La pauvreté en Chine : aller au delà des chiffres

12 septembre 2008 par Mélanie Moussours


Miracle économique chinois : 500 millions de pauvres en moins [1] et 106 milliardaires en plus [2] ! Tel pourrait être le titre d’un article sur le palmarès économique chinois... si l’on s’en tient, bien sûr, à la magie évocatrice des chiffres. En effet, s’il semble plutôt facile d’évaluer combien de milliardaires chinois se promènent dans les rues de Pékin (et encore que...), ce n’est pas le cas pour les pauvres. Et les enjeux ne sont pas les mêmes : il en va de la légitimité du Parti Communiste Chinois qui veut construire une « société harmonieuse » mais aussi de celle de la communauté internationale, organisations onusiennes et banque mondiale Banque mondiale
BM
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD) a été créée en juillet 1944 à Bretton Woods (États-Unis), à l’initiative de 45 pays réunis pour la première Conférence monétaire et financière des Nations unies. En 2011, 187 pays en étaient membres.

Créée en 1944 à Bretton Woods dans le cadre du nouveau système monétaire international, la Banque possède un capital apporté par les pays membres et surtout emprunte sur les marchés internationaux de capitaux. La Banque finance des projets sectoriels, publics ou privés, à destination des pays du Tiers Monde et de l’ex-bloc soviétique. Elle se compose des cinq filiales suivantes :
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD, 189 membres en 2017) octroie des prêts concernant de grands secteurs d’activité (agriculture et énergie), essentiellement aux pays à revenus intermédiaires.
L’Association internationale pour le développement (AID, ou IDA selon son appellation anglophone, 164 membres en 2003) s’est spécialisée dans l’octroi à très long terme (35 à 40 ans, dont 10 de grâce) de prêts à taux d’intérêt nuls ou très faibles à destination des pays les moins avancés (PMA).
La Société financière internationale (SFI) est la filiale de la Banque qui a en charge le financement d’entreprises ou d’institutions privées du Tiers Monde.
Enfin, le Centre international de règlements des différends relatifs aux investissements (CIRDI) gère les conflits d’intérêts tandis que l’Agence multilatérale de garantie des investissements (AMGI) cherche à favoriser l’investissement dans les PED. Avec l’accroissement de l’endettement, la Banque mondiale a, en accord avec le FMI, développé ses interventions dans une perspective macro-économique. Ainsi la Banque impose-t-elle de plus en plus la mise en place de politiques d’ajustement destinées à équilibrer la balance des paiements des pays lourdement endettés. La Banque ne se prive pas de « conseiller » les pays soumis à la thérapeutique du FMI sur la meilleure façon de réduire les déficits budgétaires, de mobiliser l’épargne interne, d’inciter les investisseurs étrangers à s’installer sur place, de libéraliser les changes et les prix. Enfin, la Banque participe financièrement à ces programmes en accordant aux pays qui suivent cette politique, des prêts d’ajustement structurel depuis 1982.

TYPES DE PRÊTS ACCORDÉS PAR LA BM :

1) Les prêts-projets : prêts classiques pour des centrales thermiques, le secteur pétrolier, les industries forestières, les projets agricoles, barrages, routes, distribution et assainissement de l’eau, etc.
2) Les prêts d’ajustement sectoriel qui s’adressent à un secteur entier d’une économie nationale : énergie, agriculture, industrie, etc.
3) Les prêts à des institutions qui servent à orienter les politiques de certaines institutions vers le commerce extérieur et à ouvrir la voie aux transnationales. Ils financent aussi la privatisation des services publics.
4) Les prêts d’ajustement structurel, censés atténuer la crise de la dette, qui favorisent invariablement une politique néo-libérale.
5) Les prêts pour lutter contre la pauvreté.
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confondues. L’efficacité des politiques d’aide au développement et la réalisation des objectifs du millénaire, sujets ô combien sensibles politiquement, dépendent des chiffres de la réduction de la pauvreté dans le monde. Or, la grande majorité des statistiques et notamment le très célèbre seuil de pauvreté fixé à $1 par jour et par personne sont créés par la Banque Mondiale, elle-même. On peut d’ores et déjà se demander s’il n’y a pas un problème de juge et partie dans l’histoire. Mais ce n’est pas l’objet de notre propos ici. Il s’agit de mettre en lumière le fait que le calcul du seuil de pauvreté international et donc les chiffres de la pauvreté mondiale et a fortiori en Chine sont loin d’être une évidence et font l’objet de débats pointus entre économistes.

Ainsi la Banque Mondiale a-t-elle récemment avoué, dans un papier intitulé China is poorer than we thought, but no less successful in the fight against poverty [3], que la Chine était plus pauvre qu’elle ne le pensait même si ce réajustement d’après les experts de la Banque Mondiale ne remettent nullement en cause les progrès phénoménaux que la Chine a pu enregistrer ces dernières décennies. D’après ces nouveaux calculs, il y aurait en effet 130 millions de pauvres en plus que les estimations précédentes ne le laissaient présager. Nous reviendrons donc sur la méthodologie utilisée pour le calcul du seuil de pauvreté international afin de prendre un peu de recul. Mais le problème de la mesure de la pauvreté va au-delà de la simple construction d’un indicateur tel que le seuil de pauvreté. Il faut également se poser la question de sa définition et de la façon dont on doit en rendre compte au-delà des simples variables monétaires que sont les revenus ou dépenses d’un ménage.

Combien de pauvres en Chine ?
Tableau 1 : Chiffres de la pauvreté en Chine

Estimations précédentes Nouvelle estimation banque mondiale
Population vivant en dessous du seuil de pauvreté national (PNUD PNUD
Programme des Nations unies pour le développement
Créé en 1965 et basé à New York, le PNUD est le principal organe d’assistance technique de l’ONU. Il aide - sans restriction politique - les pays en développement à se doter de services administratifs et techniques de base, forme des cadres, cherche à répondre à certains besoins essentiels des populations, prend l’initiative de programmes de coopération régionale, et coordonne, en principe, les activités sur place de l’ensemble des programmes opérationnels des Nations unies. Le PNUD s’appuie généralement sur un savoir-faire et des techniques occidentales, mais parmi son contingent d’experts, un tiers est originaire du Tiers-Monde. Le PNUD publie annuellement un Rapport sur le développement humain qui classe notamment les pays selon l’Indicateur de développement humain (IDH).
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) [4]
4,6%
Population vivant en dessous du seuil de pauvreté national (CIA) [5] 8%
Population vivant avec moins d’$1 par jour5 9,9% 15%
Population vivant avec moins de $2 par jour5 34,9%

En Chine, les chiffres de la pauvreté oscillent entre 4,6% de la population au seuil de pauvreté national et 34,9% de la population au seuil de $2 par personne et par jour (Voir tableau 1). Dès lors, quels chiffres doit-on choisir si l’on veut parler de la pauvreté en Chine ? Est-ce que le seuil de pauvreté national défini par les autorités chinoises est moins pertinent que le seuil de pauvreté international ? Et avoir un peu plus de $1 est-il bien différent d’avoir un peu moins de $1 ? L’utilisation de seuil est donc en soi problématique : où placer la barre ?

Les autorités chinoises ont choisi de la placer bien en-dessous des pratiques internationales ce qui explique le chiffre de 4,6% à comparer avec celui de 9,9% au seuil de $1 par jour [6]. Mais sur quelles bases Martin Ravallion, à qui on doit la paternité du seuil de pauvreté international, a-t-il décidé de le fixer à $1 par jour et comment expliquer sa réévaluation de la pauvreté en Chine qui ne représenterait pas 10% de la population chinoise mais bien 15% soit 130 millions de pauvres en plus que précédemment annoncé ?

L’épineuse question du seuil de pauvreté

Pour Martin Ravallion et ses collègues, il s’agissait de mesurer la pauvreté dans les pays en développement au regard de ce que la pauvreté « signifiait » dans les pays les plus pauvres du monde. Concrètement, cela a consisté à recueillir les seuils de pauvreté nationaux de 33 pays en développement et de les convertir dans une monnaie commune, le dollar en parité de pouvoir d’achat. Ils ont alors constaté que globalement les seuils de pauvreté des 8 pays les plus pauvres (et donc avec les seuils de pauvreté les plus bas) tournaient autour de $1 par jour et par personne ce qui est devenu le fameux seuil de pauvreté international. Plus précisément, les dernières estimations de l’étendue de la pauvreté dans le monde utilisaient un seuil de pauvreté à $1,08 en PPA de 1993. Ce seuil international devait être ensuite être converti dans les différentes monnaies nationales puis ajusté suivant les indices des prix à la consommation nationaux afin d’être appliqué au niveau national.

Or, en décembre 2007, la banque mondiale a révélé les résultats d’une vaste étude visant à comparer le pouvoir d’achat en 2005 de nombreux pays dans le monde et qui sert de base aux conversions en parité de pouvoir d’achat. Les économistes de la banque mondiale auraient pu se contenter de corriger le seuil de $1,08 de l’inflation Inflation Hausse cumulative de l’ensemble des prix (par exemple, une hausse du prix du pétrole, entraînant à terme un réajustement des salaires à la hausse, puis la hausse d’autres prix, etc.). L’inflation implique une perte de valeur de l’argent puisqu’au fil du temps, il faut un montant supérieur pour se procurer une marchandise donné. Les politiques néolibérales cherchent en priorité à combattre l’inflation pour cette raison. américaine ce qui l’aurait poussé à $1,45 en 2005 puis d’appliquer la conversion en PPA de 2005. Mais ils ont préféré remettre tout à plat et recalculer un nouveau seuil de pauvreté toujours sur la base de « ce que la pauvreté signifie dans les pays les plus pauvres du monde ». Et rebelote : on sélectionne parmi 75 seuils de pauvreté nationaux les 15 plus bas [7] (Népal, Tadjikistan et 13 pays d’Afrique subsaharienne) et on regarde ce que cela donne en PPA 2005. Le résultat est un seuil de pauvreté à $1,25 plutôt qu’à $1,45.

Ainsi le premier problème soulevé par cette méthode est son caractère arbitraire [8]. Sous prétexte de mesurer la pauvreté telle qu’elle est perçue par les pays pauvres eux-mêmes, la banque mondiale n’a pas voulu adopté une approche centrée sur les besoins humains. Est-ce que des dépenses de consommation équivalentes au seuil de pauvreté international de la banque suffisent à satisfaire les besoins élémentaires d’un être humain ? Poge et Reddy remettent en question une telle hypothèse sur la base d’une étude américaine qui stipule que pour atteindre un nombre minimal de calories par jour, il faut $3,05 de 1993 par jour et par personne : en comparaison, $1 par jour et par personne semble bien peu pour assurer un apport minimal de calories, sans parler des autres besoins élémentaires.

Le deuxième problème de cette méthode, c’est qu’elle repose sur des parités de pouvoir d’achat qui ne sont ni bien définies ni adéquates. Les taux de change en parité de pouvoir d’achat sont utilisés pour comparer les niveaux de vie de différents pays. Pour Poge et Reddy, 3 difficultés majeures sont à relever en relation avec la définition d’un seuil de pauvreté :
Les PPA disponibles ne font référence à aucune finalité. En effet, une certaine quantité de monnaie peut être considérée comme équivalente à une autre quantité de monnaie si les deux quantités permettent d’atteindre exactement la même finalité (acheter les mêmes biens et services). Pour avoir du sens, un taux de change en parité de pouvoir d’achat devrait référer à un certain but. Or, le premier intérêt de la production de taux de change PPA était notamment de comparer les PIB PIB
Produit intérieur brut
Le PIB traduit la richesse totale produite sur un territoire donné, estimée par la somme des valeurs ajoutées.
Le Produit intérieur brut est un agrégat économique qui mesure la production totale sur un territoire donné, estimée par la somme des valeurs ajoutées. Cette mesure est notoirement incomplète ; elle ne tient pas compte, par exemple, de toutes les activités qui ne font pas l’objet d’un échange marchand. On appelle croissance économique la variation du PIB d’une période à l’autre.
à l’échelle internationale si bien que les prix auxquels réfèrent les PPA sont ceux d’une gamme très large de biens et services. Ils sont alors influencés par les prix et les quantités des biens et services consommés disproportionnellement par les non-pauvres et qui ne sont pas pertinents en termes de réduction de la pauvreté. Ainsi que les prix des billets d’avion ou des derniers ordinateurs aient baissé n’a pas grande signification pour un ménage pauvre qui cherche avant tout à se loger, se vêtir et se nourrir.
Les PPA de différentes années ne sont pas comparables en raison des changements de méthodologie et de renouvellement des données ce que reconnaissent Ravallion et ses co-auteurs. Conséquemment, les résultats de la banque mondiale dépendent excessivement de l’année de référence choisie, choix complètement arbitraire. La solution préconisée par la banque mondiale est donc de tracer un trait sur les anciennes estimations réalisées avant le nouveau PPA, ce qui ne permet évidemment pas d’obtenir une tendance générale fiable quant à la réduction de la pauvreté.
La production de PPA ne se fait pas sans de nombreuses erreurs de mesure et de biais méthodologiques. Par exemple, l’Inde et la Chine n’avait pas participé aux exercices de 1993 visant à fixer les PPA si bien que les conversions pour ces pays étaient globalement basées sur des devinettes. Rien d’étonnant donc à la surprise statistique qu’a représenté l’exercice de 2005 auquel la Chine a accepté de participer. De même, les sondages portent sur les prix du secteur formel urbain et ne reflètent pas la réalité des ménages pauvres. Ainsi a-t-il été prouvé que les pauvres paient souvent plus cher pour les biens qu’ils consomment (par exemple, l’achat de piles revient plus cher qu’un raccordement électrique). Reddy et Poge estiment également que pour les pays à bas revenus, l’utilisation de « PPA céréales et pain » a pour conséquence des seuils de pauvreté nationaux supérieurs de 42% en moyenne ! Enfin, un dernier biais méthodologique s’applique particulièrement au cas de la Chine. L’exercice de 2005 visant à déterminer les nouvelles PPA s’est concentré en Chine sur 11 villes et sur leur périphérie très proche [9] : il ne peut donc pas être représentatif de la Chine rurale. Pour Ravallion, ce biais conduit logiquement à surestimer le coût de la vie en Chine et donc à surestimer le nombre de pauvres, ce qui l’a conduit à corriger ce biais pour arriver à ce chiffre de 130 millions de pauvres en plus. Mais la Banque Asiatique de Développement [10] souligne quant à elle que le seuil de pauvreté international de la banque mondiale est une simplification en ce qu’il s’applique à la fois à la pauvreté rurale et à la pauvreté urbaine. Or, plusieurs études ont montré qu’en Chine le seuil de $1 est 60% plus élevé que le seuil officiel de pauvreté rurale mais 47% moins élevé que le seuil de pauvreté urbaine estimée par le Bureau national de statistiques chinois : une partie des pauvres urbains au sens du Bureau national de statistiques chinois est donc exclue des statistiques de la banque mondiale ce qui conduit à sous-estimer la pauvreté urbaine. Dès lors quel est l’effet qui domine : une sous-estimation de la pauvreté urbaine ou une surestimation de la pauvreté rurale ?

La troisième critique relative à la méthode de la banque mondiale relève du débat entre pauvreté absolue et pauvreté relative. En effet, le seuil de pauvreté peut-être défini de manière absolue en fonction d’un panier de biens de consommation minimale ou de manière relative en pourcentage du revenu médian ou moyen. Cette dernière approche permet d’une part d’apporter un éclairage sur la pauvreté ressentie par une partie de la population au sein d’une société donnée et d’autre part de prendre en compte l’évolution de la notion de besoins élémentaires. En effet, celle-ci a profondément changé au cours du temps au gré des transformations de mode de vie. Pour les adeptes du seuil de pauvreté absolue, l’approche pauvreté relative est davantage une mesure de l’inégale répartition des revenus qu’une véritable mesure de la pauvreté. Mais, comme le souligne Jean Gadrey [11], privilégier la notion de pauvreté absolue associée à un panier de biens élémentaires invariables peut faire craindre que la pauvreté ne soit envisagée que comme de la survie, position très conservatrice allant à l’encontre de toute idée de progrès. Par ailleurs, les tensions sociales à l’intérieur d’un pays sont basées sur un sentiment de pauvreté relative non pas sur un raisonnement rationnel et objectif : je me sens pauvre et lésé parce que mon voisin est riche, pas parce que mon revenu est en-dessous d’un certain seuil monétaire construit de toute pièce. Or, en Chine, alors que les manifestations de mécontentement se multiplient, le gouvernement présente la réduction des inégalités comme une de ses priorités. En effet, elles ont littéralement explosé : le coefficient de Gini est passé de 0,30 en 1982 à 0,45 en 2002, soit une augmentation de 50% [12]. Certes, la nouvelle estimation de l’étendue de la pauvreté en Chine par la banque mondiale semble confirmer les énormes progrès que la Chine a réalisé en termes de réduction de la pauvreté (en gardant à l’esprit les limites et biais méthodologiques de la méthode employée et plus particulièrement les problèmes de comparabilité) mais la pauvreté relative s’est quant à elle fortement aggravée. Ainsi est-il tout à fait possible de réduire la pauvreté absolue tout en augmentant la pauvreté relative. Or, l’accroissement des inégalités (et donc l’augmentation de la pauvreté relative) est généralement considéré comme un coût pour le développement.

La pauvreté : une notion multidimensionnelle
Ces considérations nous amènent à poser la question de ce qu’est réellement la pauvreté. Le dictionnaire nous donne la définition suivante : « État, condition d’une personne qui manque de ressources, de moyens matériels pour mener une vie décente ». Mais qu’est-ce qu’une vie décente ? Sur quels critères doit-on apprécier que quelqu’un mène une vie décente ? Il n’existe pas réellement de définition internationalement reconnue de la pauvreté. La déclaration de Copenhague de 1995 se penche uniquement sur la notion de pauvreté absolue. Elle stipule que : « la pauvreté absolue est un état caractérisé par une privation aigüe en ce qui concerne les besoins fondamentaux de l’être humain : nourriture, eau salubre, installations hygiéniques, santé, abri, éducation et information. Elle dépend non seulement du revenu mais aussi de l’accès aux services sociaux ». Ainsi la pauvreté n’est-elle pas qu’une question de revenus, elle prend de multiples dimensions qu’un indicateur monétaire comme le seuil de pauvreté ne permet pas de prendre en considération. En Chine, 77% de la population chinoise (67% en zone rurale) seulement ont accès à une eau salubre contre 80,8% dans les pays à revenus intermédiaires inférieurs. De même, ce sont seulement 44% de la population (28% en zone rurale) qui ont un accès à des installations sanitaires contre 55,4% dans les pays à revenus intermédiaires inférieurs [13]. L’explosion des inégalités est en partie due aux mutations de la politique sociale chinoise. Les changements ont été radicaux dans le domaine de la santé : le système médical coopératif qui existait dans les zones rurales a été démantelé et la charge de la santé incombe maintenant aux ménages. Cela revient en fait à une privatisation du système de santé. Compte tenu de la faiblesse des revenus dans les zones rurales, on estime que 70 à 80% de la population rurale n’a aucune couverture en matière de santé [14]. Conséquemment, les indicateurs de santé révèlent une disparité croissante entre zones rurales et zones urbaines. On observe également la même évolution dans le domaine de l’éducation : en 2000, seulement 2,5% de la population urbaine âgée de 15 à 64 ans n’avait reçu aucune éducation scolaire, contre 8,7 % en milieu rural [15]. De surcroît, la question des travailleurs migrants, citoyens de seconde zone, et l’apparition d’une nouvelle forme de pauvreté urbaine noircissent le tableau. Des indicateurs composites tels que l’Indice de Développement Humain inspiré des travaux d’Amartya Sen ou l’Indice de Pauvreté humaine se veulent des indicateurs alternatifs pour le premier au PIB et pour le second au seuil de $1 par jour. Ainsi l’IPH Indicateur de pauvreté humaine
IPH
Depuis 1997, le Rapport du PNUD tente de mesurer la misère dans le Tiers-Monde, à travers un indicateur de la pauvreté humaine qui prend en considération d’autres critères que les revenus monétaires. Ces critères sont les suivants : - la probabilité à la naissance de ne pas atteindre l’âge de 40 ans ; - le pourcentage d’adultes analphabètes ; - les services procurés par l’économie dans son ensemble. Pour déterminer la qualité de ceux-ci, deux éléments sont pris en compte : le pourcentage d’individus n’ayant pas accès à des points d’eau aménagés et le pourcentage d’enfants de moins de cinq ans souffrant d’insuffisance pondérale. Malgré une pauvreté monétaire certaine, des pays arrivent à atténuer l’impact de la pauvreté par l’accès aux services qu’ils rendent à la population. En tête des pays considérés se trouvaient en 2002, l’Uruguay, le Costa Rica, le Chili et Cuba. Ces pays étaient parvenus à réduire la pauvreté humaine jusqu’à un IPH inférieur à 5 %.
-1 agrège trois type d’indicateurs : un indicateur de longévité, un indicateur d’instruction et un indicateur de conditions de vie (pourcentage de personne privées d’accès à l’eau potable ; pourcentage de personne privées d’accès aux services de santé ; pourcentage d’enfants de moins de cinq ans souffrant d’insuffisance pondérale). La Chine, avec un IPH de 11% se situe au 29e rang sur 108. Cependant, si ces indicateurs composites constituent des enrichissements certains aux indicateurs monétaires, ils doivent également être sujets à caution et font face à de nombreuses critiques : le choix des critères et des pondérations sont autant de questions non résolues tandis que ces indicateurs restent essentiellement statiques.

Une alternative pourrait être celle de l’approche en termes de vulnérabilité, qui fournit une perspective plus dynamique de la pauvreté. La vulnérabilité peut être définie comme le risque de sombrer dans un état de pauvreté suite à une crise (au niveau national, régional ou individuel) : il s’agit en d’autres termes de leur résilience à des chocs négatifs. En effet, en Chine, relativement « peu » de ménages se trouvent en-dessous du seuil de pauvreté mais beaucoup plus se trouvent juste au-dessus ce qui signifie que suite à un choc négatif même faible, ces ménages retomberont dans un état d’extrême pauvreté. 3 dimensions ont un impact sur la vulnérabilité d’une population :
l’éducation : l’accès à l’éducation permet d’accumuler du « capital » humain, d’accroître son employabilité et donc de permettre de faire face à des crises.
la santé : la première cause de perte de revenus dans une famille est la maladie parce que cela signifie non seulement des journées de travail en moins mais aussi des dépenses en plus (médicaments, soins médicaux, etc.)
l’état de l’environnement et l’accès aux ressources naturelles : les populations pauvres sont les premières victimes de la dégradation de leur environnement. La moindre qualité des eaux, des sols ou de l’air ont des impacts catastrophiques sur la santé des populations, sur la production agricole, sur l’occurrence des catastrophes naturelles, etc.
Or, comme évoqué précédemment, la transition en Chine s’est soldée par une quasi privatisation des services publics et une forte augmentation des frais payés directement par les usagers eux-mêmes. Ainsi 87% de la population rurale et 44% de la population urbaine n’ont pas de couverture santé et doivent payer de leur poche. De même, les frais de scolarisation prohibitifs conduisent de nombreuses familles à retirer leurs enfants, surtout les filles, de l’école. Dans le domaine de l’environnement, les enjeux sont gigantesques. Sans rentrer dans les détails, nous pouvons évoquer quelques aspects importants : la production énergétique basée sur le charbon non seulement est source d’émissions de CO2 mais aussi de pluies acides. Les maladies respiratoires dans les grandes villes se développent rapidement. Les pollutions de l’eau sont telles que 90% des ressources en eau douce du pays ne sont pas directement potables, le nord de la Chine connaît une situation de stress hydrique importante, l’érosion des sols due à la déforestation passée est un problème préoccupant et a pour conséquence des baisses de productivités agricoles, des glissements de terrain et des inondations de plus en plus dangereuse, etc.

Ainsi une grande partie de la population chinoise est très vulnérable. Le développement des inégalités est avéré par l’évolution de l’indicateur gini. La privatisation des services de base (éducation, santé), la fermeture ou la privatisation des entreprises publiques (dont dépendait un grand nombre de Chinois pour toute une série de services essentiels) a réduit la satisfaction des besoins humains fondamentaux pour une quantité importante de Chinois. Les estimations publiées tant par la Banque mondiale que par les autorités chinoises sont sujettes à caution. Il est fondamental de réaliser une étude scientifique indépendante qui aborde la pauvreté sous ses différentes facettes et à l’aune de la déclaration universelle sur les droits de l’homme (1948), de la déclaration des Nations unies sur le droit au développement (1986), du pacte international sur les droits économiques, sociaux et culturels (1966), des travaux du PNUD sur le développement humain et du rapport Brundtland sur la nécessité d’un développement durable pour tous (1987).



Notes

[1D’après les estimations de Chen et Ravallion basée sur les parités de pouvoir d’achat de 1993, la proportion de personnes vivant en dessous du seuil de pauvreté international ($1,08 par jour et par personne) en Chine était passée de 64% en 1981 à 10% en 2004. D’après ces calculs, il y aurait eu 500 millions de pauvres en moins entre 1981 et 2004.
Shaohua Chen and Martin Ravallion, China is poorer than we thought, but no less successful in the fight against poverty, Policy research working paper, Development Research Group, World Bank, may 2008.

[2En octobre 2007, la Chine compte 106 milliardaires d’après les estimations de Hurun , un magazine basé à Shanghai et dirigé par le chercheur Rupert Hoogewerf, spécialiste de la richesse en Chine (il a travaillé pour le magazine Forbes jusqu’en 2008). 106 milliardaires, cela fait sept fois plus que l’année précédente. De même, en août 2007, le même chercheur estimait qu’il y avait 150 000 super riches en Chine (plus de $5 millions).
Reuters, China No.2 in billionaires as assets boom ?, October 10th, 2007
Reuters, China super-rich hit 150,000, growing fast : report, August 15th, 2007
Site de Hurun http://www.hurun.net/richlisten.aspx

[3Shaohua Chen and Martin Ravallion, China is poorer than we thought, but no less successful in the fight against poverty, Policy research working paper, Development Research Group, World Bank, may 2008.

[4Human development Report, 2007-2008

[5CIA, The World Factbook, mis à jour en mars 2008

[6Un projet de loi prévoit aujourd’hui d’augmenter le seuil de pauvreté national en Chine jugé trop bas comparé au seuil de pauvreté défini par la Banque Mondiale. Celui-ci passerait donc de 1 067 yuans ($ 152) de revenus par an à 1 300 yuans ($185). Cela aurait pour conséquence de doubler le nombre officiel de pauvres en Chine qui passerait de 40 millions à 80 millions.
Weng Shiyou, Wang Biqiang, « China to raise poverty line », The economic observer online, April 17th, 2008

[7Martin Ravallion et ses collègues ont identifié un certain niveau de consommation par tête au-delà duquel la notion de pauvreté relative tend à avoir plus d’importance. A partir de ce seuil, un pays plus riche d’$1 a un seuil de pauvreté de $0,33 plus haut. Les 15 pays sélectionnés sont en-dessous de ce seuil.

[8Pour plus de détails sur le débat sur le mode de calcul du seuil de pauvreté de la banque mondiale, voir Sanjay G. Reddy and Thomas W. Pogge, How not to count the poor ? October 29th, 2005

[9D’après le Bureau national de la statistique chinois, ce choix s’explique par la non disponibilité dans les zones rurales de Chine de certains biens dont les prix sont relevés dans cette grande étude statistique. Cette explication révèle à quel point les PPA ne sont pas adaptés à la prise en compte de la pauvreté qu’elle soit rurale ou urbaine.

[10Asian Development Bank, Poverty profile of the People’s republic of China, may 2004

[11Jean Gadrey, « La mesure de la pauvreté absolue, ça ne tient pas la route », 18 juin 2008,
http://alternatives-economiques.fr/blogs/gadrey/2008/06/18/la-mesure-de-la-%c2%ab-pauvrete-absolue-%c2%bb-ca-ne-tient-pas-la-route/

[12Tendances de l’économie chinoise, bulletin de l’IDREC n° 28, 2006

[13World Bank, China Environment factsheet, 2005

[14Tendances de l’économie chinoise, bulletin de l’IDREC n° 28, 2006

[15ibid

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