La naissance d’une dette agricole et alimentaire

30 janvier par Eric De Ruest , Renaud Duterme


(CC - Flickr - Benno Hansen)

Dans un rapport accablant sur l’alimentation publié par la revue médicale The Lancet, les auteurs pointent notamment la responsabilité des multinationales de l’agroalimentaire dans la double épidémie de sous-alimentation et d’obésité qui touche notre planète. Ils dénoncent également leur responsabilité dans le réchauffement climatique. L’occasion de publier ci-dessous un chapitre tiré du livre La dette cachée de l’économie, dans lequel nous analysions les origines et les dérives de ce système moribonde, dominé par l’agrobusiness.

S’il est bien un domaine où la géographie Nord-Sud garde toute sa pertinence, c’est celui de l’alimentation mondiale. Il suffit d’observer la carte du monde de la malnutrition pour constater les ravages de la faim dans les pays du tiers-monde. C’est là un des plus grands échecs du système économique actuel : alors que la production agricole n’a jamais été aussi abondante, une personne sur sept souffre de la faim, au moins un tiers des aliments produits sont gaspillés [1] et le nombre de personnes en surpoids dépasse désormais le nombre d’affamés. Ces chiffres démontrent à eux seuls l’absurdité du modèle agricole dominant, gangrené par des impératifs de profit sans borne et de concurrence à outrance. Or les causes historiques expliquant cette situation sont précisément les mêmes que celles qui expliquent la dette Dette Dette multilatérale : Dette qui est due à la Banque mondiale, au FMI, aux banques de développement régionales comme la Banque Africaine de Développement, et à d’autres institutions multilatérales comme le Fonds Européen de Développement.
Dette privée : Emprunts contractés par des emprunteurs privés quel que soit le prêteur.
Dette publique : Ensemble des emprunts contractés par des emprunteurs publics.
écologique : colonisation, exploitation intensive, plans d’ajustement structurel Ajustement structurel Les Plans d’ajustement structurel ont été imposés par les IFI en contrepartie de l’octroi de nouveaux prêts ou de l’échelonnement d’anciens prêts, projets financés par la Banque mondiale, conditionnalités du FMI, etc.
Les Plans d’austérité, appliqués depuis aux pays endettés du Nord, sont des copiés/collés des Plans d’ajustement structurel subits par les pays du Sud depuis 30 ans.
… En d’autres termes, les modifications de la production agricole, d’abord par le colonisateur, ensuite par les institutions financières internationales à travers les règles du jeu du commerce mondial, imposent de reconnaître que la dette agricole, alimentaire, fait partie intégrante de la dette écologique Dette écologique La dette écologique est la dette contractée par les pays industrialisés envers les autres pays à cause des spoliations passées et présentes de leurs ressources naturelles, auxquelles s’ajoutent la délocalisation des dégradations et la libre disposition de la planète afin d’y déposer les déchets de l’industrialisation.

La dette écologique trouve son origine à l’époque coloniale et n’a cessé d’augmenter à travers diverses activités :


- La « dette du carbone ». C’est la dette accumulée en raison de la pollution atmosphérique disproportionnée due aux grandes émissions de gaz de certains pays industriels, avec, à la clé, la détérioration de la couche d’ozone et l’augmentation de l’effet de serre.

- La « biopiraterie ». C’est l’appropriation intellectuelle des connaissances ancestrales sur les semences et sur l’utilisation des plantes médicinales et d’autres végétaux par l’agro-industrie moderne et les laboratoires des pays industrialisés qui, comble de l’usurpation, perçoivent des royalties sur ces connaissances.

- Les « passifs environnementaux ». C’est la dette due au titre de l’exploitation sous-rémunérée des ressources naturelles, grevant de surcroît les possibilités de développement des peuples lésés : pétrole, minéraux, ressources forestières, marines et génétiques.

- L’exportation vers les pays les plus pauvres de produits dangereux fabriqués dans les pays industriels.

Dette écologique et dette extérieure sont indissociables. L’obligation de payer la dette extérieure et ses intérêts impose aux pays débiteurs de réaliser un excédent monétaire. Cet excédent provient pour une part d’une amélioration effective de la productivité et, pour une autre part, de l’appauvrissement des populations de ces pays et de l’abus de la nature. La détérioration des termes de l’échange accentue le processus : les pays les plus endettés exportent de plus en plus pour obtenir les mêmes maigres recettes tout en aggravant mécaniquement la pression sur les ressources naturelles.
. En effet, les facteurs affectant l’environnement finissent toujours par avoir une incidence sur l’alimentation des populations.


Une vieille histoire

Une fois de plus, pour comprendre les inégalités alimentaires d’aujourd’hui, il faut revenir quelques siècles en arrière. Dès la colonisation, la structure de la production alimentaire des pays du tiers-monde fut totalement transformée dans le but de fournir aux métropoles les ressources dont elles avaient besoin. La promotion du « tout-à-l’exportation » au détriment des cultures vivrières Vivrières Vivrières (cultures)

Cultures destinées à l’alimentation des populations locales (mil, manioc, etc.), à l’opposé des cultures destinées à l’exportation (café, cacao, thé, arachide, sucre, etc.).
rendit ces pays extrêmement vulnérables aux aléas climatiques. Mike Davis démontre ainsi de façon magistrale la responsabilité des politiques coloniales dans de nombreuses famines survenues au XIXe siècle dans la « périphérie » à la suite d’une série de sécheresses liées au courant marin El Niño. Dans de nombreux pays, écrit-il, « la sécheresse acheva une paysannerie déjà mise à genoux par l’ouverture au marché mondial » [2].

Car, à l’instar des paysans anglais plusieurs siècles auparavant, des milliers de producteurs furent rendus dépendants d’un approvisionnement extérieur, aux conditions du marché, par la soumission de l’agriculture au modèle colonial capitaliste. Les conséquences en sont encore visibles aujourd’hui, 70 % des pays du Sud étant des importateurs nets de produits alimentaires [3].

Cette mise au pas des agriculteurs du Sud se poursuivit après les indépendances. Ici encore, l’utilisation de la dette fut fondamentale, puisque les plans d’ajustement structurel imposés par le FMI FMI
Fonds monétaire international
Le FMI a été créé en 1944 à Bretton Woods (avec la Banque mondiale, son institution jumelle). Son but était de stabiliser le système financier international en réglementant la circulation des capitaux.

À ce jour, 188 pays en sont membres (les mêmes qu’à la Banque mondiale).

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et la Banque mondiale Banque mondiale
BM
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD) a été créée en juillet 1944 à Bretton Woods (États-Unis), à l’initiative de 45 pays réunis pour la première Conférence monétaire et financière des Nations unies. En 2011, 187 pays en étaient membres.

Créée en 1944 à Bretton Woods dans le cadre du nouveau système monétaire international, la Banque possède un capital apporté par les pays membres et surtout emprunte sur les marchés internationaux de capitaux. La Banque finance des projets sectoriels, publics ou privés, à destination des pays du Tiers Monde et de l’ex-bloc soviétique. Elle se compose des cinq filiales suivantes :
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD, 189 membres en 2017) octroie des prêts concernant de grands secteurs d’activité (agriculture et énergie), essentiellement aux pays à revenus intermédiaires.
L’Association internationale pour le développement (AID, ou IDA selon son appellation anglophone, 164 membres en 2003) s’est spécialisée dans l’octroi à très long terme (35 à 40 ans, dont 10 de grâce) de prêts à taux d’intérêt nuls ou très faibles à destination des pays les moins avancés (PMA).
La Société financière internationale (SFI) est la filiale de la Banque qui a en charge le financement d’entreprises ou d’institutions privées du Tiers Monde.
Enfin, le Centre international de règlements des différends relatifs aux investissements (CIRDI) gère les conflits d’intérêts tandis que l’Agence multilatérale de garantie des investissements (AMGI) cherche à favoriser l’investissement dans les PED. Avec l’accroissement de l’endettement, la Banque mondiale a, en accord avec le FMI, développé ses interventions dans une perspective macro-économique. Ainsi la Banque impose-t-elle de plus en plus la mise en place de politiques d’ajustement destinées à équilibrer la balance des paiements des pays lourdement endettés. La Banque ne se prive pas de « conseiller » les pays soumis à la thérapeutique du FMI sur la meilleure façon de réduire les déficits budgétaires, de mobiliser l’épargne interne, d’inciter les investisseurs étrangers à s’installer sur place, de libéraliser les changes et les prix. Enfin, la Banque participe financièrement à ces programmes en accordant aux pays qui suivent cette politique, des prêts d’ajustement structurel depuis 1982.

TYPES DE PRÊTS ACCORDÉS PAR LA BM :

1) Les prêts-projets : prêts classiques pour des centrales thermiques, le secteur pétrolier, les industries forestières, les projets agricoles, barrages, routes, distribution et assainissement de l’eau, etc.
2) Les prêts d’ajustement sectoriel qui s’adressent à un secteur entier d’une économie nationale : énergie, agriculture, industrie, etc.
3) Les prêts à des institutions qui servent à orienter les politiques de certaines institutions vers le commerce extérieur et à ouvrir la voie aux transnationales. Ils financent aussi la privatisation des services publics.
4) Les prêts d’ajustement structurel, censés atténuer la crise de la dette, qui favorisent invariablement une politique néo-libérale.
5) Les prêts pour lutter contre la pauvreté.
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ne firent que renforcer la priorité déjà donnée aux cultures d’exportation, nécessaires à l’accumulation de devises [4]. C’est ainsi que la dépendance au marché mondial des pays du tiers-monde s’accentua. Le meilleur (ou le pire ?) exemple en est probablement Haïti, qui, autrefois autosuffisant, est aujourd’hui contraint d’importer du riz, notamment en provenance des États-Unis [5].


Un système truqué

L’ouverture des frontières commerciales promue par les institutions financières internationales depuis les années 1980 a eu des conséquences particulièrement désastreuses pour l’alimentation de peuples entiers. Dans l’agriculture comme dans l’industrie, les grandes puissances (Grande-Bretagne, États-Unis, Japon) se sont développées en protégeant leurs producteurs de la concurrence étrangère. Ce n’est qu’une fois établie leur position de force qu’elles se permettaient, sous couvert de libéralisme, d’imposer le libre-échange à leur « partenaires » les moins compétitifs. Toutes proportions gardées, cela reste encore vrai aujourd’hui, et cela passe notamment par le mécanisme de la dette. Marcel Mazoyer, ingénieur agronome, résume la situation de la façon suivante : « Le FMI et la Banque mondiale se pressent auprès des pays endettés pour leur imposer un libre-échange agricole […]. La baisse des protections a été une des conditions à l’attribution de nouveaux crédits, qui étaient conçus pour rembourser la dette, perpétuant ainsi le cycle infernal [6]. » De cette façon, on a assisté à une mise en concurrence de l’ensemble des agriculteurs de la planète, des exploitations agro-industrielles latifundiaires du Brésil ou d’Australie aux petits paysans, en passant par les agriculteurs subventionnés d’Europe ou d’Amérique du Nord.

Car une autre « trahison » de ce système qui se prétend « libéral », c’est le deux poids, deux mesures qui caractérise les relations économiques mondiales. Alors que l’on interdit aux États du Sud, via les plans d’ajustement structurel ou l’Organisation mondiale du commerce OMC
Organisation mondiale du commerce
Née le 1er janvier 1995, elle remplace le forum permanent de négociation qu’était l’Accord général sur les tarifs douaniers et le commerce (GATT) où les États avaient seulement le statut de « parties contractuelles ». Un des objectifs de l’OMC est le démantèlement, lorsqu’ils existent encore, des monopoles nationaux constitués en vertu d’une décision publique. C’est déjà le cas pour les télécommunications dont la décision a été prise dans le cadre de l’OMC en février 97. Mais il en reste d’autres comme les chemins de fer qui attirent la convoitise des grands groupes financiers.

Un autre objectif est la libéralisation totale des investissements. L’instrument utilisé a été le projet d’Accord multilatéral sur l’investissement (AMI). L’AMI dont l’élaboration avait été décidée lors de la réunion ministérielle de l’OCDE de mai 1995, vise l’ensemble des investissements : directs (industrie, services, ressources naturelles) et de portefeuille. Il prévoit des dispositifs de protection, notamment pour le rapatriement total des bénéfices. L’AMI a été comme tel abandonné en 1997 mais est réapparu sous la forme d’une multitude d’Accords bilatéraux sur l’investissement, ce sont les nouveaux « habits » de l’AMI.

L’OMC fonctionne selon le mode « un pays - une voix » mais les délégués des pays du Sud ne font pas le poids face aux tonnes de documents à étudier, à l’armée de fonctionnaires, avocats, etc. des pays du Nord. Les décisions se prennent entre puissants dans les « green rooms ». Toutefois, dans la lancée de l’épisode de Seattle en novembre 1999, la conférence de Cancun (Mexique) en septembre 2003 a été marquée par la résistance d’un groupe de 22 pays émergents du Sud, qui se sont alliés en la circonstance pour mener la conférence à l’échec, face à l’intransigeance des pays du Nord.
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(OMC), de soutenir leurs petits producteurs, les gouvernements étasunien et européens subventionnent leurs agriculteurs à coups de milliards de dollars. Les règles du jeu sont donc biaisées, comme l’explique Marcel Mazoyer : « Les subventions généreusement accordées par le Nord conduisent à un système qui leur permet de vendre en dessous de leur prix de revient […]. Alors qu’ils imposent le libre-échange à tout le monde, ils s’autorisent à truquer les règles des subventions, qui viennent compenser la différence qui existe entre le prix de marché international et le prix de revient de leurs agriculteurs. » De l’autre côté, poursuit-il, « les pays pauvres ne peuvent pas faire de même parce qu’ils n’ont pas les ressources budgétaires pour subventionner leurs producteurs […]. Le prix international devient inférieur au prix de revient de 80 % des paysans dans le monde. Et s’ils ne sont pas aidés, ils mourront de pauvreté et de faim, ou seront obligés de quitter leur ferme [7] ». C’est un véritable dumping, qui permet d’expliquer pourquoi des aliments européens se retrouvent sur des marchés d’Afrique à un prix inférieur à celui des produits locaux, plongeant les producteurs dans la détresse.

La Politique agricole commune (PAC) est révélatrice de ce pernicieux système. Instaurée à l’origine pour assurer la sécurité alimentaire de l’Europe, elle constitue aujourd’hui une machine de destruction de la petite agriculture, promouvant à tout-va l’agriculture industrielle, notamment à travers la libéralisation des prix et une politique de subsides favorable aux grands groupes agroalimentaires [8]. Les effets sont également négatifs au Nord, puisque le nombre d’agriculteurs chute d’année en année, ce qui accroît toujours plus la taille des exploitations restantes [9].


Une contre-réforme agraire

Un autre élément permettant de comprendre l’impasse agricole dans laquelle nous nous trouvons est la répartition des terres arables. Les politiques foncières promues depuis la colonisation et jusqu’à nos jours représentent de véritables contre-réformes agraires, puisqu’elles entraînent une concentration toujours plus importante des terres dans des mains toujours moins nombreuses. Depuis plusieurs siècles, l’accaparement des terres ne cesse de s’accentuer, enrichissant une poignée de propriétaires terriens et d’entreprises transnationales au détriment des petits producteurs, souvent contraints de travailler sous contrat salarié dans de grandes exploitations ou de rejoindre les périphéries des mégapoles. La sociologie des populations souffrant de la faim est d’ailleurs emblématique : 75 % sont des ruraux (parmi lesquels 9 sur 10 sont des paysans pauvres, des ouvriers agricoles mal payés et leur famille), les 25 % restants étant des producteurs agricoles condamnés à l’exode par la pauvreté et la faim [10].

Le fait que la très grande majorité des paysans soient dépourvus de terres est également révélateur de la détresse alimentaire mondiale actuelle. Les travailleurs agricoles sont souvent contraints de produire avant tout pour le marché mondial, au détriment de leurs propres besoins. Même la situation des petits propriétaires est difficile, car leurs engagements financiers (prêts pour l’achat des semences, du matériel agricole, etc.) les obligent à produire pour rembourser leur dette. Sur l’autre plateau de la balance, les grands propriétaires pratiquent sur des surfaces considérables une culture intensive de produits tropicaux, d’aliments à destination du bétail ou d’agrocarburants, principalement destinés aux marchés et aux consommateurs moyens du Nord, mais aussi, de plus en plus souvent, à ceux des pays émergents Pays émergents Les pays émergents désignent la vingtaine de pays en développement ayant accès aux marchés financiers et parmi lesquels se trouvent les BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud). Ils se caractérisent par un « accroissement significatif de leur revenu par habitant et, de ce fait, leur part dans le revenu mondial est en forte progression ». (sans oublier les milliers d’hectares laissés en jachère à des fins spéculatives).

On voit bien ici que le problème de la faim n’est pas tant une question de quantités produites que d’accès à la terre. Ces dix dernières années, le phénomène d’accaparement des terres a littéralement explosé, concernant plus de 200 millions d’hectares [11]. Outre les entreprises et les investisseurs financiers (spéculateurs, banques, fonds de pension Fonds de pension Fonds d’investissement, appelé aussi fonds de retraite, qui a pour vocation de gérer un régime de retraite par capitalisation. Un fonds de pension est alimenté par l’épargne des salariés d’une ou plusieurs entreprises, épargne souvent complétée par l’entreprise ; il a pour mission de verser des pensions aux salariés adhérents du fonds. Les fonds de pension gèrent des capitaux très importants, qui sont généralement investis sur les marchés boursiers et financiers. , hedge funds Hedge funds Les hedge funds, contrairement à leur nom qui signifie couverture, sont des fonds d’investissement non cotés à vocation spéculative, qui recherchent des rentabilités élevées et utilisent abondamment les produits dérivés, en particulier les options, et recourent fréquemment à l’effet de levier (voir supra). Les principaux hedge funds sont indépendants des banques, quoique fréquemment les banques se dotent elles-mêmes de hedge funds. Ceux-ci font partie du shadow banking à côté des SPV et des Money market funds.

Un Hedge funds (ou fonds spéculatif) est une institution d’investissement empruntant afin de spéculer sur les marchés financiers mondiaux. Plus un fonds aura la confiance du monde financier, plus il sera capable de prendre provisoirement le contrôle d’actifs dépassant de beaucoup la richesse de ses propriétaires. Les revenus d’un investisseur d’un Hedge funds dépendent de ses résultats, ce qui l’incite à prendre davantage de risques. Les Hedge funds ont joué un rôle d’éclaireur dans les dernières crises financières : spéculant à la baisse, ils persuadent le gros du bataillon (les zinzins des fonds de pension et autres compagnies d’assurance) de leur clairvoyance et crée ainsi une prophétie spéculative auto-réalisatrice.
…), ce sont les États manquant de potentialités agricoles qui achètent des milliers d’hectares. On assiste ainsi à une véritable ruée vers les terres arables de la part de l’Arabie Saoudite, du Qatar, de l’Union européenne ou encore de la Corée du Sud. Et de nombreux États se voient contraints de vendre leurs terres aux plus offrants, notamment pour satisfaire les exigences du FMI.


Le système agro-alimentaire mondial

Depuis ses débuts, le capitalisme entraîne une concentration des moyens de production. Celle-ci a probablement atteint un niveau inégalé dans l’histoire de l’humanité avec l’avènement de l’économie mondialisée.

Le secteur de l’alimentation n’échappe pas à la règle. Cette concentration représente un facteur d’explication décisif de l’insécurité alimentaire dans laquelle vit une bonne partie de la population mondiale. Le système agricole est en effet tenu par quelques multinationales tentaculaires qui ont la haute main sur les filières agricoles en amont et en aval. Par exemple, dix entreprises contrôlent aujourd’hui à elles seules la moitié du marché mondial des semences commerciales [12]. Et les semences ne sont pas l’unique secteur concerné. Selon l’association Grain, ces deux dernières décennies ont été le théâtre d’un changement radical : les grandes entreprises contrôlent désormais la production en tant que telle, notamment par le biais de l’agriculture contractuelle. Concrètement, la puissance de ces conglomérats leur permet de soumettre des producteurs à leurs normes et exigences, conduisant à la faillite les moins aptes à y répondre. Ces normes peuvent être quantitatives, qualitatives ou sanitaires. Par ce moyen, les grandes entreprises ont le pouvoir d’imposer partout la monoculture Monoculture Culture d’un seul produit. De nombreux pays du Sud ont été amenés à se spécialiser dans la culture d’une denrée destinée à l’exportation (coton, café, cacao, arachide, tabac, etc.) pour se procurer les devises permettant le remboursement de la dette. (désastreuse pour la biodiversité et à l’origine de « déserts verts [13] »), de saper les systèmes de semences paysans et de s’introduire dans les marchés locaux [14]. Et il est inutile de souligner leur poids dans la fixation des prix et des marchés de ressources nécessaires à la survie.

Le cas de Cargill est emblématique. Cette multinationale dont le chiffre d’affaires se compte en dizaines de milliards de dollars est spécialisée dans le négoce de l’huile de palme, la canne à sucre, l’élevage laitier, le bétail, les volailles, les porcs et l’aquaculture. Selon Jean Ziegler, la structure de cette société lui permet de stocker d’énormes quantités de blé, de riz ou de maïs dans l’attente de prix plus rémunérateurs ; lorsque ces prix sont d’actualité, elle peut écouler sa marchandise sur les cinq continents en un temps record [15]. Ziegler explique : « Les oligopoles pèsent de tout leur poids pour imposer les prix alimentaires à leur avantage, c’est-à-dire au niveau le plus élevé possible. Mais quand il s’agit de conquérir un marché local, d’éliminer des concurrents, les seigneurs des grains pratiquent volontiers le dumping. »

L’organisation actuelle de l’agriculture a donc pour effet, d’une part, de désarmer totalement les économies du Sud et, d’autre part, de standardiser la production agricole en se focalisant uniquement sur les cultures potentiellement les plus rémunératrices.


La bourse Bourse La Bourse est l’endroit où sont émises les obligations et les actions. Une obligation est un titre d’emprunt (l’émetteur la vend à l’acheteur qui doit la rembourser à un taux et une échéance déterminés) et une action est un titre de propriété d’une entreprise. Les actions et les obligations peuvent être revendues et rachetées à souhait sur le marché secondaire de la Bourse (le marché primaire est l’endroit où les nouveaux titres sont émis pour la première fois). aux matières premières

Chicago, Kansas City, Minneapolis : ces trois villes étasuniennes situées de part et d’autres de la Corn Belt [16] ont en commun d’abriter les principales places boursières où se négocient les prix des matières premières agricoles. Compte tenu de la situation évoquée précédemment, elles sont devenues de plus en plus déterminantes pour l’avenir alimentaire de plusieurs milliards de personnes. Les deux dernières décennies ont vu augmenter comme jamais auparavant la volatilité des cours des matières agricoles, créant inévitablement un terrain de jeux idéal pour les spéculateurs. La finance, en collaboration avec les multinationales dominantes du commerce agricole, a transformé les courbes des prix alimentaires en montagnes russes. Bien évidemment, à l’autre bout de la chaîne, ce sont les plus démunis qui subissent de plein fouet les effets de cette instabilité.

Le paroxysme de cette situation a été atteint en 2008, lorsque les prix des principaux aliments de base (blé, riz, maïs) ont littéralement explosé, tandis que ceux des matières premières cultivées par de nombreux agriculteurs (cacao, thé, café) restaient stables et relativement bas. La plupart du temps, ce sont les aléas climatiques et l’insuffisance de l’offre par rapport à une demande croissante qui sont pointés du doigt comme responsables des hausses de prix. Ces explications comportent certes une part de vérité (mauvaises récoltes, augmentation de la consommation de viande dans les pays émergents, agrocarburants…), mais force est de constater que la spéculation Spéculation Opération consistant à prendre position sur un marché, souvent à contre-courant, dans l’espoir de dégager un profit.
Activité consistant à rechercher des gains sous forme de plus-value en pariant sur la valeur future des biens et des actifs financiers ou monétaires. La spéculation génère un divorce entre la sphère financière et la sphère productive. Les marchés des changes constituent le principal lieu de spéculation.
aggrave grandement le mal, notamment en raison du comportement moutonnier des investisseurs financiers, pour qui les perspectives de profit passent bien avant l’alimentation de centaines de millions de personnes. Ainsi, à la suite de la débâcle boursière de 2007, l’afflux considérable de fonds sur les marchés agricoles a empêché des populations entières d’acheter de la nourriture, ce qui a donné lieu à des émeutes de la faim dans une quinzaine de pays [17]. Cela s’explique par le fait que, « dans les ménages des pays pauvres, 60 à 80 % du budget total est dépensé pour les produits alimentaires [18] ». On pourrait penser qu’une hausse des prix favorise les petits producteurs, mais il n’en est rien, pour deux raisons : en premier lieu, une grande partie de ces derniers (principalement au Sud) sont des acheteurs nets de produits alimentaires, c’est-à-dire qu’ils consacrent plus d’argent aux dépenses alimentaires qu’ils n’en gagnent en vendant leur production ; en second lieu, les coûts de production (énergie, fertilisants…) ont tendance à augmenter parallèlement aux prix des matières premières [19]. Par conséquent, la hausse du chiffre d’affaires de ces producteurs est directement absorbée par l’augmentation des coûts. En conséquence, les paysans se retrouvent dans une situation d’instabilité profonde. Ils sont de plus en plus nombreux à être contraints de s’endetter, de vendre leur matériel, leur cheptel ou leur terre. Ils fournissent bientôt une main-d’œuvre saisonnière bon marché et vont grossir la population des bidonvilles.

Étonnamment, ces éléments d’explication sont souvent tus par les grandes institutions financières internationales, pour qui la question de la faim se réduit à une insuffisance de la productivité. Les remèdes proposés – industrialisation de l’agriculture et libéralisation des marchés agricoles – ne font donc qu’aggraver le mal.

À noter que la pénurie alimentaire peut également devenir source de profit. À l’instar des commerçants sans scrupules qui, en période de famine, stockaient des aliments afin de s’enrichir sur le dos des affamés, il existerait une spéculation sur des espèces menacées d’extinction. Ainsi, la firme Mitsubishi, qui contrôle 40 % du marché du thon rouge, congèle des quantités astronomiques de ce poisson. De là à prédire que, en cas d’effondrement des réserves naturelles, les quantités stockées pourront se marchander à des prix colossaux, il n’y a qu’un pas [20]


Contre les paysans, contre la nature, contre les consommateurs…

Nul besoin d’être agronome pour comprendre que tout ce qui précède engendre un système à la fois absurde, dangereux, injuste et insoutenable :

  • absurde, cela se voit dans notre assiette : standardisation des produits [21], aliments transportés, pour la plupart, sur des milliers de kilomètres [22] (pommes du Chili, haricots du Kenya…), fruits et légumes sans saveur, omniprésence de la malbouffe, multiplication des scandales alimentaires [23], gaspillage considérable lors de la production, du transport et de la consommation…
  • dangereux du fait de l’usage de pesticides [24] et d’antibiotiques, du manque de vitamines dans les aliments dû à la standardisation des produits, des épidémies animales récurrentes [25], de l’absence de traçabilité des produits [26], de l’explosion des taux d’obésité…
  • injuste à cause de la concentration des exploitations (en France, leur taille a été multipliée par 70 en quarante ans) [27], de la perte d’accès au marché des semences, des profits faramineux réalisés par une classe de spéculateurs et d’industriels, de la faim dans laquelle vivent des millions d’autres, de l’appauvrissement des petits agriculteurs (au Sud comme au Nord) [28], de la déshumanisation de leur métier, qui s’apparente de plus en plus à un travail de technicien [29]
  • insoutenable en raison de l’appauvrissement de la biodiversité (végétale et animale), des monocultures, de l’érosion, de la déforestation, des émissions de gaz à effet de serre (CO2 et méthane principalement) [30], de la pollution des nappes phréatiques (notamment par le lisier), des conditions de vie déplorables des animaux, de la destruction des paysages, de la surconsommation d’eau, de pétrole, de terres…

L’état actuel de l’agriculture mondiale est donc une parfaite illustration du fait que les peuples subissent les conséquences de décisions prises par une infime minorité (les 1 %) pour qui la conduite des affaires est uniquement guidée par des perspectives de profit à court terme. On voit là les effets néfastes que peuvent avoir dans la vie quotidienne de la majorité la concentration des pouvoirs et l’absence de démocratie économique. Par conséquent, l’agro-business et ses acteurs (spéculateurs, financiers, grands propriétaires fonciers) doivent être considérés comme débiteurs d’une dette agricole et alimentaire vis-à-vis de la majorité. Reconnaître cela doit nous conduire à nous réapproprier notre alimentation, par le démantèlement des grands groupes, l’imposition de véritables réformes agraires, la mise en œuvre de politiques de soutien aux petits producteurs et aux pratiques de l’agroécologie (plus efficace que l’agriculture intensive [31]), une relocalisation de la production, et surtout une autonomie nationale, régionale et locale accrue. En somme, il faut interrompre le creusement de cette dette alimentaire en déconcentrant la production agricole et en promouvant une agriculture de proximité, par et pour les paysans.



Notes

[1Chiffres de la FAO publiés en septembre 2013 : http://www.fao.org/docrep/018/i3347e/i3347e.pdf.

[2Mike Davis, Génocides tropicaux, Paris, La Découverte, 2006.

[3Grain, L’Écologiste, n° 26, été 2008.

[4Voir Eric de Ruest et Renaud Duterme, La dette cachée de l’économie, chapitre 2

[5Sophie Perchellet, Haïti. Entre colonisation, dette et domination, Liège, CADTM/PAPDA, 2010.

[6Marcel Mazoyer, « La situation agricole et alimentaire mondiale et ses conséquences pour l’Afrique », 2006, http://www.gabrielperi.fr/Communication-de-Marcel-Mazoyer.

[7Ibid.

[8Un exemple parmi d’autres : en 2012, le premier bénéficiaire français de la PAC a été le groupe Doux, spécialisé dans l’élevage de volailles. Il a empoché pas moins de 55 millions d’euros (http://farmsubsidy.openspending.org/FR/2012/), alors que son chiffre d’affaires pour 2010 s’élevait à 1,406 milliard d’euros (http://www.doux.com/-Panorama-financier-.html).

[9En Belgique, le nombre de fermes est passé de 114 000 en 1980 à moins de 40 000 aujourd’hui. Le nombre de fermes perdues chaque année est estimé à 3 000. Les chiffres sont tout aussi catastrophiques dans les autres pays d’Europe. Depuis la mise en place de la PAC, 80 % des agriculteurs de l’Union européenne ont été contraints de cesser leur activité. Voir Marianne (Belgique), n° 21, juillet-août 2013.

[10Marcel Mazoyer, « La situation agricole et alimentaire mondiale et ses conséquences pour l’Afrique », op. cit.

[11Chiffres du Centre national de coopération au développement (CNCD), Bruxelles, 2013.

[12Grain, Hold-up sur l’alimentation, Genève, CETIM, 2012, p. 25.

[13Il s’agit des monocultures industrielles d’arbres principalement destinés à l’exportation.

[14Grain, Hold-up sur l’alimentation, op. cit.

[15Jean Ziegler, Destruction massive. Géopolitique de la faim, Paris, Seuil, 2011, p. 160-162.

[16La Corn Belt, qui s’étend de part et d’autre des Grands Lacs, est une zone agricole majeure aux États-Unis.

[17Voir notamment Damien Millet, Éric Toussaint, La crise, quelles crises ?, Bruxelles, Aden, 2010.

[18CNCD, Oxfam, SOS Faim, Fairfin, « La Complicité des banques belges dans la spéculation sur l’alimentation », juin 2013.

[19Ibid.

[21Cette standardisation est renforcée par l’interdiction faite aux paysans européens de reproduire et échanger des semences absentes des catalogues officiels. Voir http://www.rtbf.be/info/societe/detail_les-semences-de-varietes-traditionnelles-ne-peuvent-plus-etre-commercialisees?id=7809281.

[22Cinq mille kilomètres en moyenne, selon Esther Vivas, « Occuper le système agricole et alimentaire », http://esthervivas.com/francais/occuper-le-systeme-agricole-et-alimentaire/.

[23Le dernier en date fut la découverte de viande de cheval dans des lasagnes industrielles.

[24On dénombre 3 millions de cas d’empoisonnement chaque année selon l’Organisation mondiale de la santé (OMS), citée par l’association Frères des hommes, 2013.

[25Ces épidémies sont grandement facilitées par l’industrialisation de l’élevage. « On a assisté à un changement dans la nature des exploitations, qui a transformé les anciens clos de l’élevage traditionnel en de vastes enfers saturés d’excréments, concentrant des dizaines, voire des centaines de milliers d’animaux aux systèmes immunitaires affaiblis, réduits à suffoquer dans la chaleur et le lisier tout en échangeant à toute vitesse leurs agents pathogènes avec leurs compagnons d’infortune et leur pathétique progéniture. » Mike Davis, « Le capitalisme et la grippe porcine », http://www.contretemps.eu/interventions/mike-davis-capitalisme-grippe-porcine

[26Voir Jean-Pierre Coffe, Arrêtons de manger de la merde !, Paris, Flammarion, 2013.

[27Isabelle Saporta, Le Livre noir de l’agriculture, Paris, Fayard, 2011.

[28En France, les agriculteurs représentent la catégorie professionnelle la plus touchée par le suicide.

[29Isabelle Saporta, Le Livre noir de l’agriculture, op. cit.

[30Selon Grain, le mode de production actuel de notre nourriture serait responsable de près de la moitié des émissions totales de gaz à effet serre d’origine humaine.

[31Voir notamment Vincent Liegey, Stéphanie Madelaine, Christophe Ondet, Anne-Isabelle Veillot, Un projet de décroissance, Paris, Utopia, 2013, p. 91-97.

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Eric De Ruest

est membre du CADTM Belgique et co-auteur avec Renaud Duterme de La dette cachée de l’économie, Les Liens qui Libèrent, 2014.

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Renaud Duterme

est enseignant, actif au sein du CADTM Belgique, il est l’auteur de Rwanda, une histoire volée , éditions Tribord, 2013, co-auteur avec Éric De Ruest de La dette cachée de l’économie, Les Liens qui Libèrent, 2014 et auteur de De quoi l’effondrement est-il le nom ?, éditions Utopia, 2016.