La gauche grecque et ses dérives « macédoniennes » ou comment on ouvre la voie à la menace fasciste !

22 février par Yorgos Mitralias


Fin janvier début février 2018, plusieurs centaines de milliers de Grecs ont participé à deux grandes manifestations, d’abord à Thessalonique et ensuite à Athènes, dont le mot d’ordre était un non catégorique à tout accord avec la République de Macédoine concernant son nom officiel. Mikis Theodorakis était le principal orateur à la manifestation d’Athènes.

Alors, est-ce vraiment une « surprise désagréable » que Theodorakis se frotte publiquement aux apologistes du racisme, de l’antisémitisme, de l’anticommunisme et de la cauchemardesque « pureté ethnique » ? Désagréable, sans doute. Surprise, pourtant non. Et si le problème était seulement Mikis, le mal serait mineur. Cependant, puisqu’il ne s’agit pas seulement de lui mais aussi de plusieurs autres, le problème est énorme et le danger imminent. Il est donc temps pour qu’on appelle les choses par leur vrai nom…

Première vérité : La gauche grecque, ou tout au moins une grande partie d’elle puisqu’il y a - heureusement - des exceptions qui sauvent son honneur, souffre d’un chauvinisme pathologique qui touche - et parfois dépasse - les limites du racisme. Depuis quand ? Mais, sans doute depuis fort longtemps, depuis au moins plusieurs décennies.

Deuxième vérité : Ce chauvinisme traditionnel, qu’elle appelle « patriotisme », la gauche grecque non seulement ne le cache pas mais en est fière, et le présente presque comme s’il était la vertu suprême exempte de toute critique.

Troisième vérité : La critique de son chauvinisme est impensable parce qu’il est pratiqué au nom de deux tabous grecs unanimement acceptés : la « communauté nationale d’âmes » et « l’union nationale » imposées par ce qu’on appelle « questions » ou « causes nationales ».

Quatrième vérité : L’acceptation de ces deux tabous de la part de la gauche grecque est la conséquence logique du fait qu’elle pense traditionnellement la société grecque comme un tout unique dont les différenciations (de classe et autres) sont d’importance secondaire puisqu’elles reculent devant « l’intérêt national ». En d’autres termes, la lutte de classe est renvoyée aux calendes grecques…

Cinquième vérité : Étant donnée que cette « union nationale » constitue un besoin vital et aussi « l’étendard » idéologique de la domination bourgeoise, son acceptation de la part de la gauche grecque conduit inévitablement cette dernière à accepter et à adopter la plupart - sinon toutes - les croyances obscurantistes et réactionnaires au nom desquelles « l’union nationale » est imposée à la population et est mise en pratique : la supériorité de l’orthodoxie et de la nation grecque, sa « pureté raciale », son refus de la différence et du droit à la différence, le mépris pour les autres et pour l’autre puisque la nation grecque est une nation « élue » et « unique », assiégée et menacée en permanence par des « ennemis » de toute espèce...

Sixième vérité : Ayant accepté et adopté cette « conception policière » de l’histoire grecque d’inspiration bourgeoise, la gauche grecque propose quand même sa propre « version de gauche » en inventant la théorie de la nation grecque prétendument ennemi juré de l’impérialisme lequel fait « évidemment » tout son possible pour punir les Grecs. C’est ainsi que la Grèce, membre fondateur de l’OTAN OTAN
Organisation du traité de l’Atlantique Nord
Elle assure aux Européens la protection militaire des États-Unis en cas d’agression, mais elle offre surtout aux États-Unis la suprématie sur le bloc occidental. Les pays d’Europe occidentale ont accepté d’intégrer leurs forces armées à un système de défense placé sous commandement américain, reconnaissant de ce fait la prépondérance des États-Unis. Fondée en 1949 à Washington et passée au second plan depuis la fin de la guerre froide, l’OTAN comprenait 19 membres en 2002 : la Belgique, le Canada, le Danemark, les États-Unis, la France, la Grande-Bretagne, l’Islande, l’Italie, le Luxembourg, la Norvège, les Pays-Bas, le Portugal, auxquels se sont ajoutés la Grèce et la Turquie en 1952, la République fédérale d’Allemagne en 1955 (remplacée par l’Allemagne unifiée en 1990), l’Espagne en 1982, la Hongrie, la Pologne et la République tchèque en 1999.
, ancien membre de choix du Marché Commun et de l’UE, et d’une myriade d’organismes (impérialistes) internationaux, ainsi que gendarme régional de l’Occident, est transformée par un coup de baguette - et pour des raisons que personne n’a jamais expliquées - en cible privilégiée de l’impérialisme et de ses « agents » locaux (balkaniques), lesquels sont des pays plutôt petits et impuissants et par ailleurs colonisés par le capital grec !

Septième vérité : Face à l’impérialisme qui en veut aux Grecs, la gauche grecque invente deux autres nations qui se distinguent aussi pour leur prétendu anti-impérialisme traditionnel - sinon inné - les nations serbe et russe, qui ne peuvent qu’être des alliés naturels des Grecs. D’autant plus, que ces trois nations étant orthodoxes, la théorie de « l’arc anti-impérialiste Athènes-Belgrade-Moscou » en sort renforcée, acquérant ainsi une dimension orthodoxe séculaire pour devenir le pilier de la politique étrangère grecque privilégiée par la gauche grecque …

Il est évident qu’une telle vision du monde, primitive, métaphysique et profondément réactionnaire n’a aucun rapport ni avec le marxisme, ni avec les grandes valeurs traditionnelles du mouvement socialiste et ouvrier que sont la solidarité de classe et l’internationalisme, ni même avec l’humanisme le plus élémentaire. Mais le pire, c’est que les résultats de sa mise en pratique sont toujours catastrophiques. Comme l’indique, par exemple, le bilan honteux et désastreux de l’attitude de presque toute la gauche grecque durant les guerres, les massacres et les nettoyages ethniques de masse qu’ont marqué la dissolution de la Yougoslavie au cours de la première moitié des années 1990.

C’est donc parce qu’elle a remplacé l’internationalisme et la solidarité de classe par ses élucubrations nationalistes sur « l’arc orthodoxe » et « les frères serbes », empruntées d’ailleurs à la droite et l’extrême droite, que la gauche grecque n’a rien fait pour se différencier de l’hystérie nationaliste qui balayait alors la Grèce. Au contraire, elle s’est trouvée dès le début non pas aux côtés des victimes, non pas avec les habitants et les défenseurs assiégés de Sarajevo et des autres villes de Bosnie (dont de nombreux Serbes, comme le dirigeant de la défense de Sarajevo, le général Serbe Jovan Divjak), mais avec les criminels de guerre Milosevic, Karadjic, Mladic et Seselj et leur « Grande Serbie » !

Malheureusement, les années et les décennies passent et rien ne semble changer dans la gauche grecque. Et en réponse à ceux qui - de bonne foi - s’interrogent sur les dérives « macédoniennes » de plusieurs de ses ténors, voici ce que nous écrivions [1] il y a 25 ans, le 7 Mai 1993, dans un texte au titre éloquent « Bosnie, le Waterloo de la Gauche grecque », quand cette même gauche échouait lamentablement au test historique qu’a été l’explosion des barbaries nationalistes dans la Yougoslavie agonisante :

Cependant, la gauche grecque n’a eu le temps pour répondre aux appels de ses alliés naturels Bosniaques. D’ailleurs, elle a toujours fait tout ce qu’elle pouvait pour ignorer même leur existence. Avec un cynisme indescriptible dépassant tout précédent d’hypocrisie, elle a feint dès le début que ceux-là et les autres protagonistes du drame n’étaient que de simples pions de quelques forces obscures et invisibles. Et en conséquence, elle s’est épuisée en d’interminables exercices sur papier, où il n’y avait plus d’êtres humains en chair et en os, ni de bains de sang concrets, mais seulement des conspirateurs étrangers et des conjurations machiavéliques impérialistes. Et quand quelqu’un osait poser les questions qui gênent « Et avec ces Bosniaques romantiques, qu’est-ce qu’on fait ? », la réponse qui venait le foudroyer était toujours la même : « Quelle force impérialiste se cache derrière eux ? ». Comme si à notre époque, il était tout à fait impensable qu’il y ait encore des citoyens disposés à lutter pour les droits de l’homme les plus élémentaires ...

Voici donc pourquoi il y a eu quelques manifestations contre « la guerre qui vient » et pas une seule contre la guerre... réellement existante. Voici pourquoi la gauche grecque non seulement n’a rien trouvé à redire aux propagandistes du front unique des nations orthodoxes, mais elle a rajouté son propre coup de pinceau « anti-impérialiste » à la paranoïa métaphysique des temps présents. Cependant, bien qu’elle puisse penser avoir fait son devoir progressiste (ou révolutionnaire), il reste un détail : Qu’est-ce qu’elle propose pour tous ces misérables qui sont en train d’être bombardés depuis 12 mois à Sarajevo, à Mostar, à Gorazde et à Srebrenica ? Que propose-t-elle au sujet des trois millions de réfugiés ? Pour les victimes du nettoyage ethnique ? Que propose-t-elle pour l’avenir de Bosnie, c’est-à-dire pour l’avenir des Balkans et de la Grèce elle-même ?

Et manifestement ce n’est pas un hasard si nous concluions alors, presque de la même façon que maintenant, un quart de siècle plus tard :

Alors, avec les partisans de la Grande Serbie ou avec les libres assiégés de Sarajevo qui se battent pour une société libre et multinationale ? Avec les racistes de la pureté raciale ou avec les partisans des métissages de toute espèce qui, d’ailleurs, rendent la vie plus attrayante ? Avec les ennemis du droit à la différence de toute sorte (ethnique, religieuse, « raciale », sexuelle) ou avec les défenseurs des droits démocratiques élémentaires des minorités ? Avec les crétins qui se demandent pourquoi l’Europe ne comprend pas leur travail de « salubrité publique » contre « l’avancée musulmane » ou avec les intellectuels musulmans comme par exemple Emir Kusturica et autres qui n’ont rien d’intégriste. Avec les bouchers ou avec les massacrés ? Avec les fantômes du passé, les Tchetniks et les Oustachis, ou avec les continuateurs des combats des partisans Yougoslaves ? Avec le retour à la barbarie ou avec ceux qui incarnent l’unique espoir pour tous les Balkans ? Avec la vie ou avec la mort ?

Les guerres yougoslaves et leurs massacres se sont finalement arrêtées et il y en a eu plusieurs qui se sont empressés de déclarer « ouf, c’est fini, tout ça n’a été qu’un cauchemar qui est passé ». Et avec eux, il y en a eu qui ont cru que les dérives chauvines de la gauche grecque avaient été de simples... accidents de parcours dus au… « mauvais hasard », et que les erreurs du passé ont servi de leçons.

Malheureusement, tant les uns que les autres ont eu tort. L’ex-Yougoslavie peut à tout moment exploser de nouveau, tandis que la gauche grecque semble n’avoir rien appris et reprend le chemin de ses impasses nationalistes. Et ce qui est pire, c’est qu’aujourd’hui comme alors, les conséquences sont catastrophiques. Pour tous mais surtout pour elle-même la « gauche patriotique » grecque qui persiste, comme un apprenti sorcier, à jouer avec le feu nommant anti-impérialisme le plus extrême des obscurantismes, et révolte populaire le regroupement de forces réactionnaires qui - comme alors - ouvre la voie aux néonazis d’Aube Dorée !

Voici donc ce qu’on voulait dire quand on soulignait au début de ce texte que « le problème est énorme et le danger imminent ». Car, au contraire de ce qui se passait il y a 25 ans, la crise actuelle grecque et internationale est beaucoup plus profonde et l’extrême droite en progression continue partout en Europe et de par le monde. Mais aussi et surtout, parce qu’en Grèce on a assisté non seulement à la défaite et à l’atomisation de la société et du mouvement ouvrier, mais aussi à l’expérience tragique du « premier gouvernement de gauche de l’histoire grecque ». Pour toutes ces raisons, toute compromission avec l’extrême droite raciste, obscurantiste, anticommuniste et va-t-en-guerre, la « légitime » et la fait sortir de son isolement, et ce faisant prépare le terrain pour le plus cauchemardesque de tous les scenarii : la répétition de ce qui est arrivé en Allemagne et ailleurs aux années ‘20 et ‘30, quand la pendule sociale - et avec elle, plusieurs gens de gauche - est passée d’un extrême à l’autre de l’échiquier politique ! Et au contraire de ce que semblent penser plusieurs gens de gauche grecs, l’histoire peut très bien se répéter comme une tragédie encore plus grande…



Lire cet article en grec sur le site Contra-Xreos.

Notes

[1Ce texte ainsi que 64 autres articles écrits et publiés dans la presse grecque entre 1987 et 1994, sont contenus dans un livre intitulé « Yougoslavie, Crime et Châtiment- Chronique d’une catastrophe », publié à Athènes en 1994. L’article complet en grec.

Yorgos Mitralias

Journaliste, Giorgos Mitralias est l’un des fondateurs et animateurs du Comité grec contre la dette, membre du réseau international CADTM et de la Campagne Grecque pour l’Audit de la Dette. Membre de la Commission pour la vérité sur la dette grecque et initiateur de l’appel de soutien à cette Commission.

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