La question de la justice environnementale et sociale au Maroc passe par le Sahara Occidental

7 décembre 2016 par Hamza Hamouchene

Sahraouis assistant à l’explosion de mines en février 2011 près du village de Tifariti au Sahara occidental (AFP)

Les dirigeants marocains ont profité de la COP22 pour faire du blanchiment écologique. Les militants ont riposté. Mais l’un des plus importants scandales du pays, en matière d’environnement, n’a pas été abordé

Au cours des deux dernières semaines, la ville touristique de Marrakech au Maroc a accueilli la 22e édition de la conférence sur le climat organisée par les Nations unies.

Marrakech a donc été une destination prisée par de nombreux hommes politiques, journalistes, lobbyistes d’entreprises, activistes œuvrant pour le climat et l’environnement ou encore par des représentants de communautés et peuples indigènes touchés de plein fouet par les crises écologiques et climatiques sans oublier l’extractivisme Extractivisme Modèle de développement basé sur l’exploitation des ressources naturelles, humaines et financières, guidé par la croyance en une nécessaire croissance économique. ravageur- un modèle de développement colonial et néocolonial fondé sur la filière des industries extractives.

Et après l’accord « historique » de la COP21 à Paris, l’annonce d’un plan d’action Action
Actions
Valeur mobilière émise par une société par actions. Ce titre représente une fraction du capital social. Il donne au titulaire (l’actionnaire) le droit notamment de recevoir une part des bénéfices distribués (le dividende) et de participer aux assemblées générales.
« historique » a été faite en grandes pompes sur fond de propagande mensongère, par les dirigeants mondiaux.

La COP22 était censée être une opportunité permettant d’agir pour lutter contre le chaos climatique, mais malheureusement, comme cela fut le cas lors des éditions précédentes, il n’en a rien été.

Une conférence piratée

Malgré la menace mondiale, les gouvernements continuent d’autoriser l’augmentation des émissions de carbone, ce qui engendre une accélération rapide de la crise. Les dirigeants d’entreprise ont pollué les débats en proposant de « mauvaises solutions » synonymes de profits accrus.

Parmi les partenaires officiels de cette COP, on retrouve une société marocaine spécialisée dans le phosphate, l’Office chérifien des phosphates (OCP) et la holding minière de la famille royale Managem, des sociétés reconnues responsables de la destruction de l’environnement, de problèmes de santé ou encore à l’origine de la situation dans laquelle se retrouvent des peuples dépossédés leurs ressources vitales comme la terre, l’eau, les poissons et autres ressources naturelles. Les villes de Safi et Imider sont des cas emblématiques de ce phénomène.

Parallèlement aux autres militants de base opposés à cette COP, j’ai œuvré à attirer l’attention sur la tentative du Makhzen (terme faisant référence au roi et à l’élite dirigeante qui l’entoure) d’utiliser les débats sur le climat comme un moyen de blanchir sa manière autoritaire de gouverner sur fond de corruption.

La COP22 était une occasion en or pour la vorace monarchie d’écoblanchir ses crimes environnementaux ainsi que ses activités de pillage des terres et des ressources, des faits contredisant le discours vert véhiculé dans les médias dominants.

Ce blanchiment, ou greenwashing, est rendu plus facile par une société civile non autonome, artificielle et institutionnelle, représentée ici par la Coalition marocaine pour la justice climatique, dont le rôle est de représenter la société civile dans son ensemble et de museler et de marginaliser les membres radicaux appelant à des changements réels et significatifs.

Nos efforts pour contrecarrer ce discours fallacieux ont permis la mise en œuvre réussie de la Conférence internationale anti-COP22. Intitulée « Changer le système, pas le climat », la conférence s’est tenue dans la ville océanique de Safi, une zone ayant été sacrifiée pour y imposer un modèle extractiviste de développement économique. Une usine de phosphate, une usine de ciment et une centrale électrique alimentée au charbon ont été construites sur son littoral, en contradiction avec la rhétorique « écologique » du Makhzen.

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Nous avons également organisé une caravane de solidarité avec un campement dressé dans le village d’Imider depuis six ans, contre la mine d’argent de la holding royale qui s’est emparée de leur eau, polluant ainsi leur environnement et détruisant leurs moyens de subsistance.

Avec les communautés et les intervenants internationaux présents - des Algériens, des Marocains, des Tunisiens, un Kényan et un membre de la tribu des Navajos - nous avons organisé des ateliers de sensibilisation à des concepts comme l’extractivisme, la justice environnementale et l’éco-féminisme sans oublier la tenue, couronnée de succès, d’un festival du film politique en plein air.

Ce partage d’expériences d’injustice environnementale a renforcé notre sentiment d’être tous confrontés à un système prônant l’extractivisme, auquel nous résistons, qui s’enrichit en excluant la plupart d’entre nous, tout particulièrement les peuples du Sud et les personnes de couleur.

Les autorités marocaines n’ont pas apprécié ce type de solidarité et de mise en réseau régionale et internationale, qu’elles voient comme des menaces, vu qu’elles pourraient créer des liens solides entre les gens, les encourageant ainsi à poursuivre la résistance tout en mettant en avant des alternatives futures réellement durables, susceptibles de mettre en péril l’actuel statu quo oppressif. Après avoir quitté le campement protestataire, la caravane a été harcelée et immobilisée pendant une heure à un poste de contrôle.

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Des ateliers organisés à Imider le 8 novembre pour aborder les questions relatives à l’injustice environnementale et à l’extractivisme (MEE/Nadir Bouhmouch).

Mais ce qui manquait, selon moi, (de manière intentionnelle ou non) dans toutes les discussions et activités auxquelles j’ai pris part, c’est la question du Sahara occidental illégalement occupé par la monarchie marocaine depuis 1975.

C’est une question sensible et un sujet litigieux dans le royaume et toute personne manifestant son soutien au peuple sahraoui dans sa lutte pour le droit à l’autodétermination sera étiquetée comme traître – comme quelqu’un cherchant à nuire à l’intégrité du royaume – et s’expose à des actes de violence et d’intimidation sévère.

Ces pratiques sont désormais communes et normalisées au Maroc et ailleurs, même dans des espaces « progressistes » comme le Forum social mondial.

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Des militants lors de la marche internationale pour le climat, organisée à Marrakech le 13 novembre, tenant une bannière sur laquelle est écrit « Cette marche aide le régime marocain à blanchir ses crimes à 300 km au sud d’ici » (MEE/Nadir Bouhmouch)

Néanmoins, je pense sincèrement qu’il nous est impossible de nous colleter avec les questions de justice environnementale, climatique et sociale au Maroc ou dans la région sans aborder le problème de l’occupation militaire par le Makhzen du Sahara occidental, son déni de la souveraineté et du droit à l’autodétermination de son peuple sans oublier le pillage éhonté de ses territoires.

En expropriant les Sahraouis et les Marocains pauvres, le Makhzen consolide son emprise coloniale et néocoloniale visant à enrichir des intérêts minoritaires, marocains et étrangers, aux dépens de la majorité.

La semaine dernière, j’ai tenté de visiter la zone occupée, mais mon périple a été interrompu juste avant Tarfaya, une ville au sud du Maroc, et je ne fus pas autorisé à me rendre à El Ayoune sous prétexte qu’il y avait des instructions d’en haut pour m’interdire de passer.

Par le passé, plusieursdélégations ont été expulsées et déportées. Mais pourquoi les autorités marocaines ont-elles mis en place un tel système de surveillance et de contrôle des membres internationaux souhaitant visiter des territoires occupés ?

La réponse est simple : elles ne souhaitent pas que des membres internationaux fassent preuve de solidarité envers les Sahraouis et elles souhaitent maintenir un mur du silence autour des projets en cours qui justifient leur occupation : extraction du phosphate, agrobusiness, pêche et énergies renouvelables. Oui, les énergies renouvelables !

Colonialisme vert

Alors que certains projets au Maroc, comme la centrale solaire de Ouarzazate, peuvent être qualifiés d’ « accaparement vert », c’est-à-dire une appropriation des terres et des ressources à des fins prétendument écologiques, des projets similaires relatifs aux énergies renouvelables (solaires et éoliennes) mis en œuvre dans les territoires occupés du Sahara occidental peuvent être qualifiés de « colonialisme vert » dans la mesure où ils sont pratiqués en dépit des Sahraouis et sur leurs terres confisquées.

D’ici 2020, plus d’un quart de la production d’énergies vertes du Maroc se fera dans le territoire occupé.

Il y a seulement quelques jours, la société ACWA Power d’Arabie saoudite a signé un accord avec l’Agence marocaine d’énergie solaire (MASEN) pour développer et à mettre en œuvre un complexe de trois centrales photovoltaïques solaires (PV) produisant un total de 170 MW. Deux de ces centrales, produisant un total de 100 MW, ne seront cependant pas implantées au Maroc, mais en plein territoire occupé.

L’organisation Western Sahara Resource Watch a récemment publié un excellent rapport intitulé « Électrifier la pillage » montrant comment les projets renouvelables sont utilisés pour pérenniser l’occupation en renforçant l’emprise du Maroc sur les territoires occupés.

Le rapport établit que 22 éoliennes récemment construites par la société allemande Siemens fournissent 95 % de l’énergie requise pour le pillage fortement controversé des minerais non renouvelables (comme le phosphate) du Sahara occidental. Ce qui est choquant, c’est que d’ici 2020, d’après le rapport, plus d’un quart de toute la production de l’énergie verte du Maroc proviendra du territoires occupé.

Poser les vraies questions

Une fois de plus, les débats sur le climat ont servi de base aux élites transnationales (auxquelles le Makhzen appartient) pour mettre en avant une propagande supposément verte, qui financiarise la nature, privatise nos ressources et nos moyens de subsistance et renforce leur règne autoritaire.

La COP22 n’est qu’une occasion de plus pour le Makhzen d’embellir son image de champion du « capitalisme vert » et, dans le même temps, de continuer à réduire au silence et à exclure les Sahraouis et la majorité des Marocains.

Il est temps de s’organiser en dehors de ces structures étouffantes qui travaillent contre les intérêts de la majorité des gens et renforcent un ordre capitaliste et impérialiste. Il incombe à la gauche radicale et aux mouvements pour la justice environnementale / climatique d’aborder la propagande verte du Makhzen et le discours global dominant en train d’émerger auquel elle se rattache.

Les activistes doivent répondre aux questions épineuses nous permettant de porter notre attention à la matérialité des énergies renouvelables : qui possède quoi ? Qui fait quoi ? Qui obtient quoi ? Qui gagne et qui perd ? Et quel bien collectif ou public est–il servi ?

Répondre à ces questions dans l’optique d’une justice distributive, tout en prenant en compte les héritages coloniaux et néocoloniaux, ainsi que les notions de race, de classe et de genre permettra de révéler que ces projets ne sont pas autre chose que de l’ « accaparement vert » et du « colonialisme vert ».

Source


Auteur.e

Hamza Hamouchene

est docteur en carcinogénèse environnementale de l’’Institute of Cancer Research, université de Londres. Il est membre fondateur d’’Algeria Solidarity Campaign (ASC) et d’’ Environmental Justice North Africa (EJNA), deux organisations londoniennes faisant campagne respectivement pour un changement démocratique pacifique en Algérie et pour la justice environnementale et climatique au Maghreb.

Il travaille aussi pour Platform, où il suit le dossier des intérêts britanniques dans le domaine de l’’énergie en Algérie. Il a publié deux rapports pour Platform : “Le renforcement des dictatures : Accaparement du gaz par le Royaume-Uni et les violations des droits humains en Algérie” et “La Prochaine revolution en Afrique du Nord : La lutte pour la Justice Climatique”.

Il travaillait auparavant pour Global Justice Now sur les questions liées au climat, à l’’alimentation et à la justice commerciale.

Il a publié des articles dans The Guardian, Counterpunch, New Internationalist, Red Pepper, Jadaliyya, openDemocracy, Pambazuka, El Watan, Maghreb Emergent et Huffington Post. Il a été interviewé entre autres par BBC Arabic, Al Jazeera, France 24 et RFI.