Repenser la solidarité

La liberté des pauvres est centrale dans la solidarité

Les relations “nord-sud” traditionnelles en question

1er septembre par Sergio Ferrari , Patrice Meyer-Bisch

Entretien avec le philosophe suisse Patrice Meyer-Bisch

Dans un monde en pleine mutation, le concept de solidarité exige d’être reformulé. Tel est l’avis exprimé par le philosophe suisse Patrice Meyer-Bisch, président de l’Observatoire de la diversité et des droits culturels et coordinateur de la chaire UNESCO à Fribourg.

Q : Nous vivons sur une planète qui se meut entre un marché globalisé et l’augmentation des murs comme des peurs envers « l’autre », le différent. Comment interpréter ce contexte délicat pour la solidarité et la coopération ?

Patrice Meyer-Bisch : Le cadre universel admet deux lectures. La lecture pessimiste est la continuité, voire le développement des guerres, des exclusions et d’un individualisme de masse accentué, avec un marché, illusoirement « globalisé », vu qu’il ne bénéficie qu’à une petite partie de la planète. Il faut y ajouter la nouvelle politique nord-américaine qui cherche à créer des murs pour contrôler les personnes et l’économie. Ce n’est pas du libéralisme au sens classique, puisque les libertés de chacun sont hors-jeu.
L’autre vision, plus optimiste, est une situation de crise avec des espaces pour l’innovation. Nous le voyons ainsi sur le plan culturel : il y a quelques années encore, on ne parlait pratiquement pas de droits culturels.

Aujourd’hui, de nombreuses voix insistent sur le fait qu’il ne s’agit pas d’un pilier en plus, mais de la base même pour définir le type de développement que nous voulons, et qu’il est nécessaire de faire comprendre l’importance des droits humains dans l’économie.


Q : En quoi ce contexte mondial constitue un défi conceptuel pour la solidarité ?

Il faut clarifier et définir ce que sont les libertés économiques. Pourquoi, par exemple, ne pas parler des libertés économiques des pauvres ? Quand un être humain n’a pas un sou dans son porte-monnaie pour acheter ou vendre, ni pour garantir l’essentiel pour sa famille, il s’agit d’un être profondément humilié. La liberté économique des pauvres est absolument centrale, elle a la même importance que d’autres comme la liberté d’expression ou de déplacement, etc.

Je pense que le concept central de la liberté économique des pauvres -et donc des obligations Obligations
Obligation
Part d’un emprunt émis par une société ou une collectivité publique. Le détenteur de l’obligation, l’obligataire, a droit à un intérêt et au remboursement du montant souscrit. Il peut aussi, si la société est cotée, revendre son titre en bourse.
économiques de tous- est une manière réelle de penser et d’exercer la solidarité, comme moyen pour garantir le droit de chacun de nourrir les siens et de se nourrir, ainsi que les autres droits humains.

Q : Dans cette lecture, comment intégrer la solidarité entre le « Nord » et le « Sud » ?

En tentant de nous éloigner des amalgames rhétoriques. Il ne faut pas parler de nations riches et pauvres – bien qu’il existe des différences notables entre les pays -, mais surtout de gens plus riches que d’autres. L’exploitation des pauvres par les riches se produit dans tous les pays. Il y a de très nombreux riches dans les pays catalogués comme « pauvres » et des gens extrêmement pauvres à Zurich ou à Genève.

Les simplifications conceptuelles bénéficient aux divers types de conservatismes. Par exemple, aux gouvernements des pays « en voie de développement », qui arborent leur pauvreté pour obtenir l’aide internationale, et aux pays du « Nord », qui font un peu de coopération, sans s’attaquer aux vrais problèmes. Comme par exemple l’indifférence face au scandale de la vente au Sud de produits pétroliers trois fois plus toxiques qu’ici, qui signifie entraîner la mort de milliers de personne, dans l’indifférence des irresponsables coupables. Ou l’acceptation des salaires démesurés : l’année passée, le directeur de Novartis a gagné un million de francs par mois. C’est un crime économique. Mais ces situations ne produisent pas de grandes réactions, si ce n’est celles de quelques organisations non-gouvernementales et d’une petite partie de la population.

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Patrice Meyer Bisch ­- foto Sergio Ferrari.


Q : Que signifie alors la coopération ?

Un exemple concret. Nous travaillons depuis l’an 2000 au Burkina Faso pour élaborer des indicateurs de droits à l’éducation de base. Les lois de ce pays sont conformes aux textes internationaux. Néanmoins, malgré l’appui de l’aide internationale, il subsiste un taux d’analphabétisme qui était encore ces dernières années de 75 %. Ceci, car l’école est néocoloniale et qu’elle se fait en français, alors que cette langue n’est parlée que par 6 % de la population. Des personnes analphabètes ne voulaient pas envoyer leurs enfants à l’école, non par ignorance, mais parce qu’ils avaient un concept fort, intelligent et correct de l’école souhaitable. Ils rejettent alors ce type d’institution néocoloniale qui déracine et menace leur propre culture.

La véritable coopération se fait entre divers acteurs autour des valeurs profondes telles que le type d’éducation qu’ils veulent transmettre à leurs enfants, avec une forte participation des personnes à tous les niveaux : écoles, communes, association de mères et de familles. Dans cet exercice, le facteur humain est clé.


Q : Cet exercice que vous décrivez suscite un questionnement de la coopération traditionnelle ?

Sans aucun doute. La coopération est centralisée. Elle cherche à reproduire des modèles connus, en pensant que ceux-ci peuvent être exportés et appliqués dans les pays pauvres. Avec l’idée que tout y manque, y compris l’intelligence, et sans accepter une autre perspective : une personne ou une population pauvre sont potentiellement riches et la pauvreté est due au fait que leurs droits essentiels sont violés. On peut y aller pour observer, accompagner avec respect, pour renforcer des processus. Nous n’y allons pas pour « mesurer la pauvreté » et transférer nos logiques de mesure, d’impact, d’effets. Comme si nous savons tout mieux…


Q : Ce nouveau paradigme implique-t-il la recherche de propositions alternatives ?

Je n’aime pas ce concept « alternatif », qui suppose l’existence d’un modèle unique, principal, dominant. Il faut tout réformer, changer de paradigmes, trouver un langage authentique quant aux droits et aux libertés économiques et donner un sens beaucoup plus puissant à la démocratie. C’est ce que nous appelons l’Approche basée sur les droits de l’homme en développement.
*Sergio Ferrari, Revue PRAXIS/UNITE en collaboration avec E-CHANGER, ONG suisse de coopération solidaire.
Traduction : Hans Peter Renk


Auteur.e

Sergio Ferrari

Journaliste RP/periodista RP


Auteur.e

Patrice Meyer-Bisch

philosophe, président de l’Observatoire de la diversité et des droits culturels et coordinateur de la chaire UNESCO à Fribourg


Traduction(s)