Premier forum social mondial à Porto Alegre

La mondialisation du capital et les enjeux du Forum Social Mondial

février 2001 par François Houtart


Le Forum Social Mondial (FSM) de Porto Alegre a signifié un tournant culturel considérable : de « il n’y a pas d’alternatives » à « un autre monde est possible ». Il reste cependant un long chemin à parcourir dans la voie des alternatives, qu’il s’agisse de redéfinir les « utopies » (quelle société voulons-nous ?) ou les solutions à moyen et à court terme.

Mondialisation Mondialisation (voir aussi Globalisation)
(extrait de F. Chesnais, 1997a)
Jusqu’à une date récente, il paraissait possible d’aborder l’analyse de la mondialisation en considérant celle-ci comme une étape nouvelle du processus d’internationalisation du capital, dont le grand groupe industriel transnational a été à la fois l’expression et l’un des agents les plus actifs.
Aujourd’hui, il n’est manifestement plus possible de s’en tenir là. La « mondialisation de l’économie » (Adda, 1996) ou, plus précisément la « mondialisation du capital » (Chesnais, 1994), doit être comprise comme étant plus - ou même tout autre chose - qu’une phase supplémentaire dans le processus d’internationalisation du capital engagé depuis plus d’un siècle. C’est à un mode de fonctionnement spécifique - et à plusieurs égards important, nouveau - du capitalisme mondial que nous avons affaire, dont il faudrait chercher à comprendre les ressorts et l’orientation, de façon à en faire la caractérisation.

Les points d’inflexion par rapport aux évolutions des principales économies, internes ou externes à l’OCDE, exigent d’être abordés comme un tout, en partant de l’hypothèse que vraisemblablement, ils font « système ». Pour ma part, j’estime qu’ils traduisent le fait qu’il y a eu - en se référant à la théorie de l’impérialisme qui fut élaborée au sein de l’aile gauche de la Deuxième Internationale voici bientôt un siècle -, passage dans le cadre du stade impérialiste à une phase différant fortement de celle qui a prédominé entre la fin de Seconde Guerre mondiale et le début des années 80. Je désigne celui-ci pour l’instant (avec l’espoir qu’on m’aidera à en trouver un meilleur au travers de la discussion et au besoin de la polémique) du nom un peu compliqué de « régime d’accumulation mondial à dominante financière ».

La différenciation et la hiérarchisation de l’économie-monde contemporaine de dimension planétaire résultent tant des opérations du capital concentré que des rapports de domination et de dépendance politiques entre États, dont le rôle ne s’est nullement réduit, même si la configuration et les mécanismes de cette domination se sont modifiés. La genèse du régime d’accumulation mondialisé à dominante financière relève autant de la politique que de l’économie. Ce n’est que dans la vulgate néo-libérale que l’État est « extérieur » au « marché ». Le triomphe actuel du « marché » n’aurait pu se faire sans les interventions politiques répétées des instances politiques des États capitalistes les plus puissants (en premier lieu, les membres du G7). Cette liberté que le capital industriel et plus encore le capital financier se valorisant sous la forme argent, ont retrouvée pour se déployer mondialement comme ils n’avaient pu le faire depuis 1914, tient bien sûr aussi de la force qu’il a recouvrée grâce à la longue période d’accumulation ininterrompue des « trente glorieuses » (l’une sinon la plus longue de toute l’histoire du capitalisme). Mais le capital n’aurait pas pu parvenir à ses fins sans le succès de la « révolution conservatrice » de la fin de la décennie 1970.
du capital

La mondialisation contemporaine est le fruit d’une nouvelle phase d’accumulation du capital, avec ses composantes sociales, politiques et culturelles. Après une ère keynésienne ayant allié trois acteurs, (le capital, le travail et l’État) grâce à une productivité accrue, l’effritement de cette dernière déboucha sur une baisse du taux d’accumulation. Pour le réactiver une nouvelle stratégie néolibérale fut mise en route (le Consensus de Washington).

Cela se traduisit par une double action Action
Actions
Valeur mobilière émise par une société par actions. Ce titre représente une fraction du capital social. Il donne au titulaire (l’actionnaire) le droit notamment de recevoir une part des bénéfices distribués (le dividende) et de participer aux assemblées générales.
. D’une part, réduire la place du travail dans le produit social : diminution des salaires réels, dérégulation, relocalisation, allègement de la couverture sociale et affaiblissement des syndicats. D’autre part, une offensive contre l’État en tant que redistributeur de la richesse et médiateur social : privatisations, y compris des services publics, programmes d’ajustement structurel Ajustement structurel Les Plans d’ajustement structurel ont été imposés par les IFI en contrepartie de l’octroi de nouveaux prêts ou de l’échelonnement d’anciens prêts, projets financés par la Banque mondiale, conditionnalités du FMI, etc.
Les Plans d’austérité, appliqués depuis aux pays endettés du Nord, sont des copiés/collés des Plans d’ajustement structurel subits par les pays du Sud depuis 30 ans.
imposés par le FMI FMI
Fonds monétaire international
Le FMI a été créé en 1944 à Bretton Woods (avec la Banque mondiale, son institution jumelle). Son but était de stabiliser le système financier international en réglementant la circulation des capitaux.

À ce jour, 188 pays en sont membres (les mêmes qu’à la Banque mondiale).

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et la Banque mondiale Banque mondiale
BM
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD) a été créée en juillet 1944 à Bretton Woods (États-Unis), à l’initiative de 45 pays réunis pour la première Conférence monétaire et financière des Nations unies. En 2011, 187 pays en étaient membres.

Créée en 1944 à Bretton Woods dans le cadre du nouveau système monétaire international, la Banque possède un capital apporté par les pays membres et surtout emprunte sur les marchés internationaux de capitaux. La Banque finance des projets sectoriels, publics ou privés, à destination des pays du Tiers Monde et de l’ex-bloc soviétique. Elle se compose des cinq filiales suivantes :
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD, 189 membres en 2017) octroie des prêts concernant de grands secteurs d’activité (agriculture et énergie), essentiellement aux pays à revenus intermédiaires.
L’Association internationale pour le développement (AID, ou IDA selon son appellation anglophone, 164 membres en 2003) s’est spécialisée dans l’octroi à très long terme (35 à 40 ans, dont 10 de grâce) de prêts à taux d’intérêt nuls ou très faibles à destination des pays les moins avancés (PMA).
La Société financière internationale (SFI) est la filiale de la Banque qui a en charge le financement d’entreprises ou d’institutions privées du Tiers Monde.
Enfin, le Centre international de règlements des différends relatifs aux investissements (CIRDI) gère les conflits d’intérêts tandis que l’Agence multilatérale de garantie des investissements (AMGI) cherche à favoriser l’investissement dans les PED. Avec l’accroissement de l’endettement, la Banque mondiale a, en accord avec le FMI, développé ses interventions dans une perspective macro-économique. Ainsi la Banque impose-t-elle de plus en plus la mise en place de politiques d’ajustement destinées à équilibrer la balance des paiements des pays lourdement endettés. La Banque ne se prive pas de « conseiller » les pays soumis à la thérapeutique du FMI sur la meilleure façon de réduire les déficits budgétaires, de mobiliser l’épargne interne, d’inciter les investisseurs étrangers à s’installer sur place, de libéraliser les changes et les prix. Enfin, la Banque participe financièrement à ces programmes en accordant aux pays qui suivent cette politique, des prêts d’ajustement structurel depuis 1982.

TYPES DE PRÊTS ACCORDÉS PAR LA BM :

1) Les prêts-projets : prêts classiques pour des centrales thermiques, le secteur pétrolier, les industries forestières, les projets agricoles, barrages, routes, distribution et assainissement de l’eau, etc.
2) Les prêts d’ajustement sectoriel qui s’adressent à un secteur entier d’une économie nationale : énergie, agriculture, industrie, etc.
3) Les prêts à des institutions qui servent à orienter les politiques de certaines institutions vers le commerce extérieur et à ouvrir la voie aux transnationales. Ils financent aussi la privatisation des services publics.
4) Les prêts d’ajustement structurel, censés atténuer la crise de la dette, qui favorisent invariablement une politique néo-libérale.
5) Les prêts pour lutter contre la pauvreté.
Site :
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Les mécanismes du processus se caractérisent par une intégration des processus de production et de distribution, une concentration croissante au sein d’entreprises multinationales et la prédominance du capital financier.

Les conséquences de ce processus sont multiples, se traduisant en une série de destructions. Tout d’abord, celle de l’économie elle-même en tant qu’activité destinée à assurer les bases de la vie physique et culturelle de l’ensemble des êtres humains : jamais il n’y a eu tant de pauvres, ni de distances sociales aussi accentuées entre les revenus individuels ou entre les sociétés. Le système capitaliste s’avère ainsi le plus inefficace que l’humanité ait produit... Cela constitue la première raison des révoltes et des résistances, notamment des mouvements anti-mondialisation.

Ensuite, destruction des ressources naturelles en vue d’un profit immédiat, provoquant désastres écologiques et changements climatiques et l’émergence des mouvements de défense de l’environnement. S’y ajoute une double destruction sociale, celle résultant de l’extension des rapports capital/travail dans des lieux de faible résistance sociale et celle résultant de l’élargissement des rapports indirects : fixation des prix des matières premières et des produits agricoles, dette Dette Dette multilatérale : Dette qui est due à la Banque mondiale, au FMI, aux banques de développement régionales comme la Banque Africaine de Développement, et à d’autres institutions multilatérales comme le Fonds Européen de Développement.
Dette privée : Emprunts contractés par des emprunteurs privés quel que soit le prêteur.
Dette publique : Ensemble des emprunts contractés par des emprunteurs publics.
extérieure, paradis fiscaux Paradis fiscaux
Paradis fiscal
Territoire caractérisé par les cinq critères (non cumulatifs) suivants :
(a) l’opacité (via le secret bancaire ou un autre mécanisme comme les trusts) ;
(b) une fiscalité très basse, voire une imposition nulle pour les non-résidents ;
(c) des facilités législatives permettant de créer des sociétés écrans, sans aucune obligation pour les non-résidents d’avoir une activité réelle sur le territoire ;
(d) l’absence de coopération avec les administrations fiscales, douanières et/ou judiciaires des autres pays ;
(e) la faiblesse ou l’absence de régulation financière.

La Suisse, la City de Londres et le Luxembourg accueillent la majorité des capitaux placés dans les paradis fiscaux. Il y a bien sûr également les Iles Caïmans, les Iles anglo-normandes, Hong-Kong, et d’autres lieux exotiques. Les détenteurs de fortunes qui veulent échapper au fisc ou ceux qui veulent blanchir des capitaux qui proviennent d’activités criminelles sont directement aidés par les banques qui font « passer » les capitaux par une succession de paradis fiscaux. Les capitaux généralement sont d’abord placés en Suisse, à la City de Londres ou au Luxembourg, transitent ensuite par d’autres paradis fiscaux encore plus opaques afin de compliquer la tâche des autorités qui voudraient suivre leurs traces et finissent par réapparaître la plupart du temps à Genève, Zurich, Berne, Londres ou Luxembourg, d’où ils peuvent se rendre si nécessaires vers d’autres destinations.
, ajustements structurels, qui affectent des centaines de millions de gens dans le monde. D’où les mouvements de femmes (féminisation de la pauvreté), des peuples indigènes, des pauvres urbains, des paysans sans terre, des noirs, des hors-castes (dalits)...

La destruction culturelle n’est pas moins impressionnante, par le détournement des institutions éducatives, des communications des masses, de la philosophie et même de la religion pour s’aligner sur les valeurs du capitalisme et légitimer ses objectifs. D’où aussi les résistances culturelles, les théologies de la libération. Ajoutons enfin les destructions politiques, avec le caractère restrictif de la démocratie et les énormes dépenses d’armement. D’où la dépolitisation d’une part et de nouvelles revendications directes de l’autre.

Aujourd’hui, on aurait tort de croire que le projet néolibéral ait été abandonné, même s’il perd de sa crédibilité et s’il s’affaiblit à cause de ses vues à court terme. Il adopte de nouvelles stratégies. Sur le plan économique, il passe du néolibéralisme pur et dur vers l’acceptation de certaines régulations de la part de l’État. Certaines mesures écologiques sont acceptées (Kyoto). La lutte contre la pauvreté est à l’ordre du jour, avec un effort pour obtenir la collaboration des associations volontaires, des ONG, des groupes religieux. Politiquement, la répression s’organise au fur et à mesure que grandit la résistance. Culturellement, le langage de l’opposition est récupéré : écologie, société civile, démocratie participative, en changeant les significations.

Les stratégies de la lutte contre la mondialisation capitaliste

Les principaux éléments d’une stratégie des résistances et des luttes qui devront former la base de Porto Alegre II sont les suivants. D’abord, délégitimer le système capitaliste, pas seulement en condamnant ses abus, mais en dénonçant sa logique. Ensuite, construire les convergences, chaque mouvement gardant sa spécificité, tout en comprenant sa place dans l’ensemble. En troisième lieu, formuler des alternatives aux trois niveaux de l’utopie, du moyen et du court terme. Quatrièmement, trouver des formules d’expression politique, afin de porter ces alternatives et de les faire aboutir. Enfin, ne pas se laisser marginaliser ni enfermer dans des espaces tolérés, ni folkloriser par les médias (expressions culturelles étranges ou violences gratuites).

Il en résulte que les principaux critères de choix des thèmes à traiter peuvent se résumer en trois grandes catégories. Tout d’abord choisir ceux qui correspondent à une sensibilité populaire contemporaine, notamment dans les groupes récemment touchés par les effets directs ou indirects de la mondialisation. Ensuite, se mettre en parallèle avec des événements existants, tels que la Conférence sur le Racisme (Durban), Rio plus 10, la ratification des Accords de Kyoto, ou la mise en route de politiques, telle « la guerre des étoiles », etc. Enfin, il faudra donner une priorité aux dossiers qui sont déjà bien avancés, tels, par exemple, l’eau, la dette du Tiers Monde, les OGM OGM
Organisme génétiquement modifié
Organisme vivant (végétal ou animal) sur lequel on a procédé à une manipulation génétique afin de modifier ses qualités, en général afin de le rendre résistant à un herbicide ou un pesticide. En 2000, les OGM couvraient plus de 40 millions d’hectares, concernant pour les trois-quarts le soja et le maïs. Les principaux pays producteurs étaient les USA, l’Argentine et le Canada. Les plantes génétiquement modifiées sont en général produites intensivement pour l’alimentation du bétail des pays riches. Leur existence pose trois problèmes.


- Problème sanitaire. Outre la présence de nouveaux gènes dont les effets ne sont pas toujours connus, la résistance à un herbicide implique que le producteur va multiplier son utilisation. Les produits OGM (notamment le soja américain) se retrouvent gorgés d’herbicide dont dont on ignore les effets sur la santé humaine. De plus, pour incorporer le gène nouveau, on l’associe à un gène de résistance à un antibiotique, on bombarde des cellules saines et on cultive le tout dans une solution en présence de cet antibiotique pour ne conserver que les cellules effectivement modifiées.


- Problème juridique. Les OGM sont développés à l’initiative des seules transnationales de l’agrochimie comme Monsanto, pour toucher les royalties sur les brevets associés. Elles procèdent par coups de boutoir pour enfoncer une législation lacunaire devant ces objets nouveaux. Les agriculteurs deviennent alors dépendants de ces firmes. Les États se défendent comme ils peuvent, bien souvent complices, et ils sont fort démunis quand on découvre une présence malencontreuse d’OGM dans des semences que l’on croyait saines : destruction de colza transgénique dans le nord de la France en mai 2000 (Advanta Seeds), non destruction de maïs transgénique sur 2600 ha en Lot et Garonne en juin 2000 (Golden Harvest), retrait de la distribution de galettes de maïs Taco Bell aux USA en octobre 2000 (Aventis). En outre, lors du vote par le parlement européen de la recommandation du 12/4/2000, l’amendement définissant la responsabilité des producteurs a été rejeté.


- Problème alimentaire. Les OGM sont inutiles au Nord où il y a surproduction et où il faudrait bien mieux promouvoir une agriculture paysanne et saine, inutiles au Sud qui ne pourra pas se payer ces semences chères et les pesticides qui vont avec, ou alors cela déséquilibrera toute la production traditionnelle. Il est clair selon la FAO que la faim dans le monde ne résulte pas d’une production insuffisante.
. Tout cela contribuera à une démarche pédagogique, aidant à faire prendre conscience de la globalité des problèmes et de ce que signifie le projet du « capitalisme réel ».