Forum social mondial, Mumbaï 2004

La force croissante du Forum social mondial

9 février 2004 par Immanuel Wallerstein


La quatrième réunion du Forum Social Mondial (FSM) qui s’est tenue à Mumbai (en Inde) récemment du 16 au 21 janvier 2004, a été un grand pas en avant pour sa croissance ; en cinq ans, il est devenu un des principaux protagonistes de la scène mondiale. Son histoire origine de trois événements rapprochés l’un de l’autre : le premier fut le succès des manifestations de masses contre la réunion de l’Organisation Mondiale du Commerce OMC
Organisation mondiale du commerce
Née le 1er janvier 1995, elle remplace le forum permanent de négociation qu’était l’Accord général sur les tarifs douaniers et le commerce (GATT) où les États avaient seulement le statut de « parties contractuelles ». Un des objectifs de l’OMC est le démantèlement, lorsqu’ils existent encore, des monopoles nationaux constitués en vertu d’une décision publique. C’est déjà le cas pour les télécommunications dont la décision a été prise dans le cadre de l’OMC en février 97. Mais il en reste d’autres comme les chemins de fer qui attirent la convoitise des grands groupes financiers.

Un autre objectif est la libéralisation totale des investissements. L’instrument utilisé a été le projet d’Accord multilatéral sur l’investissement (AMI). L’AMI dont l’élaboration avait été décidée lors de la réunion ministérielle de l’OCDE de mai 1995, vise l’ensemble des investissements : directs (industrie, services, ressources naturelles) et de portefeuille. Il prévoit des dispositifs de protection, notamment pour le rapatriement total des bénéfices. L’AMI a été comme tel abandonné en 1997 mais est réapparu sous la forme d’une multitude d’Accords bilatéraux sur l’investissement, ce sont les nouveaux « habits » de l’AMI.

L’OMC fonctionne selon le mode « un pays - une voix » mais les délégués des pays du Sud ne font pas le poids face aux tonnes de documents à étudier, à l’armée de fonctionnaires, avocats, etc. des pays du Nord. Les décisions se prennent entre puissants dans les « green rooms ». Toutefois, dans la lancée de l’épisode de Seattle en novembre 1999, la conférence de Cancun (Mexique) en septembre 2003 a été marquée par la résistance d’un groupe de 22 pays émergents du Sud, qui se sont alliés en la circonstance pour mener la conférence à l’échec, face à l’intransigeance des pays du Nord.
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à Seattle en novembre 1999. Un groupe important de manifestants, des américains pour la plupart - une coalition quasi impensable de syndicalistes de l’AFL-CIO, d’écologistes, et d’anarchistes - a réussi à faire échouer l’assemblée. Deux mois plus tard, en janvier 2000 à Davos, un « anti-Davos à Davos » a présenté les arguments anti-néolibéraux devant la presse mondiale. Enfin, en février 2000, des dirigeants brésiliens des mouvements populaires, Chico Whitaker et Oded Grajew, se sont réunis à Paris pour discuter avec Bernard Cassen, directeur du Monde Diplomatique et président d’ATTAC-France. Ces deux Brésiliens ont proposé à Cassen d’unir leurs forces et d’organiser une assemblée mondiale qui combinerait des manifestations de masse et l’analyse intellectuelle. Ils la convoquèrent à Porto Alegre (au Brésil), en même temps que la réunion de 2001 du Forum Économique Mondial de Davos, lui donnant le nom de Forum Social Mondial et Cassen affirma que son objectif était de couler Davos.

En 2001, on attendait 1500 personne à Porto Alegre, il en est venu 10 000. La majorité d’entre elles venait d’Amérique latine, de France et d’Italie. Le FSM définissait ses principes constituant ainsi : « une réunion ouverte à tout type de groupes et mouvements de la société civile opposés au néolibéralisme et à la domination du monde par le capital et quelque autre forme d’impérialisme ». Son thème était « Un autre monde est possible » on parlait d’un « processus » et non d’une organisation ; on n’allait pas adopter des résolutions comme telles au Forum, ni faire des propositions d’action Action
Actions
Valeur mobilière émise par une société par actions. Ce titre représente une fraction du capital social. Il donne au titulaire (l’actionnaire) le droit notamment de recevoir une part des bénéfices distribués (le dividende) et de participer aux assemblées générales.
, mais on pourrait prendre des positions à ce sujet soit au Forum ou par des participants à ce dernier ; il était « pluraliste, diversifié, anti-confessionnel, non-gouvernemental et non-partidaire » et il agirait de façon décentralisée. En bref, il n’y aurait pas ni hiérarchie ni discipline organisationnelle.

C’était une formule originale et très différente des mouvements antisystématiques traditionnels comme l’Internationale Communiste et autres et ce fut un succès. La seconde assemblée à Porto Alegre a réuni 40 000 personnes, avec une présence notable de personnes en provenance des États-Unis. Le troisième Forum, en 2003, a réuni de 70 000 à 80 000 participantEs, qui représentaient toute une gamme de mouvements, des réformistes et des révolutionnaires, des opprimées et des exclus, la vieille et la nouvelle gauche, des mouvements sociaux et des ONGs, ainsi qu’un grand nombre de personnalités politiques. La presse mondiale lui a donné une couverture toujours plus importante.

Mais il s’est produit certains problèmes. Les trois plus importants ont été : 1. La tension entre ceux qui insistaient pour maintenir une formule de forum ouvert et ceux qui désiraient que le forum se convertisse en un mouvement des mouvements et peut-être finalement en une autre « Internationale » 2. L’insuffisance de la participation de l’Asie, de l’Afrique et de l’Europe centro-orientale. ; 3. Des divergences concernant la structure interne et le financement du FSM. Jusqu’à quel point avait-on affaire à une structure démocratique et indépendante ? Ces trois problèmes ont été étudiés au Forum de Mumbai, qui était le premier qui se tenait dans un lieu différent de Porto Alegre.

L’idée d’un forum ouvert est considérée par les premiers fondateurs comme un élément clé de la force du FSM. Ils argumentent que le fait de s’écarter de cette formulait conduirait à des exclusions et convertirait le FSM en un mouvement sectaire de plus. Pour garantir cette orientation, sa base de principe a exclu la « représentation des partis » et des « organisations militaires » mais il n’a pas été facile d’y parvenir car nombre de partis comme les mouvements de guérillas usent de toutes sortes d’organisations frontistes et des participations sont demeurées contreversées car beaucoup de participantEs ne voient pas les raisons d’exclure les partis (alors qu’aucun ne bénéficie d’une position de contrôle) et, de plus, parmi les organisations guérilléristes, on retrouve les Zapatistes (qui se présentent ainsi alors que leur action militaire est quasi nulle) et qui ont des sympathies parmi beaucoup de participantEs qui les considèrent comme un mouvement modèle.

En déplaçant le Forum du Brésil à l’Inde, d’un pays où la majorité des mouvements appuie plus ou moins le Parti des travailleurs (PT) et qui ne demande pas la présence formelle de ce dernier, à un pays où les mouvements sont divisés en un grand nombre de partis et qui sont des organisations de masse clé, le comité d’organisation indien a révoqué l’exclusion des partis. La question de la violence a aggravé la discorde. Un petit mouvement maoïste a organisé un contre-forum, sous le nom de « Résistance Mumbai 2004 » qui s’est tenu près du FSM et qui l’a dénoncé comme un mélange de trotskistes, de sociaux-démocrates et d’organisations de masse réformistes, d’ONGs financés par les transnationales, bref comme un leurre favorisant l’inaction et la contre-révolution. Ils ont critiqué l’idée d’un Forum Ouvert (ce qui pour eux équivalait à un débat télévisé) ; et même le thème du Forum, l’objectif n’est pas un « autre monde » mais le socialisme) et le financement du FSM (le fait que dans le passé, il ait obtenu de l’argent de la Fondation Ford).

Mais « Résistance Mumbai 2004 » a été un événement de deuxième ordre, même si il a provoqué quelques discussions intéressantes au FSM, il n’a attiré que 2% des personnes qui ont assisté au FSM. En ce qui concerne les appels à l’action du FSM, beaucoup ont fait remarquer que les manifestations dans le monde entier contre la guerre en Irak le 15 février 2003 ont été inspirées et organisées par des participantEs du FSM. Enfin, tous semblaient d’accord que le FSM continue d’être un forum ouvert mais qu’il devait peut-être trouver les moyens d’inclure dans ses rangs les groupes qui désireraient entreprendre des actions communes. Déjà, il y a eu une assemblée des mouvements qui s’est réunie durant la tenue du FSM et qui a adopté des résolutions débouchant sur des actions concrètes. Ces derniers ont planifié la tenue d’une journée mondiale de mobilisations pour le 20 mars 2004, anniversaire de l’invasion étatsunienne de l’Irak.

Le désir d’élargir le cadre géographique du FSM a été une des raisons pour déplacer sa tenue à Mumbai, et ce fut un succès spectaculaire. En 2002, selon le principal organisateur indien, il n’y avait pas plus de 200 personnes du pays qui avait entendu parler du Forum Social Mondial. En 2004 des centaines d’organisations et plus de 100 000 Indiens y sont venues, en provenance de tous les groupes sociaux, et parmi eux 30 000 dalits (les intouchables), les adivasi (les peuples tribaux) et des femmes de partout. En outre, à la différence de la culture politique traditionnelle en Inde, pour la première fois, un large gamme de tendances politiques ont travaillé ensemble. En 2005, l’assemblée du FSM retournera à Porto Alegre et en 2006 on planifie de la tenir en Afrique.

Pour conclure, la structure interne du FSM a été un thème ouvertement débattu. En 2002, un conseil international de 150 membres a été créé ; ces membres sont tous cooptés par les organisateurs. Il est largement représentatif, mais il n’a pas été élu et on pourrait affirmer que cela signifie que le FSM a une structure hiérarchique. Est-ce démocratique ? Le conseil international prend des décisions importantes : où se tiendra les assemblées ; qui parlera durant les sessions plénières (les « étoiles ») et qui pourra être exclu de la participation, bien que la majorité des rencontres s’organisent de bas en haut. A Mumbai, il y avait 50 « séminaires » ou plus qui se tenaient en même temps, tous de façon autonome. Dans les sessions qui ont analysé les structures du FSM, on a réclamé une plus grande ouverture dans la prise de décision, de façon à ce que les participantEs puissent influencer ces dernières, mais sans convertir le FSM en une structure hiérarchique. Ce n’est pas facile, mais, au moins on débat publiquement.

On ne doit pas perdre de vue l’évolution des thématiques. A Seattle, on parlait de mettre un frein à l’OMC, mais depuis l’assemblée de Cancun en 2003, la menace que constituait l’OMC est devenue moins importante. De fait, bien que le néolibéralisme continue d’être la préoccupation principale du FSM, on a vu qu’il est parvenu à avoir une influence notable, sur l’attitude des États brésiliens et indiens. La réunion de Davos a été à peine mentionnée cette année, mais s’il une a eu un point de mire dans tous les ateliers cette année, et dans toutes les manifestations, ce fut George W. Bush. Comme le disait très clairement une coalition de femmes pakistanaises : « Dans le monde, il faut éradiquer tout ce que Bush a semé ».



Traduction : La Gauche.

Source : La Jornada, 09-02-04.

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