La lutte paie : les femmes de ménage grecques, icônes de la bataille contre l’austérité

6 juillet 2015 par Chiara Filoni


Lors de la semaine d’étude 2015 organisée par Vie Féminine nous avons rencontré Evangelia Alexaki, travailleuse auprès du Ministère des Finances grec. Elle témoigne de la lutte exemplaire des femmes de ménage grecques. Arbitrairement licenciées en 2013 dans le cadre de politiques d’austérité dictées par la Troïka (BCE, Commission européenne, FMI) et implémentées par le gouvernement grec de l’époque. Une lutte qui a payé et pour laquelle ces femmes sont et doivent être fières.

Evangelia Alexaki habite à Corfou. Elle est mère de deux enfants. « J’ai toujours voulu que mes enfants étudient, mais l’éducation n’est pas gratuite en Grèce ». Avant d’être licenciée, sa journée de travail commençait à cinq heures du matin. Elle travaillait dans trois endroits différents et rentrait chez elle à pas moins de vingt-deux heures. «  Pendant 20 ans, j’ai travaillé dans ces conditions pour 620 euros par mois afin que mes enfants aient une vie digne !  »

Elles ont été licenciées le 17 septembre 2013 par décision du gouvernement d’unité nationale (Pasok-Nouvelle Démocratie [1]) dans le cadre des mesures d’austérité qui accompagnaient les mémorandums de la Troïka Troïka Troïka : FMI, Commission européenne et Banque centrale européenne qui, ensemble, imposent au travers des prêts des mesures d’austérité aux pays en difficulté. de 2010 et 2012. Un des objectifs de ces plans consistait à privatiser le service d’entretien des administrations des finances dans toute la Grèce, sans pour autant connaître l’ « économie » réelle pour le budget public de cette mesure. Dès lors, 595 femmes de ménage chargées de ce service ont été « mise en disponibilité » immédiate. Autrement dit, elles furent licenciées sans autre forme de procès. Evangelia Alexaki nous raconte leur lutte : « Notre réaction à la décision gouvernementale a été immédiate. Nous avons manifesté quasi quotidiennement notre mécontentement dans les rues d’Athènes. A partir de mai 2014, beaucoup d’entre nous ont décidé de camper de manière permanente sur la place Syntagma, devant les bureaux du Ministère des Finances  ». Elle poursuit : «  Pendant plus d’un an nous avons campé dans des conditions météorologiques les plus dures : nous avons vécu avec la neige en hiver et sous des températures de plus de 40 degrés en été, rien ne pouvait nous arrêter ! ». Si toutes les femmes concernées par la disposition gouvernementale n’ont pas pu se mobiliser de façon continue à cause d’engagements familiaux et de la distance entre la capitale et leur ville d’origine, la mobilisation s’est étendue d’Athènes à Thessalonique. Un campement permanent a été mis en place à Athènes. Il comptait comme noyau dur une cinquantaine de personnes : des femmes entre quarante-cinq et soixante ans, très combatives et mobilisées.

« Le soutien extraordinaire »

Pendant toute la durée de la mobilisation, la solidarité était forte.
Evangelia Alexaki nous explique : « Le soutien a été extraordinaire. Tous les syndicats grecs nous ont appuyés. Beaucoup de mouvements sociaux, de collectifs et d’individus sans aucune appartenance politique étaient de notre côté. Toutes les manifestations organisées par n’importe quel mouvement politique terminaient sur la place Syntagma. Bien sûr parce que c’est le cœur d’Athènes, mais aussi parce que la population en lutte voulait nous montrer sa solidarité. Tout le monde portait un panneau de solidarité avec notre lutte. Tout le monde avait un mot pour nous. La solidarité est venue aussi de syndicats et de collectifs de l’Europe toute entière. Par contre la police n’a jamais été compréhensive : je ne vous raconte même pas toutes les agressions des forces anti-émeutes que nous avons subies »

« Nous avons gagné ! »

« Nous avons lutté pendant vingt-deux mois. Et nous avons gagné ! Sur les 595 femmes licenciées par le gouvernement grec en 2013, 429 ont été rembauchées à partir du premier juillet 2015 » nous dit Evangelia Alexaki. Parmi les 160 femmes restantes, certaines ont renoncé à reprendre le travail pour des problèmes de santé, d’autres parce qu’elles atteignaient l’âge de la retraite.

Ce premier juillet signait leur premier jour de travail. Et elle rajoute : « Il est prévu que la réintégration suive les règles de la convention collective de travail qui prévoit un salaire minimum de 580 euros dans le secteur privé et de 700 euros dans le secteur public. Mon nouveau contrat est à durée indéterminée et je travaille huit heures par jour. Je vais également récupérer toutes les anciennetés perdues pendant les derniers mois. »

Tspiras et son gouvernement...

« Tspiras a voulu nous rencontrer au mois de mai. Il nous a dit que notre lutte a été une lutte exemplaire contre l’austérité et que nous avons donné de l’espoir à tous ceux qui résistent en Grèce. » Puis les femmes l’ont remercié et l’ont salué avec leurs poings levés dans un gant de ménage rouge. [2]

Elle poursuit : « Beaucoup de personnes qui ont voté pour ce gouvernement n’étaient pas affiliées au parti de Syriza. Ils l’ont soutenu parce qu’ils étaient désespérés. Parce qu’ils avaient urgemment besoin d’un changement. Je crois qu’il y a un espoir, enfin ! Depuis la fin de la guerre civile, nous avons été gouvernés soit par le Pasok, soit par Nouvelle Démocratie, ou encore par les deux ensemble. Ces deux partis politiques ont mené notre pays à la ruine. Sans parler des institutions européennes : je ne me sens pas fière de me définir européenne. Non, jusqu’à quand cette Europe sera l’Europe des banques et pas celle des peuples ! La seule Europe que nous pourrions accepter. »

C’était émouvant d’interviewer cette femme porteuse d’une telle expérience de vie et de lutte politique, partagée avec des centaines d’autres qui ont vécu le même chantage, la même souffrance et finalement la même victoire.
Émouvant et en même temps encourageant. Le peuple grec est en train de démontrer à l’Europe et au monde entier que lorsque le chantage de la finance et des politiques néolibérales rencontre la résistance des peuples, ce sont les peuples qui gagnent. Et qu’il est encore possible de se réapproprier la démocratie, notre futur et nos droits. La victoire du NON au référendum du 5 juillet est une autre expression de la force des luttes populaires contre les technocrates européens et ceux qui représentent le 1%.

Relecture Donatella Fettucci



Chiara Filoni

Permanente au CADTM Belgique