La révolte ouvrière en Bosnie – Comment reconstruire l’industrie en Europe ?

26 novembre 2014 par Monika Karbowska


Tuzla, juin 2014. Il fait très chaud lorsque nous arrivons dans cette ville moyenne au Nord Est de la Bosnie. Comme presque toutes les villes de Bosnie, Tuzla est située dans une vallée très encaissée entourée de montagnes boisées. Ces montagnes cachent des hectares de sites industriels nichés dans le creux de la vallée : mines de charbon, de sel, la ressource naturelle historique de la région, ainsi que des usines chimiques de transformation de ces ressources. Du temps de la Yougoslavie, comme dans tous les pays de régime communiste, ces villes moyennes ont été dotées d’usines et la population y a vécu son âge d’or dans les années 70.

Lepa Mljadenovic, militante féministe et pacifiste de la première heure vivant à Belgrade raconte– « En Yougoslavie, on allait à la mer Adriatique en été et skier en Bosnie en hiver. On ne se rendait pas compte que ce bonheur était éphémère et factice car alimenté par une dette Dette Dette multilatérale : Dette qui est due à la Banque mondiale, au FMI, aux banques de développement régionales comme la Banque Africaine de Développement, et à d’autres institutions multilatérales comme le Fonds Européen de Développement.
Dette privée : Emprunts contractés par des emprunteurs privés quel que soit le prêteur.
Dette publique : Ensemble des emprunts contractés par des emprunteurs publics.
vis à vis des banques occidentales
 ». La crise de la dette des années 80, les exigences de remboursement et la mort de Tito ont surpris une société nullement préparée à affronter la catastrophe qui tombait sur elle : la montée des nationalismes régionaux, la désagrégation politique, les manipulations par les grandes puissances occidentales qui soutenaient activement le séparatisme de la Croatie et de la Slovénie entraînant ainsi la riposte de Milosevic et la terrible guerre civile nationaliste de 1992-1995.

Chaque ville et village de Bosnie a payé son lot à la folie meurtrière de la guerre, même Tuzla, ville riche d’une longue tradition de lutte de classes et de solidarité ouvrière. Tuzla n’a heureusement pas connu de nettoyage ethnique mais a eu ses victimes : 70 jeunes assassinés le 25 mai 1995 au lieu de rencontre de la Kapija par la grenade d’un sniper. Sur les hauteurs entourant la ville se trouve un parc où le monument à la gloire des Partisans de Tito fait face aux tombes des innocents de 1995. En Bosnie on ressent encore la division profonde du pays, la douleur et la peur que cela ne recommence. Les villages, à l’architecture typique de l’Europe de l’Est, sont ornés qui d’une mosquée flambant neuve, qui d’une immense église orthodoxe, qui d’une église à croix catholique rénovée.

C’est en passant d’un village à église orthodoxe à un village à mosquée qu’on distingue, en tant que voyageur, la frontière de la République Serbska et de la Fédération Croato-musulmane. Les Serbes vivent sur le flanc Nord-Est du pays et leur entité forme un croissant entourant le reste du territoire. Il est facile d’imaginer ce qui pourrait se passer si le nationalisme reprenait sa folie.

Justement, en 2014, 20 ans après cette folie on peine à comprendre comment ce fut possible qu’on meure et qu’on tue pour un idéal nationaliste. La Bosnie, la Serbie, le Monténégro et le Kosovo ont tous un niveau de pauvreté similaire et un statut de seconde zone d’antichambre de l’Union européenne, qu’ils aient été auteur ou victime des guerres des années 90. Même la Croatie et la Slovénie, entrées dans l’UE, essuient un taux de chômage fulgurant, la désindustrialisation et les conflits sociaux. Comment se fait-il qu’on en soit arrivé là ? Le nationalisme ne fait plus recette car il n’a résolu aucun problème mais en a amené de nouveaux. De plus la construction des États nationaux s’est traduite par une expropriation des travailleurs au profit d’une nouvelle classe politique soutenue en Bosnie par les puissances occidentales. « Les puissances occidentales ont favorisé alors une nationalisation « ethnique » de la propriété des travailleurs yougoslaves et puis ont organisé une privatisation au profit des multinationales occidentales » - explique Andreja Zivkovic, militant du groupe marxiste Marks21 et auteur de nombreux travaux sur l’économie post-yougoslave et sur le projet d’une Fédération balkanique. [1]

Pendant vingt ans, la promesse du rêve européen a tenu en haleine les travailleurs de Bosnie. Ils n’ont certes jamais oublié qu’en Yougoslavie ils étaient non seulement des propriétaires nominatifs mais aussi des gestionnaires réels de leurs usines et que cela leur réussissait. À Tuzla leur niveau de vie était satisfaisant. Mais les travailleurs ont finalement fait confiance à l’idéologie néolibérale et individualiste, si puissante dans les années 90. En Pologne, les travailleurs ont cru aux paroles de Lech Walesa, leader du syndicat Solidarnosc, président de la République élu en 1990 et promoteur de la « privatisation populaire ». De même les citoyens de l’ex-Yougoslavie pensaient que la distribution d’actions Action
Actions
Valeur mobilière émise par une société par actions. Ce titre représente une fraction du capital social. Il donne au titulaire (l’actionnaire) le droit notamment de recevoir une part des bénéfices distribués (le dividende) et de participer aux assemblées générales.
aux travailleurs des usines publiques seraient finalement une autre forme d’autogestion plus moderne et compatible avec les technologies occidentales.

Vingt ans après ces illusions, Tuzla ressemble à tant de petites villes décrépies de l’Europe de l’Est : le centre ville historique rénové par l’argent occidental est censé servir au tourisme comme à Sarajevo. Mais tout autour, la ville nouvelle autrefois si fière n’est qu’une suite d’immeubles délabrés et d’infrastructures dégradées. Tuzla a cependant eu la chance de conserver son université de 10 000 étudiants, ce qui permet aux travailleurs licenciés de survivre sans devoir émigrer en Allemagne, destin de tout chômeur bosniaque. Les habitants sont en effet propriétaires des appartements et louent des chambres aux étudiants.

En 1920, Tuzla a été le théâtre d’une révolution ouvrière : les mineurs de charbon bosniaques prirent la défense de leurs collègues slovènes licenciés. Ils ont fondé alors une éphémère république bolchevique. Une imposante statue dans un square délabré rappelle toujours le geste du travailleur de Tuzla.

Le 5 février 2014, Tuzla donnait le signal d’une nouvelle révolte ouvrière en Bosnie. Des jeunes brûlèrent un bâtiment public pour protester contre le gouvernement cantonal corrompu. La police riposta et des émeutes secouèrent la petite ville. Mais voici que les ouvriers du complexe chimique DITA, qui protestaient en vain depuis plusieurs années contre les privatisations, se sont joints au mouvement en lui apportant les traditions ouvrières de Tuzla : ils ont convaincu les jeunes de ne pas brûler les bâtiments publics parce qu’ils sont le bien commun des citoyens. Ils les ont aussi convaincu de soutenir les grèves contre les privatisations. Les jeunes dialoguèrent avec les policiers municipaux qui se sont avérés être leurs cousins ou leurs camarades d’école, réticents à tirer sur leur famille et leurs amis. Le gouvernement fédéral décida donc de remplacer la police locale par la police fédérale. Le véritable gouverneur de la Bosnie, haut représentant de l’ONU, autrichien, et le Délégué Spécial de l’UE menacèrent de donner de la troupe européenne, démontrant par là le véritable statut de l’État bosniaque – colonie de l’Union européenne. Alors, des mouvements de protestation éclatèrent dans 10 autres villes de Bosnie dont à Sarajevo. Même la République Serbska a été touchée, avec des manifestations à Bajna Luka. Les manifestants exigeaient le départ des élites corrompues et la réforme du système politique hérité du cessez le feu de Dayton et imposé par les puissances occidentales, décentralisé à l’extrême et générateur de corruption à tous les échelons (municipal, cantonal et fédéral).

Tout comme en Bulgarie, suite aux mouvements massifs contre la corruption en 2013, de nouvelles élections risquaient de finir en fraude électorale encore une fois faute de vrais changements dans la structure du pouvoir. Comment sortir de l’impasse ? Déjà des nervis nationalistes, adeptes de la Bosnie « pure » (sans les Serbes) pointaient aux manifestations. C’est alors que les militants de la gauche bosniaque, issus du mouvement étudiant de 2009 et organisés dans plusieurs groupes dont le mouvement Lijevi, ont eu l’idée d’organiser des Assemblées populaires, dites Plénums, dans les centres culturels publics existant encore dans chaque ville de Bosnie. Ces Assemblées populaires ont réuni de plusieurs centaines à plusieurs milliers de personnes et ont permis aux citoyens de laisser libre cours à leur parole longtemps étouffée, à leur colère, et aussi de formuler leurs revendications. La gestion des Plénums était une tâche difficile, assumée souvent par des femmes militantes, enseignantes à l’Université locale. Selon l’une d’elle, Jasmina Husanovic, « Le temps de parole donné n’était que de 2 minutes. En deux minutes aucun nationaliste ni aucun ultralibéral n’a pu retourner la salle à son profit, même si on a tout entendu comme promesses et comme bêtises ».

Eminka BusuladzicLes femmes ont donc joué un énorme rôle dans ce renouveau du mouvement ouvrier et social à l’Est. Nous suivons l’une d’elle, Eminka Busuladjic, fondatrice du nouveau syndicat Solidarnost. Eminka a commencé il y a 30 ans dans la production à la chaîne de l’usine DITA. Elle a gravi les échelons et actuellement, elle est responsable de la recherche et développement. Elle a subi des pressions pour arrêter le syndicalisme. Mais elle ne lâche pas prise. C’est son usine et c’est sa vie.

MK : « Eminka pouvez-vous nous présenter DITA ainsi que les luttes que vous avez menées jusqu’à présent ? »

EN : « DITA Industrija Deterdženata Tuzla, était un des plus grand complexe chimique de Yougoslavie. DITA produisait des détergents liquides et en poudre qui servaient de matières premières à des produits de nettoyages industriels, domestiques, et aussi des cosmétiques. DITA était un leader dans ce domaine en Yougoslavie, connu, très présent sur le marché domestique. Elle avait un accès propre au chemin de fer et des magasins d’usine ainsi qu’un grand centre de vente à Belgrade. Gérée en système d’autogestion yougoslave, l’entreprise a été nationalisée lors de la création de la Bosnie puis privatisée en 1998 au profit de « gangsters » qui l’ont endettée à hauteur de 99 millions de Deutsche Mark et ruinée. Avant la privatisation, DITA comptait 1000 salariés et 400 « volontaires ». Tous ont été licenciés et il ne reste actuellement que 118 travailleurs dont 75-80 ont participé aux protestations.

Lorsque la privatisation a commencé les travailleurs ne se rendaient pas compte que cela menait à la fermeture de l’entreprise. Le directeur de l’époque avait été élu « manager de l’année » et promettait monts et merveilles. Il insinuait que l’usine n’était pas productive car l’électricité ainsi que les matières premières seraient trop chères. Lors de la privatisation, 272 personnes ont acheté des actions mais sur les 272, 7 détenaient plus de 45% et c’étaient les cadres de l’administration. Les ouvriers ont dû prendre des crédits pour acheter des actions – de 1000 à 10 000 KM de crédits sur des salaires de 2000 KM avec des mensualités de 500 KM.

le capital des ouvriers a été détourné
Le directeur devait investir l’argent des actions mais il n’a rien fait – le capital des ouvriers a été détourné. Il n’y a jamais réellement eu de contrôle de gestion de l’entreprise parce que la comptabilité publique a été abolie en 1998 et c’est pour cela que c’était si facile de détruire l’entreprise. Depuis, l’investissement est nul et les machines sont détériorées de jour en jour. Or dans la chimie, l’équipement est tellement lourd et son entretien tellement important qu’un manque d’entretien signale fortement l’envie d’arrêter la production qu’il ne sera pas facile de reprendre plus tard. DITA est sur cette voie après l’arrêt de plusieurs de ses lignes de production.

En 2005 une syndicaliste entre à la direction – en tant que propriétaires d’actions, les ouvriers peuvent siéger au Conseil d’administration. Elle connaît bien la production mais pas la politique. Elle met la pression pour trouver des partenaires stratégiques mais rien ne vient. Se retirant de la direction et comprenant que les dés sont pipés, elle refuse de vendre ses actions car c’est le seul moyen de pression sur la direction. C’est là que les ouvriers comprennent enfin que la liquidation de l’entreprise est imminente. Ils savent que DITA a obtenu de grands crédits parce que le directeur local de Hipobank était au Conseil d’administration mais rien n’a été investi parce que les ouvriers ne l’ont pas contrôlé.

Les ouvriers ont alors payé une avocate, mais pendant 1 an cette avocate ne leur a rien dit sur la marche de l’entreprise et notamment que l’usine était en faillite. Probablement a-t-elle été achetée par la direction, tout comme certains travailleurs s’opposant à la grève. La stratégie de la direction était de leur faire croire que les ouvriers seront payés une fois que la liquidation de l’entreprise sera prononcée, en poussant ainsi les ouvriers à vouloir la destruction de leur outil de travail afin de vendre les actifs Actif
Actifs
En général, le terme « actif » fait référence à un bien qui possède une valeur réalisable, ou qui peut générer des revenus. Dans le cas contraire, on parle de « passif », c’est-à-dire la partie du bilan composé des ressources dont dispose une entreprise (les capitaux propres apportés par les associés, les provisions pour risques et charges ainsi que les dettes).
et de se payer ainsi. Cela n’a rien à voir avec de la production et montre le degré de financiarisation de toute l’économie. L’objectif était de liquider la production et de placer l’argent dans des paradis fiscaux Paradis fiscaux
Paradis fiscal
Territoire caractérisé par les cinq critères (non cumulatifs) suivants :
(a) l’opacité (via le secret bancaire ou un autre mécanisme comme les trusts) ;
(b) une fiscalité très basse, voire une imposition nulle pour les non-résidents ;
(c) des facilités législatives permettant de créer des sociétés écrans, sans aucune obligation pour les non-résidents d’avoir une activité réelle sur le territoire ;
(d) l’absence de coopération avec les administrations fiscales, douanières et/ou judiciaires des autres pays ;
(e) la faiblesse ou l’absence de régulation financière.

La Suisse, la City de Londres et le Luxembourg accueillent la majorité des capitaux placés dans les paradis fiscaux. Il y a bien sûr également les Iles Caïmans, les Iles anglo-normandes, Hong-Kong, et d’autres lieux exotiques. Les détenteurs de fortunes qui veulent échapper au fisc ou ceux qui veulent blanchir des capitaux qui proviennent d’activités criminelles sont directement aidés par les banques qui font « passer » les capitaux par une succession de paradis fiscaux. Les capitaux généralement sont d’abord placés en Suisse, à la City de Londres ou au Luxembourg, transitent ensuite par d’autres paradis fiscaux encore plus opaques afin de compliquer la tâche des autorités qui voudraient suivre leurs traces et finissent par réapparaître la plupart du temps à Genève, Zurich, Berne, Londres ou Luxembourg, d’où ils peuvent se rendre si nécessaires vers d’autres destinations.
.

MK : « Pouvez vous nous dire comment se sont déroulées les luttes récentes des travailleurs de DITA et votre participation au mouvement des Plénums de février dernier ?

EB : « Comprenant, à force de licenciement successifs, que la privatisation est une destruction, les travailleurs restant à DITA commencent une grève et occupent les entrées de l’entreprise du 4 août 2011 au 19 mars 2012. Le gouvernement cantonal promet le rachat par le groupe serbe Bohemia. Deux mois de salaires ont été payés mais pendant ce temps là l’équipement et des produits d’une valeur de 2 millions de KM ont été vendus et c’était bien le but de la manœuvre. En novembre et décembre 2013, les ouvrier/res se sont révolté/es définitivement et ont bloqué les entrées et sorties de l’usine. La direction a expulsé les travailleurs du site par des vigiles privés. La lutte a pris l’aspect d’un face à face devant l’entrée de l’usine : les ouvriers répondaient aux vigiles qu’ils ne partiraient pas parce qu’ils sont des actionnaires de l’usine. La prise de conscience que la direction cherchait à fermer l’usine est venue alors. Il devient évident que les crédits accordés à l’entreprise n’ont jamais été réinvestis dans la production. De plus, la direction sous-loue une partie de l’usine et l’argent part sur le compte de LORA, la filiale dont les directeurs de DITA sont aussi actionnaires.

Nous nous rassemblions tous les mercredis pour protester. Le 29 janvier 2014 nous avons encore protesté devant le gouvernement cantonal. C’est alors que le groupe marxiste Lijevi nous a rejoint et a médiatisé notre lutte par des photos, des films et des articles. Puis le mouvement de protestation a démarré massivement le 5 février. Les policiers ont gazé les ouvriers et les jeunes qui manifestaient. La répression policière a finalement unie les deux composantes de la lutte, ouvriers et jeunes.

10 000 personnes manifestaient devant le bâtiment du gouvernement du canton. Finalement le gouvernement a commencé la négociation. Par la suite, le président du canton a démissionné, mais la situation de DITA n’a pas été résolue. Le canton a racheté l’entreprise symboliquement pour 1 Mark mais la question de l’effacement de la dette odieuse Dette odieuse Selon la doctrine juridique de la dette odieuse théorisée par Alexander Sack en 1927, une dette est « odieuse » lorsque deux conditions essentielles sont réunies :

1) l’absence de bénéfice pour la population : la dette a été contractée non dans l’intérêt du peuple et de l’État mais contre son intérêt et/ou dans l’intérêt personnel des dirigeants et des personnes proches du pouvoir

2) la complicité des prêteurs : les créanciers savaient (ou étaient en mesure de savoir) que les fonds prêtés ne profiteraient pas à la population.

Pour Sack, la nature despotique ou démocratique d’un régime n’entre pas en ligne de compte. Une dette contractée par un régime autoritaire doit, selon Sack, être remboursée si elle sert les intérêts de la population. Un changement de régime n’est pas de nature à remettre en cause l’obligation pour le nouveau régime de payer les dettes du gouvernement précédent sauf s’il s’agit de dettes odieuses.

Traité juridique et financier par A.-N. SACK, ancien professeur agrégé à la Faculté de droit de l’Université de Petrograd.

Depuis cette définition « conservatrice », d’autres juristes et mouvement sociaux comme le CADTM ont élargi la définition de la dette odieuse en prenant notamment en compte la nature du régime emprunteur et la consultation ou nom des parlements nationaux dans l’approbation ou l’octroi du prêt.

Citons notamment la définition de la dette odieuse utilisée par la Commission pour la Vérité sur la dette grecque, qui s’appuie à la fois sur la doctrine de Sack mais aussi sur les Traités internationaux et les principes généraux du droit international :

Une dette odieuse est soit
1) une dette qui a été contractée en violation des principes démocratiques (ce qui comprend l’assentiment, la participation, la transparence et la responsabilité) et a été employée contre les plus hauts intérêts de la population de l’État débiteur alors que le créancier savait ou était en mesure de savoir ce qui précède." soit
2) une dette qui a pour conséquence de dénier les droits civils, politiques, économiques, sociaux et culturels de la population alors que le créancier savait ou était en mesure de savoir ce qui précède"
.
de l’entreprise, que les ouvriers réclament, n’a pas été abordée
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Le syndicat de la Fédération de Chimie ne nous soutenait pas. Nous avons donc compris que c’est au niveau local qu’il faut agir, avoir le soutien des habitants de la ville, des voisins. Pour cela l’expérience des Plénums, Assemblées de centaines puis de milliers d’habitants, de débats libres qui ont eu lieu au Centre Culturel, a été une énorme école de démocratie pour nous et de reconstruction de liens au niveau local.

Le 7 février, j’ai participé au premier Plénum grâce à ma rencontre avec un militant de Lijevi. J’y ai parlé de notre lutte à DITA et c’est ainsi que l’unité entre les ouvriers et les autres manifestants se fait. Au premier Plénum il y a 25 personnes. 7 personnes sont alors arrêtées par la police. Nous les avons alors accompagnées au tribunal. Le risque que la police tire à balles réelles était grand. Les syndicalistes dont nous étions sont venus pour empêcher les policiers de tirer sur les manifestants. Aux Plénums, nous avons fondé des groupes de travail avec des économistes pour exiger une révision de la privatisation. Ce sont les jeunes de Lijevi qui nous aident. Les Plénums exigent « mettez les ouvriers en premiers » ! Les ouvriers veulent développer la production et éviter les autres privatisations. Surtout que la question des dettes de l’entreprise vis à vis des banques se pose.

MK « Comment la création de votre syndicat peut-elle changer la donne » ?

EB : « C’est un acte politique. Une agence de privatisation a signé le contrat avec DITA et LORA mais les engagements n’ont pas été tenus. On peut donc gagner l’annulation des contrats devant la justice. Le mouvement des Plénums a beaucoup changé les choses car il a mis la pression sur les tribunaux qui ont commencé à condamner les privatisations mafieuses et la destruction de l’outil de production.

Actuellement, la direction organise des syndicats « jaunes » où elle appelle des gens qui n’ont pas protesté pour diviser les travailleurs. C’est pour contrer cela que les ouvriers de DITA ont crée le syndicat Solidarnost. Pour continuer à mettre la pression et pour lutter contre la criminalisation du mouvement des Plénums : des personnes sont toujours poursuivies pour « dégradations », « sabotage » et « atteinte à la propriété privée » depuis le mouvement ! De plus les syndicats sont très fragmentés. C’est pour cela que la lutte des Plénums a pour but d’unifier les syndicats pour un front commun.

Solidarnost est un syndicat ouvert à tous. On peut en être membre sans être un travailleur de DITA. Cela élargit la base et constitue une école de lutte. Nous souhaitons que les chômeurs, les retraités et les étudiants rejoignent la lutte. Par exemple, les retraités de l’industrie ont été un soutien précieux ainsi que les syndicalistes de l’électricité et de la santé. Avant la guerre, les syndicats étaient forts, mais après ils ont été décriés, détruits. Je suis membre du syndicat Solidarnost mais aussi du comité de grève. J’ai été accusée par la direction de mensonge et de manipulation. Il se peut que je sois poursuivie par le tribunal. Je suis aussi accusée par les sous-traitants de les empêcher de travailler sur le site. Je pense que ces sous-traitants ne font rien de bon pour l’usine. De toute façon, ils n’ont pas le droit de m’interdire d’entrer sur le site car je suis actionnaire ! »

MK : « Quel avenir souhaitez vous pour votre usine et que peuvent faire les militants européens pour vous soutenir » ?

EB : « Actuellement, très peu de produits de DITA sont sur le marché. Avec toutes ces destructions opérées pendant toutes ces années ce sera difficile de reconquérir le marché mais on peut le faire avec de la qualité. On peut redémarrer assez vite la production de détergents liquide mais pour les poudres, sans parler des cosmétiques, cela exige des investissements importants, un partenaire stratégique et une nouvelle ambition. Ainsi nous sommes pressés de voir le gouvernement annuler la dette odieuse de l’entreprise – les 50 millions prêté par Hipobank qui ont disparu frauduleusement des comptes. Chaque jour détériore davantage les machines. Nous n’avons pas de temps à perdre. Les 2/3 de la production sont arrêtés et une partie des bâtiments est louée à des entreprises sous-traitantes qui y déposent des produits chimiques non-identifiés sans rien produire. Pourquoi est-ce aux ouvriers de payer la corruption et l’absence de gestion de la direction ? Les ouvriers ne relâcherons pas la pression : nous occupons l’usine et exigeons qu’une enquête indépendante sur la privatisation mafieuse soit menée et la privatisation annulée.

En ce qui concerne ce que peuvent faire les militants européens, la gauche européenne peut nous aider en envoyant des militants médiatiser notre lutte et notre travail. Les gouvernements d’Europe et de l’UE doivent faire pression sur la Bosnie pour arrêter les privatisations mafieuses et annuler les anciens contrats de privatisation. Sinon le seul avenir est l’émigration. Nous voulons que la région revive, nous voulons vivre de notre travail et pour cela les ouvriers doivent contrôler la production.

Actuellement (en juin) la situation a été bloquée par les inondations. Il y a eu des changements de gouvernement à la tête du canton, mais les manœuvres de gouvernement sont surtout destinées à diviser les ouvriers. Il faut continuer la lutte contre le gouvernement de Sarajevo. Les syndicalistes de Tuzla ont besoin de soutien, de médiatisation et de la solidarité des travailleurs d’Europe. Le plus important est le comité des travailleurs du Plénum. On doit travailler à créer de la confiance entre les ouvriers. Une nouvelle révolte se prépare. »

MK : « Est-ce que DITA emploie des femmes et est-ce qu’elles participent à lutte » ?

Eminka rit : « Les femmes sont les plus propres, plus dangereuses et plus endurantes ! Les hommes peuvent boire et mettre la lutte en danger, les femmes non !

il ne s’agit pas seulement de stopper un acte criminel mais de l’annuler
La revendication de révision de la privatisation est révolutionnaire. Pour les ouvriers de Tuzla la privatisation n’est rien d’autre qu’un acte criminel finalement, tout comme pour les travailleurs de Walbrzych en Pologne qui dénoncent la destruction de leur ville par les fermetures et les privatisations et l’accaparement de leurs biens par des oligarques illégitimes [2] . Il ne s’agit pas seulement de stopper un acte criminel mais de l’annuler, donc de re-nationaliser ! L’émergence de cette exigence est une avancée énorme en Europe de l’Est. Le passé yougoslave que les travailleurs finalement n’ont jamais renié revient avec le rêve d’une nouvelle solidarité, un pays où les travailleurs auraient de nouveau le respect qui leur est dû et pourquoi pas le pouvoir.

Dans le modèle de lutte des travailleurs-actionnaires, on retrouve l’expérience des luttes de Jugoremedije, entreprise pharmaceutique de Zrenjanin en Serbie où les travailleurs serbes se sentent propriétaires réellement de l’entreprise et s’organisent en syndicats pour peser sur la production. Ils et elles refusent justement de vendre leurs actions. Pour les travailleurs de quasiment tous les pays de l’Est, la « privatisation populaire » n’a été qu’une vaste spoliation car, ayant perdu leur salaire et leur place sociale avec la privatisation, les travailleurs ont vendu leurs actions aux multinationales ou aux oligarques locaux pour juste survivre. Ainsi ils ont tout perdu. Les Yougoslaves avaient plus d’’expérience d’une autogestion concrète et ont pu lutter pour ne pas se faire spolier.

Pour Unilever, l’allemand Henkel, et l’américain Johnson et Johnson, la privatisation mafieuse des entreprises locales des pays de l’Est est pain béni. En effet, la production de shampoing et de savon, voire de produits de beauté (L’Oréal !), est tellement lucrative à l’unité que c’est le marché qui a été le plus vite couvert et saturé par les produits occidentaux dès 1990, alors même que tous les pays de l’Est, de la Pologne à la Bosnie en passant par les fameux cosmétiques à la Rose bulgare, possédaient leur propre industrie chimique et cosmétique. Comme par hasard alors que tout le monde doit se laver, ce sont les multinationales occidentales qui, depuis 20 ans, fournissent le savon et le shampoing avec un bénéfice considérable. On a juste laissé aux entreprises locales les détergents industriels bien plus difficiles à vendre.



Notes

[1« The Balkan socialist tradition and the Balkan Federation - 1871-1915 », Andreja Zivkovic, in « Revolutionary History volume 8 N°3 »,Procupine Press, 2003 ; Andreja Zivkovic, Matija Medenica « Les Balkans pour le peuple des Balkans », http://www.contretemps.eu/interventions/balkans-peuples-balkans
Andreja Zivkovic « From the Market... to the Market : The Debt Economy after Yugoslavia » http://www.criticatac.ro/lefteast/author/andreja-zivkovic/

Monika Karbowska

Historienne, militante féministe, internationaliste, marxiste.
CADTM France.

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