



Du même auteur
François Houtart
Premier forum social mondial à Porto Alegre
février 2001 par François Houtart
Le Forum Social Mondial (FSM) de Porto Alegre a signifié un tournant culturel considérable : de "il n’y a pas d’alternatives" à "un autre monde est possible". Il reste cependant un long chemin à parcourir dans la voie des alternatives, qu’il s’agisse de redéfinir les "utopies" (quelle société voulons-nous ?) ou les solutions à moyen et à court terme.
Mondialisation du capital
La mondialisation contemporaine est le fruit d’une nouvelle phase d’accumulation du capital, avec ses composantes sociales, politiques et culturelles. Après une ère keynésienne ayant allié trois acteurs, (le capital, le travail et l’État) grâce à une productivité accrue, l’effritement de cette dernière déboucha sur une baisse du taux d’accumulation. Pour le réactiver une nouvelle stratégie néolibérale fut mise en route (le Consensus de Washington).
Cela se traduisit par une double action. D’une part, réduire la place du travail dans le produit social : diminution des salaires réels, dérégulation, relocalisation, allègement de la couverture sociale et affaiblissement des syndicats. D’autre part, une offensive contre l’État en tant que redistributeur de la richesse et médiateur social : privatisations, y compris des services publics, programmes d’ajustement structurel imposés par le FMI et la Banque mondiale.
Les mécanismes du processus se caractérisent par une intégration des processus de production et de distribution, une concentration croissante au sein d’entreprises multinationales et la prédominance du capital financier.
Les conséquences de ce processus sont multiples, se traduisant en une série de destructions. Tout d’abord, celle de l’économie elle-même en tant qu’activité destinée à assurer les bases de la vie physique et culturelle de l’ensemble des êtres humains : jamais il n’y a eu tant de pauvres, ni de distances sociales aussi accentuées entre les revenus individuels ou entre les sociétés. Le système capitaliste s’avère ainsi le plus inefficace que l’humanité ait produit... Cela constitue la première raison des révoltes et des résistances, notamment des mouvements anti-mondialisation.
Ensuite, destruction des ressources naturelles en vue d’un profit immédiat, provoquant désastres écologiques et changements climatiques et l’émergence des mouvements de défense de l’environnement. S’y ajoute une double destruction sociale, celle résultant de l’extension des rapports capital/travail dans des lieux de faible résistance sociale et celle résultant de l’élargissement des rapports indirects : fixation des prix des matières premières et des produits agricoles, dette extérieure, paradis fiscaux, ajustements structurels, qui affectent des centaines de millions de gens dans le monde. D’où les mouvements de femmes (féminisation de la pauvreté), des peuples indigènes, des pauvres urbains, des paysans sans terre, des noirs, des hors-castes (dalits)...
La destruction culturelle n’est pas moins impressionnante, par le détournement des institutions éducatives, des communications des masses, de la philosophie et même de la religion pour s’aligner sur les valeurs du capitalisme et légitimer ses objectifs. D’où aussi les résistances culturelles, les théologies de la libération. Ajoutons enfin les destructions politiques, avec le caractère restrictif de la démocratie et les énormes dépenses d’armement. D’où la dépolitisation d’une part et de nouvelles revendications directes de l’autre.
Aujourd’hui, on aurait tort de croire que le projet néolibéral ait été abandonné, même s’il perd de sa crédibilité et s’il s’affaiblit à cause de ses vues à court terme. Il adopte de nouvelles stratégies. Sur le plan économique, il passe du néolibéralisme pur et dur vers l’acceptation de certaines régulations de la part de l’État. Certaines mesures écologiques sont acceptées (Kyoto). La lutte contre la pauvreté est à l’ordre du jour, avec un effort pour obtenir la collaboration des associations volontaires, des ONG, des groupes religieux. Politiquement, la répression s’organise au fur et à mesure que grandit la résistance. Culturellement, le langage de l’opposition est récupéré : écologie, société civile, démocratie participative, en changeant les significations.
Les stratégies de la lutte contre la mondialisation capitaliste
Les principaux éléments d’une stratégie des résistances et des luttes qui devront former la base de Porto Alegre II sont les suivants. D’abord, délégitimer le système capitaliste, pas seulement en condamnant ses abus, mais en dénonçant sa logique. Ensuite, construire les convergences, chaque mouvement gardant sa spécificité, tout en comprenant sa place dans l’ensemble. En troisième lieu, formuler des alternatives aux trois niveaux de l’utopie, du moyen et du court terme. Quatrièmement, trouver des formules d’expression politique, afin de porter ces alternatives et de les faire aboutir. Enfin, ne pas se laisser marginaliser ni enfermer dans des espaces tolérés, ni folkloriser par les médias (expressions culturelles étranges ou violences gratuites).
Il en résulte que les principaux critères de choix des thèmes à traiter peuvent se résumer en trois grandes catégories. Tout d’abord choisir ceux qui correspondent à une sensibilité populaire contemporaine, notamment dans les groupes récemment touchés par les effets directs ou indirects de la mondialisation. Ensuite, se mettre en parallèle avec des événements existants, tels que la Conférence sur le Racisme (Durban), Rio plus 10, la ratification des Accords de Kyoto, ou la mise en route de politiques, telle "la guerre des étoiles", etc. Enfin, il faudra donner une priorité aux dossiers qui sont déjà bien avancés, tels, par exemple, l’eau, la dette du Tiers Monde, les OGM. Tout cela contribuera à une démarche pédagogique, aidant à faire prendre conscience de la globalité des problèmes et de ce que signifie le projet du "capitalisme réel".