exemplaire d’échec de la microfinance. Le mois dernier, enfin, le sous-secrétaire d’Etat américain, Robert Blake, a joué de la menace en affirmant que les relations bilatérales entre les Etats-Unis et le Bangladesh ne manqueraient pas de subir les conséquences d’un licenciement de Yunus. […]

Intérêts suicidaires, créanciers cupides et ONG

La crise du secteur est d’importance mondiale parce qu’elle met en lumière les limites de la microfinance et de ses taux d’intérêt hautement — et littéralement — suicidaires imposés par les créanciers dans bien d’autres lieux d’Asie du Sud. Selon le journal londonien The Guardian du mois dernier, 30 millions de ménages indiens ont emprunté plus de 3 milliards en microcrédit depuis la moitié des années 1990. « Dans les mois récents, l’industrie a été plongée dans la crise alors qu’il devenait clair qu’un nombre significatif d’emprunteurs – entre un dixième et un tiers, selon les estimations – n’avaient pas les moyens de rembourser leurs prêts ». Ces prêts prédateurs sont l’équivalent des subprimes Subprimes Crédits hypothécaires spéciaux développés à partir du milieu des années 2000, principalement aux États-Unis. Spéciaux car, à l’inverse des crédits « primes », ils sont destinés à des ménages à faibles revenus déjà fortement endettés et étaient donc plus risqués ; ils étaient ainsi également potentiellement plus (« sub ») rentables, avec des taux d’intérêts variables augmentant avec le temps ; la seule garantie reposant généralement sur l’hypothèque, le prêteur se remboursant alors par la vente de la maison en cas de non-remboursement. Ces crédits ont été titrisés - leurs risques ont été « dispersés » dans des produits financiers - et achetés en masse par les grandes banques, qui se sont retrouvées avec une quantité énorme de titres qui ne valaient plus rien lorsque la bulle spéculative immobilière a éclaté fin 2007.
Voir l’outil pédagogique « Le puzzle des subprimes »
hypothécaires de la crise américaine de 2007-2009. Selon The Guardian, « les cinq dernières années ont été marquées par la vente agressive de prêts à des villageois souvent illettrés. Elle fut suivie par un recouvrement des créances Créances Créances : Somme d’argent qu’une personne (le créancier) a le droit d’exiger d’une autre personne (le débiteur). tout aussi agressif  ». En conséquence, la décennie passée a été témoin de plus de 200’000 suicides de paysans en Inde. Le principal journaliste indien du monde rural, l’hindouiste P. Sainath a rapporté que : « Ceux qui se sont donné la mort étaient profondément endettés ».

L’anthropologue Karim Lamiaii de l’Université de l’Oregon décrit également les principales ONG bangladaises de microfinance, en affirmant que « beaucoup de ces organisations opèrent comme des requins ! L’idée que même les pauvres puissent recevoir des crédits et qu’ils remboursent 98 % de leurs prêts, sonne comme une douce musique aux oreilles des créanciers et des grandes firmes. La Grameen Bank illustre la pensée néolibérale du développement : l’entrepreunariat individuel et la compétition ». Karim conclut : « remplaçons le mot crédit par celui de dette Dette Dette multilatérale : Dette qui est due à la Banque mondiale, au FMI, aux banques de développement régionales comme la Banque Africaine de Développement, et à d’autres institutions multilatérales comme le Fonds Européen de Développement.
Dette privée : Emprunts contractés par des emprunteurs privés quel que soit le prêteur.
Dette publique : Ensemble des emprunts contractés par des emprunteurs publics.
. La dette, un droit humain ? Comment cela sonne-t-il ? La dette est une relation de pouvoir et d’inégalité entre l’institution de crédit et le débiteur
 ». […]

Un modèle de lutte : l’accès aux génériques anti-VIH

Pour Clinton, Wolfensohn et Robinson, il peut paraître approprié, même urgent, de défendre la Grameen Bank. Mais, à y regarder de plus près, il serait préférable de passer à une stratégie de post-microfinance qui permettrait de réellement réduire la pauvreté et de renforcer la position des femmes. Ce type de stratégie est bien plus puissant lorsqu’il est fondé sur une action Action
Actions
Valeur mobilière émise par une société par actions. Ce titre représente une fraction du capital social. Il donne au titulaire (l’actionnaire) le droit notamment de recevoir une part des bénéfices distribués (le dividende) et de participer aux assemblées générales.
collective, généralement associée aux mouvements sociaux ou aux organisations syndicales.

Durant la dernière décennie, un des meilleurs exemples de ce type est la victoire du Brésil, de la Thaïlande, de l’Inde et plus particulièrement de l’Afrique du Sud pour l’accès aux médicaments contre le sida. Cet accès avait été empêché par le Département d’Etat américain qui, sous Bill Clinton, cherchait à éviter que le gouvernement de Mandela ne fournisse des traitements génériques. Le secret de la victoire ne fut pas l’entrepreunariat mais, bien au contraire, l’activisme populaire de masse fondé sur un mode d’ organisation démocratique et sur une critique vigoureuse d’une part du déni du gouvernement sud-africain post-Mandela concernant les questions du sida, du système de droits de propriété intellectuelle et des monopoles médicaux d’autre part, ainsi que du rôle joué par le représentant de Washington au sein de l’Organisation mondiale du commerce OMC
Organisation mondiale du commerce
Née le 1er janvier 1995, elle remplace le forum permanent de négociation qu’était l’Accord général sur les tarifs douaniers et le commerce (GATT) où les États avaient seulement le statut de « parties contractuelles ». Un des objectifs de l’OMC est le démantèlement, lorsqu’ils existent encore, des monopoles nationaux constitués en vertu d’une décision publique. C’est déjà le cas pour les télécommunications dont la décision a été prise dans le cadre de l’OMC en février 97. Mais il en reste d’autres comme les chemins de fer qui attirent la convoitise des grands groupes financiers.

Un autre objectif est la libéralisation totale des investissements. L’instrument utilisé a été le projet d’Accord multilatéral sur l’investissement (AMI). L’AMI dont l’élaboration avait été décidée lors de la réunion ministérielle de l’OCDE de mai 1995, vise l’ensemble des investissements : directs (industrie, services, ressources naturelles) et de portefeuille. Il prévoit des dispositifs de protection, notamment pour le rapatriement total des bénéfices. L’AMI a été comme tel abandonné en 1997 mais est réapparu sous la forme d’une multitude d’Accords bilatéraux sur l’investissement, ce sont les nouveaux « habits » de l’AMI.

L’OMC fonctionne selon le mode « un pays - une voix » mais les délégués des pays du Sud ne font pas le poids face aux tonnes de documents à étudier, à l’armée de fonctionnaires, avocats, etc. des pays du Nord. Les décisions se prennent entre puissants dans les « green rooms ». Toutefois, dans la lancée de l’épisode de Seattle en novembre 1999, la conférence de Cancun (Mexique) en septembre 2003 a été marquée par la résistance d’un groupe de 22 pays émergents du Sud, qui se sont alliés en la circonstance pour mener la conférence à l’échec, face à l’intransigeance des pays du Nord.
Site : http://www.wto.org/indexfr.htm
, Robert Zeoellick (actuellement président de la Banque mondiale) et des profits des grosses firmes pharmaceutiques.
Le résultat est impressionnant : le successeur de Mandela, Thabo Mbeki fut limogé par son propre parti ; le traité ADPIC de l’OMC (sur la propriété intellectuelle) comporte désormais une exception pour permettre la production locale de remèdes (et le gouvernement américain aide même à la financer) ; et pour ceux qui ont besoin d’un traitement contre le sida, alors même qu’il coûte plus de 10’000 dollars par an, ce traitement est désormais gratuit. Par contraste, le secteur de la microfinance d’Afrique du Sud est notoirement en faillite.

Comme l’a confirmé un économiste de l’Université de Cambridge (concernant l’incapacité de la microfinance à répondre aux besoins des plus pauvres), Ha-Joon Chang, « Ils ne sortiront jamais de la pauvreté parce qu’ils doivent payer entre 30-40-50, parfois 100 % de taux d’intérêt. Quel business fait ce type de profit ? »[…]
Aujourd’hui, il est difficile d’ignorer l’écrasante évidence : ce ne sont pas que les créanciers à la recherche de profits, mais également les ONG, qui poussent à la microfinance. Considérée comme un remède miracle, liée à la pauvreté des femmes, elle fait souvent plus de mal que de bien. Alliés au Département d’Etat, à la Banque mondiale et à Burson-Marsteller, même ceux qui, comme Mary Robinson, s’efforcent d’élever le niveau de vie des femmes sont en train de suivre la chute de la Grameen tout comme le rapide déclin de la réputation du microcrédit.

Article paru dans Asia Left Observer (12 juin 2011).
Traduction, coupures et intertitres : Isabelle Lucas.


Auteur.e

Patrick Bond

professeur à l’Université du KwaZulu-Natal, Afrique du Sud, où il a dirigé le Centre pour la société civile depuis 2004. Ses intérêts de recherche portent sur l’économie politique, l’environnement, la politique sociale, et la géopolitique.