La généalogie du CADTM et de l’anti-dette illégitime : les origines

Partie 1 de l’entretien « Généalogie des Politiques de l’anti-dette et du CADTM »

26 juillet par Eric Toussaint , Benjamin Lemoine

Le CADTM lors de l’ouverture du FSM de Dakar en 2011

Entretien avec Éric Toussaint, porte-parole et un des fondateurs du réseau international du Comité pour l’Abolition des Dettes illégiTiMes (CADTM). Propos recueillis par Benjamin Lemoine |1|

Cet entretien fait la généalogie de la lutte anti-dette Dette Dette multilatérale : Dette qui est due à la Banque mondiale, au FMI, aux banques de développement régionales comme la Banque Africaine de Développement, et à d’autres institutions multilatérales comme le Fonds Européen de Développement.
Dette privée : Emprunts contractés par des emprunteurs privés quel que soit le prêteur.
Dette publique : Ensemble des emprunts contractés par des emprunteurs publics.
, des plaidoyers pour son annulation, comme de la création empirique, au service des combats politiques, des concepts d’« illégitimité », « d’illégalité », ou du caractère « odieux » des dettes publiques. Ou comment il apparaît nécessaire au Comité pour l’Abolition des Dettes Illégitimes (CADTM) -connu autrefois comme Comité pour l’annulation de la dette du Tiers Monde - de s’allier avec les forces de l’opposition et les mouvements sociaux, dont les idées et les hommes, une fois parvenu(e)s au gouvernement, pourront contester et renverser la dette et son « système ». Néanmoins pour le CADTM, la priorité absolue va au renforcement de l’action de ceux d’en bas plutôt qu’au lobbying.

De l’Afrique à l’Amérique latine, les audits à participation citoyenne sont source d’espoir, la plupart du temps déçus car oubliés par les opposants devenus des gouvernants. Où le comportement des dirigeants vis-à-vis de l’ordre financier se fait décisif … Mais parfois les audits rencontrent de grands succès. Retour sur l’expérience, faite d’intrigues et de dénouements inattendus se jouant à très peu de choses, d’un audit de la dette souveraine grecque. Quand le rêve d’espoir d’une nouvelle coopération internationale (une nouvelle conférence de Londres pour la dette grecque telle que demandée par Alexis Tsipras) paraît naïf et où s’imposent, selon Éric Toussaint, des actes souverains unilatéraux, conditions sine qua non pour renverser le rapport de force.

Nous publions cet entretien en 6 parties :

- 1. La généalogie du CADTM et de l’anti-dette illégitime Dette illégitime Comment on détermine une dette illégitime ?

4 moyens d’analyse

* La destination des fonds :
l’utilisation ne profite pas à la population, bénéficie à une personne ou un groupe.
* Les circonstances du contrat :
rapport de force en faveur du créditeur, débiteur mal ou pas informé, peuple pas d’accord.
* Les termes du contrat :
termes abusifs, taux usuraires...
* La conduite des créanciers :
connaissance des créanciers de l’illégitimité du prêt.
 : les origines

- 2. Les premiers terrains d’expérimentation de la méthode CADTM pour combattre les dettes illégitimes : les exemples du Rwanda et de la République démocratique du Congo.

- 3. L’Argentine : la poursuite de l’action contre la dette illégitime.

- 4. Des espoirs déçus au succès en Équateur. Les exemples de l’Afrique du Sud, du Brésil, du Paraguay et de l’Équateur.

- 5. Grèce : L’ambivalence des dirigeants vis-à-vis de l’ordre financier et de la dette malgré des débuts prometteurs.

- 6. Grèce : La Commission pour la vérité sur la dette grecque, la capitulation du gouvernement de Tsipras et les perspectives internationales pour la lutte contre les dettes illégitimes

1. La généalogie du CADTM et de l’anti-dette illégitime : les origines

Benjamin Lemoine : Comment vous êtes-vous investi dans les combats contre la dette illégitime Dette illégitime Comment on détermine une dette illégitime ?

4 moyens d’analyse

* La destination des fonds :
l’utilisation ne profite pas à la population, bénéficie à une personne ou un groupe.
* Les circonstances du contrat :
rapport de force en faveur du créditeur, débiteur mal ou pas informé, peuple pas d’accord.
* Les termes du contrat :
termes abusifs, taux usuraires...
* La conduite des créanciers :
connaissance des créanciers de l’illégitimité du prêt.
 ?

Éric Toussaint : J’ai enseigné dans le secondaire (dans des établissements d’enseignement public, technique et professionnel) l’histoire et les sciences sociales entre 1975 et 1994. En enseignant à Liège, j’ai été confronté, dès les années 1980, à la crise de la dette Dette Dette multilatérale : Dette qui est due à la Banque mondiale, au FMI, aux banques de développement régionales comme la Banque Africaine de Développement, et à d’autres institutions multilatérales comme le Fonds Européen de Développement.
Dette privée : Emprunts contractés par des emprunteurs privés quel que soit le prêteur.
Dette publique : Ensemble des emprunts contractés par des emprunteurs publics.
de cette municipalité de 200 000 habitants, qui avait atteint un niveau catastrophique et impliquait un plan d’austérité extrêmement dur pour l’époque. Et cela m’a amené, avec toute une série de collègues et de différentes catégories de travailleurs, à analyser les origines de la dette qui était réclamée à la ville de Liège. Dans le même temps, avait éclaté la crise de la dette du Tiers monde : le Mexique en 1982 s’était déclaré en défaut de paiement. En Amérique latine en particulier, plusieurs initiatives pour s’opposer au paiement de la dette impayable ont été prises dans les années 1980. De même, en Afrique, la thématique de la dette était portée par le jeune président burkinabè, Thomas Sankara, à partir de 1985. Cela m’a amené à considérer, avec d’autres qui ont fondé avec moi le Comité pour l’annulation de la dette du Tiers monde (CADTM) en 1990 en Belgique |2|, que c’était une thématique transversale, nouvelle, et qui justifiait la création d’une organisation spécifique, à l’image d’autres organisations bien connues comme Greenpeace ou Amnesty International. L’idée était de partir d’une thématique spécifique pour ensuite aborder les problèmes de la société et du système capitaliste global. Ce comité, qui était au départ une structure essentiellement belge, a connu grâce à ses publications en français un écho important en France, en Suisse romande, en Afrique francophone et à Haïti, au point que cette organisation est maintenant implantée dans plus de 30 pays.

Sur le plan de l’enseignement, tout en donnant cours à temps complet dans le secondaire, j’ai poursuivi des études et j’ai fait un doctorat en sciences politiques aux universités de Liège et de Paris 8 en 2004. Ma thèse portait sur les enjeux politiques de l’intervention de la Banque mondiale Banque mondiale
BM
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD) a été créée en juillet 1944 à Bretton Woods (États-Unis), à l’initiative de 45 pays réunis pour la première Conférence monétaire et financière des Nations unies. En 2011, 187 pays en étaient membres.

Créée en 1944 à Bretton Woods dans le cadre du nouveau système monétaire international, la Banque possède un capital apporté par les pays membres et surtout emprunte sur les marchés internationaux de capitaux. La Banque finance des projets sectoriels, publics ou privés, à destination des pays du Tiers Monde et de l’ex-bloc soviétique. Elle se compose des cinq filiales suivantes :
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD, 184 membres en 2003) octroie des prêts concernant de grands secteurs d’activité (agriculture et énergie), essentiellement aux pays à revenus intermédiaires.
L’Association internationale pour le développement (AID, ou IDA selon son appellation anglophone, 164 membres en 2003) s’est spécialisée dans l’octroi à très long terme (35 à 40 ans, dont 10 de grâce) de prêts à taux d’intérêt nuls ou très faibles à destination des pays les moins avancés (PMA).
La Société financière internationale (SFI) est la filiale de la Banque qui a en charge le financement d’entreprises ou d’institutions privées du Tiers Monde.
Enfin, le Centre international de règlements des différends relatifs aux investissements (CIRDI) gère les conflits d’intérêts tandis que l’Agence multilatérale de garantie des investissements (AMGI) cherche à favoriser l’investissement dans les PED. Avec l’accroissement de l’endettement, la Banque mondiale a, en accord avec le FMI, développé ses interventions dans une perspective macro-économique. Ainsi la Banque impose-t-elle de plus en plus la mise en place de politiques d’ajustement destinées à équilibrer la balance des paiements des pays lourdement endettés. La Banque ne se prive pas de « conseiller » les pays soumis à la thérapeutique du FMI sur la meilleure façon de réduire les déficits budgétaires, de mobiliser l’épargne interne, d’inciter les investisseurs étrangers à s’installer sur place, de libéraliser les changes et les prix. Enfin, la Banque participe financièrement à ces programmes en accordant aux pays qui suivent cette politique, des prêts d’ajustement structurel depuis 1982.

TYPES DE PRETS ACCORDES PAR LA BM :
1) Les prêts-projets : prêts classiques pour des centrales thermiques, le secteur pétrolier, les industries forestières, les projets agricoles, barrages, routes, distribution et assainissement de l’eau, etc.
2) Les prêts d’ajustement sectoriel qui s’adressent à un secteur entier d’une économie nationale : énergie, agriculture, industrie, etc.
3) Les prêts à des institutions qui servent à orienter les politiques de certaines institutions vers le commerce extérieur et à ouvrir la voie aux transnationales. Ils financent aussi la privatisation des services publics.
4) Les prêts d’ajustement structurel, censés atténuer la crise de la dette, qui favorisent invariablement une politique néo-libérale.
5) Les prêts pour lutter contre la pauvreté.
Site : http://www.banquemondiale.org
et du FMI FMI
Fonds monétaire international
Le FMI a été créé en 1944 à Bretton Woods (avec la Banque mondiale, son institution jumelle). Son but était de stabiliser le système financier international en réglementant la circulation des capitaux.

À ce jour, 188 pays en sont membres (les mêmes qu’à la Banque mondiale).

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dans les pays en développement |3|.


B. L. : Avant l’expérience de Liège, étiez-vous engagé politiquement ?

E. T. : Je me suis engagé très précocement dans la politique. En mai 1968, je n’avais pas encore 14 ans et j’étais déjà actif dans mon lycée depuis 1967. Je vivais dans un village de mineurs de charbon en très grande majorité d’origine immigrée (Polonais, Italiens, Espagnols, Grecs…). Je précise que mes parents, instituteurs de village, n’étaient pas du tout marxistes. Dans la bibliothèque familiale, il n’y avait pas un seul livre marxiste. Mon père était un membre très actif du parti socialiste. Mes parents étaient antiracistes, pacifistes et internationalistes. J’étais mobilisé par l’antiracisme et très sensibilisé par les luttes menées aux États-Unis par Malcolm X ou Martin Luther King (j’étais plus attiré par la position radicale de Malcolm X). Je me sentais tout à fait solidaire des travailleurs qui luttaient pour leurs droits par les grèves et les manifestations de rue. Je participais aux manifestations contre les armes nucléaires et contre la guerre du Vietnam. En mai 1968, j’ai suivi de très près ce qui se passait à Paris. Je lisais énormément : de Mao à Guevara, en passant par le Manifeste communiste et beaucoup de lectures politiques marxistes de différents courants. Cela m’a amené, dès 1970, à rejoindre le courant trotskiste, la IVe internationale. En France, l’organisation membre de la IVe internationale était la Ligue communiste (devenue plus tard la Ligue communiste révolutionnaire) animée par Alain Krivine et Daniel Bensaïd. Je suis allé en autostop à Paris à la rencontre de cette organisation avec un ami de mon âge, en juin 1970. J’allais avoir 16 ans. Je me suis mis à lire les principales analyses de Léon Trotsky qui m’ont permis de comprendre la dégénérescence de l’Union soviétique et pourquoi il fallait une politique mondiale et la révolution permanente.


Au sein de la IVe internationale, il y avait une sensibilité à la question de la dette ou, au contraire, était-ce une position isolée ?

Le CADTM a été créé en 1990. Ernest Mandel, un des dirigeants principaux de la IVe internationale, avec lequel je collaborais activement, s’était prononcé dès 1986 pour l’annulation de la dette du Tiers monde |4|. De plus, en 1989, à l’initiative de la Ligue Communiste Révolutionnaire en France, s’était mise en place une coalition avec des personnalités comme le chanteur Renaud ou l’écrivain Gilles Perrault. La coalition s’appelait « Ça suffat comme ci » et c’était une réponse unitaire large à l’initiative prise par François Mitterrand de convoquer pour le bicentenaire de la Révolution française une réunion du G7 G7 Groupe réunissant les pays les plus puissants de la planète : Allemagne, Canada, États-Unis, France, Grande-Bretagne, Italie, Japon. Leurs chefs d’État se réunissent chaque année généralement fin juin, début juillet. Le G7 s’est réuni la première fois en 1975 à l’initiative du président français, Valéry Giscard d’Estaing. , ce qui était pris par la gauche au sens large comme une provocation. Renaud, qui avait un attachement et une certaine admiration à l’égard de Mitterrand, entrait alors en conflit et en crise de confiance à l’occasion de ce bicentenaire. Un énorme concert gratuit a été donné à Vincennes par Renaud, son copain sud-africain Johnny Clegg et la Mano Negra. Il y a eu 150 000 personnes et, à la manifestation de rue, au moins 80 000 personnes. Cette coalition avait comme thème principal la revendication de l’annulation de la dette du Tiers monde. Le texte fondateur du CADTM en Belgique est un texte, l’Appel de la Bastille pour l’annulation de la dette du Tiers monde |5|, qui a été rédigé en 1989 par des militants de la Ligue Communiste Révolutionnaire et Gilles Perrault. Il y a donc une filiation assez claire, au niveau de ce courant politique, à propos de la problématique de la dette, en particulier de la dette des pays du Tiers monde. Cette énorme campagne de 1989 a été cependant marginalisée en France par le succès de SOS Racisme. La place qu’occupait « Ça suffat comme ci » a été prise, quelques années plus tard, par SOS Racisme et Harlem Désir. Ce dernier avait à l’époque, dans les années 1990, des rapports réguliers avec le CADTM. C’était aussi le cas d’Arnaud Montebourg, qui s’occupait comme député PS à l’Assemblée nationale de l’évasion fiscale mais aussi de l’aide au développement. Quand SOS Racisme a été lancé, ils ont repris la formule des grands concerts gratuits et des rassemblements, et ont cherché à occuper ce terrain-là. Il y a eu un renouveau du thème de la dette en France au moment du G7 à Lyon en 1996. Il y avait là Bill Clinton, Jacques Chirac, Tony Blair, etc. Le collectif qui s’est mis en place à Lyon s’est appelé « Les autres voix de la planète », qui était le titre de la revue du CADTM. Dans ce contre-G7, le CADTM a joué un rôle clé dans les analyses et dans le contenu de la déclaration finale. C’est aussi le CADTM qui a financé le seul permanent de la coalition « Les Autres Voix de la Planète » chargé sur place à Lyon de préparer le contre-sommet unitaire.


Dettes du Sud, dettes du Nord

Pendant ces années, a-t-on fait une nette différence, dans la lutte, entre la dette des pays du Nord et la dette des pays du Sud ?

Oui, la dette des pays du Nord n’était pas considérée en 1990 comme une thématique clé. Pour moi, ça l’était pourtant déjà. Pour en venir à la situation actuelle, quand la crise bancaire qui a éclaté aux États-Unis en 2006-2007 a gagné l’Europe vers 2007-2008 et que, pour sauver les banques, une série de pays ont socialisé les pertes bancaires, la dette publique s’est envolée. J’ai été convaincu immédiatement, avec d’autres membres du CADTM, qu’il fallait prendre en compte la nouvelle dimension que prenait la question de la dette publique dans les pays du Nord. On l’a fait avant que cela ne devienne manifeste pour beaucoup. Parce qu’en 2008-2009, il faut se rappeler que José Manuel Barroso, qui dirigeait la Commission européenne, a proposé comme première réaction une politique qui a fait penser à un tournant néo-keynésien. En fait, il ne s’agissait que d’amortisseurs sociaux tout à fait momentanés car les gouvernements du Nord ont eu très peur qu’une remise en cause du système ne prenne un caractère massif et actif. En France, Nicolas Sarkozy a lancé des primes pour soutenir l’industrie automobile. Une partie du mouvement altermondialiste, ou de la gauche dans ses différentes composantes, n’a pas compris que très vite, sous le prétexte de l’augmentation de la dette publique, on verrait se développer une offensive extrêmement brutale d’austérité. Elle n’a été réellement perçue qu’à partir de 2010 et de la fameuse crise grecque, avec ce que les grands médias ont appelé la « crise des dettes souveraines ». Elle n’était en fait qu’une vaste opération de communication pour cacher l’essentiel, à savoir la poursuite de la crise bancaire et toute une série d’initiatives de la Banque centrale européenne BCE
Banque centrale européenne
La Banque centrale européenne est une institution européenne basée à Francfort, créée en 1998. Les pays de la zone euro lui ont transféré leurs compétences en matières monétaires et son rôle officiel est d’assurer la stabilité des prix (lutter contre l’inflation) dans la dite zone.
Ses trois organes de décision (le conseil des gouverneurs, le directoire et le conseil général) sont tous composés de gouverneurs de banques centrales des pays membres et/ou de spécialistes « reconnus ». Ses statuts la veulent « indépendante » politiquement mais elle est directement influencée par le monde financier.
, des gouvernements des pays de l’Union européenne et également des États-Unis pour, à l’aide des finances publiques, venir en aide aux banques. Dans un article d’octobre 2008 |6|, j’annonçais très clairement ce qui s’est passé en 2010, comment allaient se dérouler les évènements. Bref, nous étions, en tant que CADTM, préparés à ce qui s’est produit effectivement. Nous avons d’ailleurs produit deux livres qui témoignent parfaitement de cela : La crise, quelles crises ? paru en décembre 2009 et La Dette ou la Vie paru en 2011, qui a reçu le prix du livre politique à la foire du livre politique de Liège la même année. Nous avons réalisé également des séminaires et nous avons tenté de convaincre une série de mouvements de mettre en place à partir de 2010 un front européen pour la remise en cause du paiement de la dette.


Entre les années 1980 avec « Ça suffat comme ci » et 2007-2008, une vingtaine d’années se sont écoulées. Or la différence de perception entre dette du Nord et dette du Sud persiste. Comment l’expliquer ?

Il y a un lien fort entre le CADTM et ce qu’on a appelé le courant tiers-mondiste. Le courant tiers-mondiste correspond aux années 1960 et 1970 |7|. Le CADTM s’est lié à des personnalités engagées dans le courant tiers-mondiste et j’ai personnellement eu des contacts très étroits avec des figures du tiers-mondisme comme Ahmed Ben Bella (le premier président de l’Algérie indépendante, renversé en 1967 par Boumedienne) |8|, François Houtart, Gus Massiah, André Gunder Franck, Theotonio dos Santos… Le CADTM a également collaboré avec Susan George |9| qui a beaucoup écrit sur la dette au cours des années 1990 ainsi qu’avec l’écrivain Gilles Perrault à partir de son engagement dans l’Appel de la Bastille en 1989. Gilles Perrault s’est beaucoup engagé avec la parution de Notre ami le roi |10| et la défense d’Abraham Serfaty |11|, qui était prisonnier politique dans les geôles de Hassan II. À ces contacts et ces thèmes, j’ajoute René Dumont |12| qui était une figure emblématique du tiers-mondisme. Il y amenait la dimension de l’écologie. Parmi les filiations dans lesquelles s’inscrit le CADTM, on trouve donc des personnes qui au début des années 1990 atteignaient soixante, voire soixante-dix ans, et qui s’étaient mobilisés dans la solidarité avec le tiers-monde ou y avaient joué un rôle de leader. Le CADTM s’est aussi lié à des réseaux internationaux issus des luttes des années 1990, par exemple la Via Campesina qui est née en 1993, la Marche Mondiale des Femmes qui est née à la fin des années 1990, Jubilé Sud qui est né en 1999, ATTAC à partir de 1998-1999… Ces mouvements ont convergé dans la création en 2001 du Forum social mondial dont le CADTM est un des fondateurs.

Au cours de son évolution, le CADTM a donc connu une mutation : il est passé d’une organisation du Nord solidaire avec le Sud à un réseau Nord-Sud d’action sur le thème des alternatives au système-dette.

Lors de son assemblée mondiale de fin avril 2016 tenue à Tunis, le CADTM tout en gardant son sigle a décidé à l’unanimité d’en changer le libellé en s’appelant dorénavant « Comité pour l’Abolition des Dettes illégiTiMes ». La motion adoptée argumentait le changement de libellé avec les arguments suivants : « L’adaptation que nous proposons est justifiée par l’évolution du travail réalisé par le CADTM sur le plan international et sur le plan national. Le CADTM est né en 1990 en pleine crise de la dette du Tiers monde pour réclamer l’annulation de la dette des pays dits du tiers-monde. A partir des années 1990, le terme Tiers monde a été de moins en moins utilisé notamment à cause de la disparition du Deuxième monde (=le bloc du socialisme réel) et suite aux évolutions différentes à l’intérieur de la catégorie Tiers monde – pays dits en développement (pays émergents Pays émergents Les pays émergents désignent la vingtaine de pays en développement ayant accès aux marchés financiers. , BRIC, PMA Pays moins avancés
PMA
Notion définie par l’ONU en fonction des critères suivants : faible revenu par habitant, faiblesse des ressources humaines et économie peu diversifiée. La liste comprend actuellement 49 pays, le dernier pays admis étant le Sénégal, en juillet 2000. Elle n’en comptait que 25 il y a 30 ans.
, PPTE PPTE
Pays pauvres très endettés
(En anglais : HIPC).
L’initiative PPTE, mise en place en 1996 et renforcée en septembre 1999, est destinée à alléger la dette des pays très pauvres et très endettés, avec le modeste objectif de la rendre juste soutenable.

Elle se déroule en 4 étapes particulièrement exigeantes et complexes.
Tout d’abord, le pays qui sollicite une aide au titre de cette initiative doit mener docilement, en général pendant 3 ans, des politiques économiques approuvées par le FMI et la Banque mondiale, sous forme de programmes d’ajustement. Il continue alors à recevoir l’aide classique de tous les bailleurs de fonds concernés. Pendant ce temps, il doit adopter un document de stratégie de réduction de la pauvreté (DSRP), parfois juste sous une forme intérimaire, et avoir obtenu des résultats dans l’application de cette stratégie pendant au moins un an.

À la fin de ces 3 années, arrive le point de décision : le FMI analyse le caractère soutenable ou non de l’endettement du pays candidat. Si la valeur nette du ratio stock de la dette extérieure / exportations est supérieure à 150 % après application des mécanismes traditionnels d’allègement de la dette, le pays peut être déclaré éligible. Cependant, les pays à niveau d’exportations élevé (ratio exportations/PIB supérieur à 30 %) sont pénalisés par le choix de ce critère, et on privilégie alors leurs recettes budgétaires plutôt que leurs exportations. Donc si leur endettement est manifestement très élevé malgré un bon recouvrement de l’impôt (recettes budgétaires supérieures à 15 % du PIB, afin d’éviter tout laxisme dans ce domaine), l’objectif retenu est un ratio valeur nette du stock de la dette / recettes budgétaires supérieur à 250 %.
Troisième temps, si le pays est déclaré admissible, il bénéficie de premiers allègements de la part des États créanciers et des banques privées, et doit poursuivre avec les politiques agréées par le FMI et la Banque mondiale. La durée de cette période est déterminée par la mise en œuvre satisfaisante des réformes clés convenues au point de décision, dans un souci de maintien de la stabilité macroéconomique.

A l’issue, arrive le point d’achèvement. Le reste de allègement est alors fourni, pour permettre au pays de revenir à des critères de soutenabilité (exposés ci-dessus) jugés satisfaisants.
Le coût de cette initiative est estimé à 54 milliards de dollars, soit environ 2,6% de la dette extérieure du Tiers Monde.
Les PPTE sont au nombre de 42 seulement, dont 34 en Afrique subsaharienne, auxquels il convient d’ajouter le Honduras, le Nicaragua, la Bolivie, la Guyana, le Laos, le Vietnam et Myanmar.
Au 30 septembre 2003, 27 pays ont atteint le point de décision, et seulement 8 sont parvenus au point d’achèvement : l’Ouganda, la Bolivie, le Mozambique, la Tanzanie, le Burkina Faso, la Mauritanie, le Mali et le Bénin.
, etc.). Avec la crise financière de 2008 et ses répercussions, le travail du CADTM s’est progressivement étendu aux dettes publiques des pays du Nord sans rien lâcher en ce qui concerne l’exigence d’annulation des dettes des pays du « Tiers monde ». Nous avons montré comment l’ensemble du « système dette » soumet tant les peuples au Sud que les peuples au Nord de la planète. Pour s’attaquer à l’ensemble de ce « système dette », le CADTM a en plus développé depuis environ 5 ans un nouveau volet d’action et de réflexion sur la problématique des dettes privées illégitimes comme les dettes liées au micro-crédit au Sud dont les femmes sont les premières victimes, les dettes des paysans, des étudiants, des familles expulsées de leur logement par les banques, etc. Le concept de ‘dettes illégitimes’ permet d’englober à la fois les dettes au Sud et au Nord, publiques et privées. »

Je rappelle que le CADTM est en majorité implanté dans les pays dits « en développement » : 15 pays d’Afrique, 6 pays d’Amérique latine et Caraïbe, 2 pays d’Asie du Sud. En ce qui concerne les pays les plus industrialisés, le CADTM est présent dans 6 pays d’Europe et au Japon.

FIN de la partie 1


Notes

|1| Benjamin Lemoine est chercheur en sociologie au CNRS spécialisé sur la question de la dette publique et des liens entre les États et l’ordre financier. Une version abrégée de cet entretien est parue dans le numéro spécial « Capital et dettes publiques », de la revue Savoir / Agir n°35, mars 2016.

|2| En Belgique, les personnes morales qui ont contribué à la fondation en 1990 du CADTM sont issues d’horizons divers et témoignent du caractère pluriel du CADTM : des mouvements d’éducation populaire (Équipes Populaires — mouvement d’éducation permanente lié au Mouvement ouvrier chrétien —, Fondation Joseph Jacquemotte, Fondation Léon Lesoil, Union des Progressistes juifs de Belgique), des syndicats (deux régionales de la CGSP, Centrale générale des Services publics — celle de Liège et celle du Limbourg —, l’ensemble du secteur Enseignement de la CGSP, la régionale d’Anvers de l’ACOD Onderwijs, la Fédération des métallurgistes de la Province de Liège) des ONG (Peuples solidaires, GRESEA, Forum Nord-Sud, Centre Tricontinental, Socialisme sans Frontières, FCD Solidarité Socialiste, Oxfam Solidarité, Centre national de Coopération au Développement), de comités de solidarité (Comité Mennan Men-Haïti, Comité Amérique centrale de Charleroi), des mouvements de la paix (Coordination nationale d’action pour la paix et la démocratie — CNAPD —, VREDE), des partis (Parti ouvrier socialiste, Parti communiste), et une association féminine “ Refuge pour femmes battues et leurs enfants ”. Le Parti ouvrier socialiste (devenu plus tard, la LCR ), section belge de la Quatrième internationale, a joué un rôle important dans la création et l’impulsion du CADTM le tout dans une démarche plurielle très claire.

|3| Éric Toussaint, Thèse de doctorat en sciences politiques présentée en 2004 aux universités de Liège et de Paris VIII, Enjeux politiques de l’action de la Banque mondiale et du Fonds monétaire international envers le tiers-monde, 2004. Téléchargeable sur http://www.cadtm.org/Enjeux-politiques-de-l-action-de. Voir aussi http://www.diffusiontheses.fr/50749...

|4| Voir Ernest Mandel, « La dynamique infernale de la spirale de l’endettement », Inprecor, avril 1986 Voir http://www.cadtm.org/1986-La-dynamique-infernale-de-la et http://www.ernestmandel.org/new/ecr...

|5| Voir Textes fondateurs

|6| http://cadtm.org/Union-sacree-pour-sacree-arnaque

|7| Voir http://cadtm.org/Ce-qui-est-tout-a-fait-intolerable, http://cadtm.org/Le-CADTM-et-la-cooperation-au, http://cadtm.org/Le-CADTM-et-la-cooperation-au,13144

|8| Eric Toussaint, « En souvenir d’Ahmed Ben Bella, 1er président de l’Algérie indépendante, décédé le 11 avril 2012 à l’âge de 96 ans », http://www.cadtm.org/En-souvenir-d-...

|9| https://fr.wikipedia.org/wiki/Susan...)

|10| http://www.gallimard.fr/Catalogue/G...

|11| https://fr.wikipedia.org/wiki/Abrah...

|12| https://fr.wikipedia.org/wiki/Ren%C...

Auteur.e

Eric Toussaint

docteur en sciences politiques des universités de Liège et de Paris VIII, est porte-parole du CADTM international et est membre du Conseil scientifique d’ATTAC France. Il est auteur des livres Bancocratie, ADEN, Bruxelles, 2014, Procès d’un homme exemplaire, Editions Al Dante, Marseille, 2013 ; Un coup d’œil dans le rétroviseur. L’idéologie néolibérale des origines jusqu’à aujourd’hui, Le Cerisier, Mons, 2010. Il est coauteur avec Damien Millet du livre AAA, Audit, Annulation, Autre politique, Le Seuil, Paris, 2012 ; La dette ou la vie, Aden/CADTM, Bruxelles, 2011. Ce dernier livre a reçu le Prix du livre politique octroyé par la Foire du livre politique de Liège Dernier livre : Bancocratie ADEN, Brussels, 2014. Il a coordonné les travaux de la Commission pour la Vérité sur la dette publique de la Grèce créée le 4 avril 2015 créée par la la présidente du Parlement grec. Cette commission a fonctionné sous les auspices du parlement entre avril et octobre 2015. Suite à sa dissolution annoncée le 12 novembre 2015 par le nouveau président du parlement grec, l’ex-Commission a poursuivi ses travaux et s’est dotée d’un statut légal d’association sans but lucratif.


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Auteur.e

Benjamin Lemoine

est chercheur en sociologie au CNRS spécialisé sur la question de la dette publique et des liens entre les États et l’ordre financier. Il est l’auteur de L’ordre de la dette, Enquête sur les infortunes de l’État et la prospérité du marché (La Découverte, 2016)