La révolte est légitime

14 février 2009 par Jérôme Ollier


La crise économique et financière a mis le capitalisme en première ligne de la critique. En général, les tenants de la politique néolibérale affirment qu’il faut poursuivre dans la même voie tout en fixant mieux les règles du jeu. Certains d’entre eux comme Alan Greenspan, ancien président de la Réserve fédérale des Etats-Unis, reconnaissent qu’ils se sont trompés durant plus de trente ans sur la capacité des dirigeants d’entreprise à s’autodiscipliner. Ces professions de foi combinées à des bribes d’autocritique prêteraient à sourire si les conséquences des politiques néolibérales n’étaient pas si dramatiques pour les citoyens du Nord comme du Sud de la planète.

Monsieur Colmant, directeur de la bourse Bourse La Bourse est l’endroit où sont émises les obligations et les actions. Une obligation est un titre d’emprunt (l’émetteur la vend à l’acheteur qui doit la rembourser à un taux et une échéance déterminés) et une action est un titre de propriété d’une entreprise. Les actions et les obligations peuvent être revendues et rachetées à souhait sur le marché secondaire de la Bourse (le marché primaire est l’endroit où les nouveaux titres sont émis pour la première fois). de Bruxelles (branche belge de la société transnationale Euronext), est de ceux qui persistent et signent sans exprimer jusqu’ici la moindre remise en question. Il écrit dans une carte blanche au Soir [1] que « l’inquiétude se propage de manière dispersée dans les cénacles de responsables d’entreprises » et que cela doit nous encourager à prendre des mesures audacieuses comme l’Irlande, élève modèle de l’Europe libérale. Selon lui, « Concrètement, le pays pourrait se rapprocher d’un statut de zone franche », mesure capitaliste s’il en est, permettant aux transnationales d’augmenter leur profit en abaissant impôts et taxes au strict minimum et rognant, au passage, les droits du travail et les salaires. Mauvais pari sans doute car une semaine après, l’Irlande entre officiellement en récession Récession Croissance négative de l’activité économique dans un pays ou une branche pendant au moins deux trimestres. avec un taux de chômage qui a augmenté de 50% sur un an, une crise immobilière sans précédent et tout le système bancaire qui vacille.

Le lendemain, dans une interview [2], il se félicite du rebond de l’activité de la bourse tout en reconnaissant que celui-ci est dû à 80% à des ordres d’investisseurs étrangers : « Il y a eu visiblement beaucoup de trading Activités de marché
Trading
opération d’achat et de vente de produits financiers (actions, futures, produits dérivés, options, warrants, etc.) réalisée dans l’espoir d’en tirer un profit à court terme
informatique : ces « robots » réagissent à la présence dans les dépêches d’un ensemble de mots (par exemple « Bernanke », « inflation Inflation Hausse cumulative de l’ensemble des prix (par exemple, une hausse du prix du pétrole, entraînant à terme un réajustement des salaires à la hausse, puis la hausse d’autres prix, etc.). L’inflation implique une perte de valeur de l’argent puisqu’au fil du temps, il faut un montant supérieur pour se procurer une marchandise donné. Les politiques néolibérales cherchent en priorité à combattre l’inflation pour cette raison.  », « pétrole »… et ils lancent un ordre d’achat sur une valeur pétrolière). Ces ordres algorithmiques, qui sont lancés par des fonds d’investissement Fonds d’investissement Les fonds d’investissement (private equity) ont pour objectif d’investir dans des sociétés qu’ils ont sélectionnées selon certains critères. Ils sont le plus souvent spécialisés suivant l’objectif de leur intervention : fonds de capital-risque, fonds de capital développement, fonds de LBO (voir infra) qui correspondent à des stades différents de maturité de l’entreprise. , sont une bonne chose pour la Bourse, car ils donnent de la liquidité Liquidité
Liquidités
Capitaux dont une économie ou une entreprise peut disposer à un instant T. Un manque de liquidités peut conduire une entreprise à la liquidation et une économie à la récession.
 ». En l’espace d’un mois, le BEL 20 chute cependant de 40%, dans ce que beaucoup décrivent comme une crise de liquidité. Un problème d’algorithme peut-être ? Il ajoute par ailleurs que les ventes d’actions Action
Actions
Valeur mobilière émise par une société par actions. Ce titre représente une fraction du capital social. Il donne au titulaire (l’actionnaire) le droit notamment de recevoir une part des bénéfices distribués (le dividende) et de participer aux assemblées générales.
à découvert [3] sont bénéfiques et qu’il n’est nullement question de les interdire. Le lundi 23 septembre, soit à peine 48H après cette déclaration, on apprend que les ventes à découvert sont supprimées à la bourse de Bruxelles.

Ceci n’est pas l’exception mais la règle, les théories des économistes capitalistes ont toutes montré leur vacuité. Une des plus tordues étant celle du « ruissellement » qui a été répandue sur toute la planète grâce au FMI FMI
Fonds monétaire international
Le FMI a été créé en 1944 à Bretton Woods (avec la Banque mondiale, son institution jumelle). Son but était de stabiliser le système financier international en réglementant la circulation des capitaux.

À ce jour, 188 pays en sont membres (les mêmes qu’à la Banque mondiale).

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et à la Banque mondiale Banque mondiale
BM
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD) a été créée en juillet 1944 à Bretton Woods (États-Unis), à l’initiative de 45 pays réunis pour la première Conférence monétaire et financière des Nations unies. En 2011, 187 pays en étaient membres.

Créée en 1944 à Bretton Woods dans le cadre du nouveau système monétaire international, la Banque possède un capital apporté par les pays membres et surtout emprunte sur les marchés internationaux de capitaux. La Banque finance des projets sectoriels, publics ou privés, à destination des pays du Tiers Monde et de l’ex-bloc soviétique. Elle se compose des cinq filiales suivantes :
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD, 189 membres en 2017) octroie des prêts concernant de grands secteurs d’activité (agriculture et énergie), essentiellement aux pays à revenus intermédiaires.
L’Association internationale pour le développement (AID, ou IDA selon son appellation anglophone, 164 membres en 2003) s’est spécialisée dans l’octroi à très long terme (35 à 40 ans, dont 10 de grâce) de prêts à taux d’intérêt nuls ou très faibles à destination des pays les moins avancés (PMA).
La Société financière internationale (SFI) est la filiale de la Banque qui a en charge le financement d’entreprises ou d’institutions privées du Tiers Monde.
Enfin, le Centre international de règlements des différends relatifs aux investissements (CIRDI) gère les conflits d’intérêts tandis que l’Agence multilatérale de garantie des investissements (AMGI) cherche à favoriser l’investissement dans les PED. Avec l’accroissement de l’endettement, la Banque mondiale a, en accord avec le FMI, développé ses interventions dans une perspective macro-économique. Ainsi la Banque impose-t-elle de plus en plus la mise en place de politiques d’ajustement destinées à équilibrer la balance des paiements des pays lourdement endettés. La Banque ne se prive pas de « conseiller » les pays soumis à la thérapeutique du FMI sur la meilleure façon de réduire les déficits budgétaires, de mobiliser l’épargne interne, d’inciter les investisseurs étrangers à s’installer sur place, de libéraliser les changes et les prix. Enfin, la Banque participe financièrement à ces programmes en accordant aux pays qui suivent cette politique, des prêts d’ajustement structurel depuis 1982.

TYPES DE PRÊTS ACCORDÉS PAR LA BM :

1) Les prêts-projets : prêts classiques pour des centrales thermiques, le secteur pétrolier, les industries forestières, les projets agricoles, barrages, routes, distribution et assainissement de l’eau, etc.
2) Les prêts d’ajustement sectoriel qui s’adressent à un secteur entier d’une économie nationale : énergie, agriculture, industrie, etc.
3) Les prêts à des institutions qui servent à orienter les politiques de certaines institutions vers le commerce extérieur et à ouvrir la voie aux transnationales. Ils financent aussi la privatisation des services publics.
4) Les prêts d’ajustement structurel, censés atténuer la crise de la dette, qui favorisent invariablement une politique néo-libérale.
5) Les prêts pour lutter contre la pauvreté.
Site :
. Cette théorie postule que, bien qu’il y ait une concentration de richesses dans une mince couche de la population, ces richesses vont ruisseler jusqu’à la base et qu’ainsi personne ne sera laissé à la marge du développement capitaliste. Or, aujourd’hui, des centaines de milliers de ménages américains sont menacés de perdre leurs logements, et le nombre de personnes souffrant de la faim a augmenté de 75 millions de personnes en 2007 [4]. Les décès, conséquences directes de la malnutrition, augmenteront donc proportionnellement. Actuellement, c’est l’équivalent de la population belge qui est rayée de la carte tous les trois mois !

Si on peut trouver des points communs entre les capitalistes aujourd’hui, c’est d’avoir une conscience de classe aiguë. Il y a quelque temps déjà, monsieur Greenspan, dans les pages du Financial Times, s’inquiétait de constater que les salaires ne progressaient plus comme avant l’ère néolibérale. Il observe que les salaires qui, historiquement, augmentaient en lien avec la productivité, se sont mis à « diverger ». Tant et si bien que si ça ne venait pas à se rétablir, on pourrait craindre une perte de « soutien politique aux marchés libre » de la part des travailleurs.

Pour ce qui est de la Belgique, la part des salaires dans le revenu national a diminué drastiquement depuis 1980 au profit des capitalistes. Si bien, que l’on estime la perte pour les travailleurs belges à plus de 30 milliards d’euros par an. On s’étonne ensuite de problèmes de baisse du « pouvoir d’achat », concept on ne peut plus pratique pour éluder la question des salaires et nous réduire à notre seule dimension de consommateur condamné à l’endettement pour se procurer ce que notre salaire ne nous permet plus de nous payer.
C’est en s’endettant également que l’Etat belge veut refinancer les banques qui ont perdu gros dans la bulle immobilière. Ainsi le citoyen belge verra son transfert de richesses vers les classes les plus aisées augmenter à travers le paiement de la dette Dette Dette multilatérale : Dette qui est due à la Banque mondiale, au FMI, aux banques de développement régionales comme la Banque Africaine de Développement, et à d’autres institutions multilatérales comme le Fonds Européen de Développement.
Dette privée : Emprunts contractés par des emprunteurs privés quel que soit le prêteur.
Dette publique : Ensemble des emprunts contractés par des emprunteurs publics.
qui en 2006 représentait 12,5 milliards d’euros... juste pour les intérêts.

Ce recul des salaires a permis l’augmentation du taux de profit, qui a ainsi atteint des sommets. Ces « nouvelles richesses » ont été captées par la classe dominante à travers le phénomène de financiarisation de l’économie. Les économistes de la Commission européenne ont d’ailleurs pu suivre le phénomène en créant un taux de financiarisation. Mis en parallèle sur un même graphique, le taux de financiarisation correspond quasi-exactement à un autre taux... celui du chômage. Cela voudrait-il dire que plus il y a de chômeurs, plus il est facile de faire des profits pour les capitalistes ?



Notes

[1 Carte blanche "Imitons l’Irlande : rendons la Belgique attractive pour les investisseurs étrangers », le Soir, 19/09/08

[2 « Nous avons eu des volumes inouïs », interview de Bruno Colmant par Pierre Henry Thomas, le Soir, 20/09/08

[3 Vente à découvert : « vendre aujourd’hui des titres que l’on ne possède pas et qu’on achètera demain, en tablant sur le fait qu’entre-temps, ces titres auront baissé », ibid

[4 Communiqué de la FAO, septembre 2008. La malnutrition permanente est passée de 850 millions de personnes début 2007 à 925 millions fin de la même année.

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