La « stratégie du Choc » de la nouvelle révolution verte

19 juin 2008 par Olivier Nizet


Il ne se passe pas un jour sans que la presse « mainstream » nous abreuve de commentaires d’experts sur les causes de la crise alimentaire qui frappe de nombreux pays, tant au Nord qu’au Sud [1]. Tous ces médias s’accordent pour nous faire avaler une pilule qui a vraiment beaucoup de mal à passer : le monde, et plus particulièrement les pays les plus pauvres, ne produirait pas assez de nourriture. Ce serait là la cause principale de la crise alimentaire actuelle.

Les divers commentaires publiés au cours du sommet de la FAO, sommet au cours duquel les mouvements paysans ont été injustement expulsés, parlent d’eux-mêmes : suivant les intérêts économiques et stratégiques des uns ou des autres, on met en avant différentes responsabilités : la multiplication des surfaces réservées aux agrocarburants entrant en conflit avec la production alimentaire ; les marchés à terme, censés limiter la spéculation Spéculation Opération consistant à prendre position sur un marché, souvent à contre-courant, dans l’espoir de dégager un profit.
Activité consistant à rechercher des gains sous forme de plus-value en pariant sur la valeur future des biens et des actifs financiers ou monétaires. La spéculation génère un divorce entre la sphère financière et la sphère productive. Les marchés des changes constituent le principal lieu de spéculation.
, mais dont les effets sont complètement inverses (comme les marchés à terme du pétrole dont le prix est lui aussi en train d’exploser) ; les subsides à l’agriculture accordés par l’UE à ses exploitants agricoles ; ou encore les nouvelles habitudes alimentaires des pays dits émergents comme la Chine ou l’Inde. Chacun essaie d’imposer son agenda politique, et tire assez maladroitement la couverture de son côté.

Cet imbroglio de raisons diverses nous fait passer à côté de la principale raison de l’existence de cette crise : la production alimentaire mondiale est répartie de manière inégalitaire. Pendant que les capitalistes du Nord et du Sud s’empiffrent et grossissent à vue d’œil, les populations au Nord voient leur pouvoir d’achat diminuer de jour en jour, et au Sud, 100.000 personnes meurent quotidiennement des effets de la malnutrition. Les prix grimpent en flèche, les famines se multiplient, ainsi que les émeutes qui les accompagnent, et pourtant la récolte mondiale de céréales de l’année 2007 bat tous les records, selon les estimations de la FAO, et continuerait sa progression pour la récolte 2008, selon les mêmes sources. Il semble donc clair que nous produisons assez de nourriture pour enrayer définitivement ce problème politico-économique.

Le néolibéralisme frappe encore

L’agenda des dirigeants des pays de la Triade Triade Les expressions « Triade » et « triadique » sont dues à K. Ohmae (1985). Elles ont été utilisées d’abord par les business schools et le journalisme économique, avant d’être adoptées très largement. Les trois pôles de la Triade désignent les États-Unis, l’Union européenne et le Japon, mais autour de ces pôles se forment des associations un peu plus larges. Selon Ohmae, le seul espoir d’un pays en développement - il faut y ajouter désormais les anciens pays dits socialistes - est de se hisser au statut de membre associé, même périphérique, d’un des trois « pôles ». Cela vaut également pour les nouveaux pays industrialisés (NPI) d’Asie, qui ont été intégrés par étapes, avec notamment des différences de pays à pays, dans le pôle dominé par le Japon (Chesnais, 1997, p. 85-86). (USA, UE et Japon) est tout à fait différent du discours officiel : le but inavoué est de profiter de cette crise pour imposer aux pays les plus pauvres une nouvelle révolution verte, sponsorisée à grand coup de dons de semences et d’engrais, le tout enrobé dans une grande couverture humaniste et désintéressée. C’est une des composantes de la stratégie du choc décrite par Naomi Klein dans son livre éponyme [2] : se servir d’une catastrophe ou la fabriquer pour justifier de nouvelles mesures économiques et sociales toujours plus inégalitaires, dans la droite ligne du consensus de Washington. Comme si les plans d’ajustement structurels imposés aux économies du Sud depuis le début des années 1980 suite à la crise de la dette Dette Dette multilatérale : Dette qui est due à la Banque mondiale, au FMI, aux banques de développement régionales comme la Banque africaine de développement, et à d’autres institutions multilatérales comme le Fonds européen de développement.
Dette privée : Emprunts contractés par des emprunteurs privés quel que soit le prêteur.
Dette publique : Ensemble des emprunts contractés par des emprunteurs publics.
n’avaient pas suffisamment détruit les peuples et leur environnement, ces mêmes institutions financières redoublent de cynisme en apportant leurs solutions caduques à un problème qu’ils ont eux-mêmes créé.

La preuve la plus évidente est le plan en dix points proposé par la Banque mondiale Banque mondiale
BM
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD) a été créée en juillet 1944 à Bretton Woods (États-Unis), à l’initiative de 45 pays réunis pour la première Conférence monétaire et financière des Nations unies. En 2011, 187 pays en étaient membres.

Créée en 1944 à Bretton Woods dans le cadre du nouveau système monétaire international, la Banque possède un capital apporté par les pays membres et surtout emprunte sur les marchés internationaux de capitaux. La Banque finance des projets sectoriels, publics ou privés, à destination des pays du Tiers Monde et de l’ex-bloc soviétique. Elle se compose des cinq filiales suivantes :
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD, 189 membres en 2017) octroie des prêts concernant de grands secteurs d’activité (agriculture et énergie), essentiellement aux pays à revenus intermédiaires.
L’Association internationale pour le développement (AID, ou IDA selon son appellation anglophone, 164 membres en 2003) s’est spécialisée dans l’octroi à très long terme (35 à 40 ans, dont 10 de grâce) de prêts à taux d’intérêt nuls ou très faibles à destination des pays les moins avancés (PMA).
La Société financière internationale (SFI) est la filiale de la Banque qui a en charge le financement d’entreprises ou d’institutions privées du Tiers Monde.
Enfin, le Centre international de règlements des différends relatifs aux investissements (CIRDI) gère les conflits d’intérêts tandis que l’Agence multilatérale de garantie des investissements (AMGI) cherche à favoriser l’investissement dans les PED. Avec l’accroissement de l’endettement, la Banque mondiale a, en accord avec le FMI, développé ses interventions dans une perspective macro-économique. Ainsi la Banque impose-t-elle de plus en plus la mise en place de politiques d’ajustement destinées à équilibrer la balance des paiements des pays lourdement endettés. La Banque ne se prive pas de « conseiller » les pays soumis à la thérapeutique du FMI sur la meilleure façon de réduire les déficits budgétaires, de mobiliser l’épargne interne, d’inciter les investisseurs étrangers à s’installer sur place, de libéraliser les changes et les prix. Enfin, la Banque participe financièrement à ces programmes en accordant aux pays qui suivent cette politique, des prêts d’ajustement structurel depuis 1982.

TYPES DE PRÊTS ACCORDÉS PAR LA BM :

1) Les prêts-projets : prêts classiques pour des centrales thermiques, le secteur pétrolier, les industries forestières, les projets agricoles, barrages, routes, distribution et assainissement de l’eau, etc.
2) Les prêts d’ajustement sectoriel qui s’adressent à un secteur entier d’une économie nationale : énergie, agriculture, industrie, etc.
3) Les prêts à des institutions qui servent à orienter les politiques de certaines institutions vers le commerce extérieur et à ouvrir la voie aux transnationales. Ils financent aussi la privatisation des services publics.
4) Les prêts d’ajustement structurel, censés atténuer la crise de la dette, qui favorisent invariablement une politique néo-libérale.
5) Les prêts pour lutter contre la pauvreté.
Site :
pour enrayer la crise [3]. Ce plan propose bien évidemment des dons d’urgence, des actions Action
Actions
Valeur mobilière émise par une société par actions. Ce titre représente une fraction du capital social. Il donne au titulaire (l’actionnaire) le droit notamment de recevoir une part des bénéfices distribués (le dividende) et de participer aux assemblées générales.
concrètes afin de faire parvenir rapidement une aide alimentaire dans les pays les plus touchés par le phénomène. Mais une lecture complète de ces 10 points nous ramène très vite à la triste réalité de l’agenda néolibéral. Derrière ce discours bienfaiteur, on perçoit clairement le spectre de la révolution verte : mécanisation de l’agriculture, utilisation d’engrais (déjà inaccessibles pour de nombreux paysans), un recours plus que probable aux OGM OGM
Organisme génétiquement modifié
Organisme vivant (végétal ou animal) sur lequel on a procédé à une manipulation génétique afin de modifier ses qualités, en général afin de le rendre résistant à un herbicide ou un pesticide. En 2000, les OGM couvraient plus de 40 millions d’hectares, concernant pour les trois-quarts le soja et le maïs. Les principaux pays producteurs étaient les USA, l’Argentine et le Canada. Les plantes génétiquement modifiées sont en général produites intensivement pour l’alimentation du bétail des pays riches. Leur existence pose trois problèmes.


- Problème sanitaire. Outre la présence de nouveaux gènes dont les effets ne sont pas toujours connus, la résistance à un herbicide implique que le producteur va multiplier son utilisation. Les produits OGM (notamment le soja américain) se retrouvent gorgés d’herbicide dont dont on ignore les effets sur la santé humaine. De plus, pour incorporer le gène nouveau, on l’associe à un gène de résistance à un antibiotique, on bombarde des cellules saines et on cultive le tout dans une solution en présence de cet antibiotique pour ne conserver que les cellules effectivement modifiées.


- Problème juridique. Les OGM sont développés à l’initiative des seules transnationales de l’agrochimie comme Monsanto, pour toucher les royalties sur les brevets associés. Elles procèdent par coups de boutoir pour enfoncer une législation lacunaire devant ces objets nouveaux. Les agriculteurs deviennent alors dépendants de ces firmes. Les États se défendent comme ils peuvent, bien souvent complices, et ils sont fort démunis quand on découvre une présence malencontreuse d’OGM dans des semences que l’on croyait saines : destruction de colza transgénique dans le nord de la France en mai 2000 (Advanta Seeds), non destruction de maïs transgénique sur 2600 ha en Lot et Garonne en juin 2000 (Golden Harvest), retrait de la distribution de galettes de maïs Taco Bell aux USA en octobre 2000 (Aventis). En outre, lors du vote par le parlement européen de la recommandation du 12/4/2000, l’amendement définissant la responsabilité des producteurs a été rejeté.


- Problème alimentaire. Les OGM sont inutiles au Nord où il y a surproduction et où il faudrait bien mieux promouvoir une agriculture paysanne et saine, inutiles au Sud qui ne pourra pas se payer ces semences chères et les pesticides qui vont avec, ou alors cela déséquilibrera toute la production traditionnelle. Il est clair selon la FAO que la faim dans le monde ne résulte pas d’une production insuffisante.
fournis par l’industrie agroalimentaire en violation totale avec le principe de souveraineté alimentaire.
 
Le but de cette nouvelle révolution verte n’est certainement pas de permettre aux habitants des pays pauvres et lourdement endettés de retrouver une indépendance agricole et alimentaire, mais de les embarquer dans un modèle d’agriculture qui a déjà démontré ses limites depuis plusieurs décennies, avec son lot de destruction des sols, des réserves aquifères, et des liens sociaux existants entre les différentes composantes d’un population paupérisée et déplacée au gré des évolutions du marché.A titre d’exemple, voici la solution à la crise proposée par Jeffrey Sachs, ancien conseiller du FMI FMI
Fonds monétaire international
Le FMI a été créé en 1944 à Bretton Woods (avec la Banque mondiale, son institution jumelle). Son but était de stabiliser le système financier international en réglementant la circulation des capitaux.

À ce jour, 188 pays en sont membres (les mêmes qu’à la Banque mondiale).

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et de la Banque Mondiale, parue le 2 juin dernier dans Les Echos, journal économique français : « La solution consiste à augmenter le rendement des céréales à au moins deux tonnes par hectare. Même les fermiers les plus pauvres devraient pouvoir accéder à des semences améliorées, aux engrais chimiques, à des matières organiques et, là où c’est possible, à des méthodes d’irrigation à petite échelle, comme des pompes pour tirer l’eau d’un puits proche. Cette association de semences à fort rendement, d’engrais et d’irrigation n’a rien de magique. C’est la clef de l’augmentation mondiale de la production alimentaire depuis les années 1960. Le problème est que les paysans des pays pauvres ne disposent pas d’épargne. Ils ne peuvent pas emprunter pour investir. Par conséquent, ils produisent leur nourriture de façon traditionnelle et gagnent peu, voire rien du tout. » [4]

Augmenter les rendements grâce à la technologie, aux intrants Intrants Éléments entrant dans la production d’un bien. En agriculture, les engrais, pesticides, herbicides sont des intrants destinés à améliorer la production. Pour se procurer les devises nécessaires au remboursement de la dette, les meilleurs intrants sont réservés aux cultures d’exportation, au détriment des cultures vivrières essentielles pour les populations. chimiques, aux semences à haut rendement (OGM ?), investir grâce à l’emprunt extérieur (et donc s’endetter pour une ou plusieurs générations, sic !!!), voici les solutions miracles que le système capitaliste sort de son chapeau afin d’enrayer la famine mondiale. C’est pourtant ce genre de politique désastreuse qui a conduit le Brésil de Lula à abandonner la souveraineté alimentaire afin de produire du soja génétiquement modifié ou de la canne à sucre sur d’énormes parcelles arrachées à la forêt primaire amazonienne. Tout çà pour engraisser nos bovins ou remplir les réservoirs de nos voitures. Et cela n’a certainement pas aidé les millions de Brésiliens mal nourris à améliorer leur régime alimentaire.
Un peu de recul et d’analyse de l’application de ces méthodes inefficaces prouvent que les seuls résultats tangibles de ces politiques sont des bénéfices records pour tous les intermédiaires de l’industrie agroalimentaire qui pullulent autour des producteurs agricoles, et une précarité accrue pour ceux-ci. Déçus par l’implosion de la bulle spéculative immobilière, les capitalistes de tous poils se dirigent vers ce marché porteur de bénéfices énormes. Ce fait avéré a pourtant été démenti récemment par Bruno Colmant, directeur de la Bourse Bourse La Bourse est l’endroit où sont émises les obligations et les actions. Une obligation est un titre d’emprunt et une action est un titre de propriété d’une entreprise. Les actions et les obligations peuvent être revendues et rachetées à souhait sur le marché secondaire de la Bourse (le marché primaire est l’endroit où les nouveaux titres sont émis pour la première fois). de Bruxelles et membre du comité d’administration du NYSE, lors d’une conférence-débat à Louvain-la-Neuve le 20 avril dernier en présence de deux membres du CADTM. Pour rappel, les bénéfices de Monsanto ont augmenté de 108 %, ceux de Cargill ont grimpé de 86%, et ceux de Mosaic, principale entreprise active dans les fertilisants, ont augmenté de 1134 % [5]. Tandis que ces spéculateurs s’enrichissent de manière scandaleuse, la majorité de la population mondiale se demande de quoi demain sera fait.

Les solutions existent

Il existe des tas de méthodes agronomiques non destructrices qui permettent d’augmenter de manière considérable les rendements agricoles. Les méthodes ancestrales du non-labour, entre autres, permettent de se passer des machines lourdes et grandes consommatrices de combustibles fossiles. Il est bien entendu possible de rendre la fertilité à certains sols ingrats sans les « miracles » de la biotechnologie. Et sur un continent comme l’Afrique, par exemple, remplacer une main d’œuvre abondante par quelques machines coûteuses est un non-sens économique et social. La terra preta d’Amazonie, sol créé par la main de l’homme à l’époque précolombienne et toujours aussi fertile après plusieurs centaines d’années [6], est la preuve la plus criante de l’inutilité du tout technologique vendu à prix d’or par une industrie qui ne recherche que le profit à court terme.
Le monde n’a pas besoin de produire plus, mais de produire mieux, plus raisonnablement, en limitant les transports inutiles, en interdisant la spéculation sur ces biens de première nécessité, et en créant des barrières efficaces contre le dumping des céréales subventionnées par les pays riches, car l’humanité doit se nourrir tous les jours.
La solution réside aussi et surtout dans une meilleure distribution de cette production alimentaire, qui devrait d’abord être consommée par les hommes, femmes et enfants du monde avant d’aller remplir les silos des « feed-lots » américains ou les réservoirs de nos bagnoles. On ne devrait plus parler de sécurité alimentaire, mais de droit inaliénable et inconditionnel pour tous les peuples à la souveraineté alimentaire. Afin que les 100.000 victimes quotidiennes de ce massacre économique ne soient plus que le mauvais souvenir d’un système criminel.




Notes

[1Voir à ce sujet l’article du Financial Times du 30 mai 2008 intitulé : World Bank acts to mitigate food crisis, par Chris Bryant

[2La stratégie du choc : La montée d’un capitalisme du désastre (Actes Sud, 2008)