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7 juillet 2009 par Damien Millet, Éric Toussaint
(Version courte)
Robert McNamara, qui vient de s’éteindre à l’âge de 93 ans, est peu connu du grand public. Pourtant, son action entre 1961 et 1981 a contribué à façonner l’économie mondiale d’aujourd’hui. A l’heure du bilan il est essentiel de comprendre l’étendue des ravages causés par sa carrière, appuyée sur le triptyque « commerce, guerre, dette ».
Premier PDG de la multinationale automobile Ford à ne pas être membre de la famille Ford, McNamara ne le restera que cinq semaines avant de devenir secrétaire à la Défense des États-Unis sous la présidence de John F. Kennedy (1961-1963), poste qu’il a conservé sous le président Lyndon B. Johnson (1963-1968). McNamara est l’un des principaux artisans de l’agression militaire des États-Unis au Vietnam, guerre bien souvent surnommée « la guerre de McNamara ». Il a exercé des pressions incessantes pour y envoyer davantage de troupes militaires, au total plus de 500 000 soldats. Environ 1 million de combattants communistes vietnamiens et 4 millions de civils ont été tués entre 1961 et 1975. Des années plus tard, McNamara reconnaîtra ses torts : « Nous, membres des administrations Kennedy et Johnson parties prenantes aux décisions sur le Vietnam [...] avons eu tort, terriblement tort. » Il ajoutera même : « Je n’avais jamais visité l’Indochine et je ne comprenais rien à son histoire, à sa langue, à sa culture, à ses valeurs. Je n’y étais en rien sensible. […] Quand il s’agissait du Vietnam, nous nous trouvions en position de décider d’une politique pour une terra incognita |1|. »
En 1968, alors que la situation est devenue inextricable pour les États-Unis, McNamara est nommé président de la Banque mondiale, où il va agir comme un missionnaire poursuivant une campagne anticommuniste. Son arrivée marque un réel tournant pour la Banque mondiale qui donne alors un coup d’accélérateur à la dette en l’utilisant comme une véritable arme géopolitique. De 1968 à 1973, la Banque mondiale accorde davantage de prêts que pendant toute la période 1945-1968. Elle incite les pays du Sud à emprunter massivement afin de financer la modernisation de leur appareil d’exportation et de les connecter plus étroitement au marché mondial. En fait, McNamara pousse les pays du Sud à se soumettre aux conditionnalités associées à ces prêts, à accepter des infrastructures inutiles, des budgets sociaux insuffisants, des grands barrages ruineux dans un environnement saccagé, des dettes colossales… L’appât utilisé : des liquidités mises à disposition des gouvernements en place sans aucun mécanisme de lutte contre la corruption et le détournement de fonds publics. En échange de ces liquidités, les gouvernants acceptent la plupart des recommandations de la Banque mondiale.
A qui ces prêts sont-ils accordés ? En pleine guerre froide, la Banque mondiale agit pour contrecarrer l’influence soviétique et les différentes tentatives nationalistes et anti-impérialistes. Comme l’a souligné un rapport de l’Assemblée nationale française, son « rôle était de fidéliser la clientèle du tiers-monde en faveur du monde occidental |2| ». La stratégie a été double. D’une part, la Banque mondiale a soutenu les alliés stratégiques des États-Unis dans les différentes régions du globe (Mobutu au Zaïre, Suharto en Indonésie, Marcos aux Philippines, Pinochet au Chili, les dictatures brésilienne et argentine…) pour renforcer la zone d’influence états-unienne. D’autre part, la Banque mondiale a prêté de manière conditionnelle à des pays qui tentaient d’appliquer des politiques en rupture avec le modèle capitaliste dominant, afin d’acquérir un droit de regard sur leurs politiques économiques. McNamara s’efforce donc de stopper le développement de politiques indépendantes et de ramener dans le giron des grandes puissances industrielles nombre de dirigeants qui avaient pris leurs distances (Nasser en Égypte, N’Krumah au Ghana, Manley en Jamaïque, Sukarno en Indonésie…) |3|.
Au début des années 1980, les pays du Sud, surendettés, subissent de plein fouet la hausse brutale des taux d’intérêt et la dégringolade des cours des matières premières, qu’ils produisent de plus en plus pour rembourser leur dette, mais pour lesquels ils se font concurrence alors que la demande n’a pas augmenté au Nord. En cours de jeu, les règles changent brusquement. Les conséquences seront terribles pour les peuples du Sud qui sont contraints par le FMI et la Banque mondiale de se saigner aux quatre veines pour rembourser de riches créanciers.
Rien n’a été fait pour amortir le choc et le risque qu’une crise de la dette survienne était connu très tôt des grands argentiers. Durant les années 1970, la Banque mondiale tient un double langage : l’un, officiel, destiné au public et aux pays endettés dit qu’il n’y a pas de quoi s’inquiéter et que les problèmes éventuels seront de courte durée ; l’autre, alarmant, est tenu à huis clos lors des discussions internes |4|.
Par exemple, McNamara affirme en 1973 : « Le taux moyen d’augmentation de la dette depuis la décennie de 1960 a représenté presque le double du taux de croissance des revenus d’exportation avec lesquels les pays endettés doivent assurer ce service de la dette. Cette situation ne peut continuer indéfiniment. » Dans le même temps, il maintient la pression sur les pays du tiers-monde afin qu’ils accroissent leur endettement.
Dans le Rapport sur le développement dans le monde publié en 1981 quelques mois avant que McNamara ne quitte la Banque mondiale, on peut lire : « Il semble très probable que les emprunteurs et les prêteurs vont s’adapter aux conditions changeantes sans précipiter une crise générale de confiance |5|. » Le 20 août 1982, le Mexique annonce qu’il n’est plus en mesure de continuer les paiements. La crise se répand comme une traînée de poudre. Les pays en développement en paient encore les conséquences aujourd’hui.
McNamara a eu tort au Vietnam en organisant une guerre coloniale absurde, il a eu tort à la Banque mondiale en menant les pays du Sud à un surendettement tragique. L’action de McNamara pendant 20 ans avait deux objectifs qui ont été menés à bien : reprendre l’avantage à l’égard de pays qui avaient affirmé leur volonté d’indépendance et augmenter la domination sur les peuples du Sud. Aujourd’hui, il est triste que McNamara n’ait pas été contraint de rendre des comptes à ce sujet.
|1| Robert McNamara, Avec le recul, La tragédie du Vietnam et ses leçons, Seuil, 1996.
|2| Voir Rapport 2000 de la Commission des Finances de l’Assemblée nationale sur les activités et le contrôle du FMI et de la Banque mondiale.
|3| Voir D Millet et Eric Toussaint, 60 Questions 60 Réponses sur la dette, le FMI et la Banque mondiale, CADTM-Syllepse, novembre 2008.
|4| Voir Eric Toussaint, Banque mondiale, le coup d’Etat permanent, CADTM-Syllepse, 2006.
|5| Cité par Nicholas Stern et Francisco Ferreira, « The World Bank as ‘intellectual actor’ », 1997, in Devesh Kapur, John P. Lewis, Richard Webb, The World Bank, Its First Half Century, Volume 2, 1997, p.559.
Damien Millet est porte-parole du CADTM France (Comité pour l’annulation
de la dette du tiers-monde).
Eric Toussaint est président du CADTM Belgique. Ils ont écrit ensemble le livre « 60 Questions 60 Réponses sur la dette, le FMI et la Banque mondiale », CADTM/Syllepse,
novembre 2008.