La transformation du modèle de développement de la Chine et son impact sur l’Amérique latine (Partie II)

16 mars 2013 par Daniel Munevar

La transformation du modèle de développement chinois analysé dans la partie antérieure revêt des implications profondes pour l’Amérique latine qu’on peut catégoriser en 3 groupes : son impact sur les prix des matières premières et par définition sur les termes de l’échange de l’Amérique latine ; son impact sur les revenus réels de la population de la région ; son impact sur les recettes budgétaires et la stratégie de développement des pays de la région. Ce sont ces éléments qui seront analysés dans la présente partie.

Concernant le premier point, le ralentissement de la croissance chinoise dans le cadre d’un processus de rééquilibrage éliminerait le dernier point d’appui dans l’économie réelle qui donnait lieu à la spéculation Spéculation Opération consistant à prendre position sur un marché, souvent à contre-courant, dans l’espoir de dégager un profit.
Activité consistant à rechercher des gains sous forme de plus-value en pariant sur la valeur future des biens et des actifs financiers ou monétaires. La spéculation génère un divorce entre la sphère financière et la sphère productive. Les marchés des changes constituent le principal lieu de spéculation.
sur les matières premières. Les derniers mois se sont caractérisés par une déconnexion croissante entre l’évolution de la demande et de l’offre sur les principaux marchés de matières premières et les courbes des futures qui y sont liées |1|. Alors qu’un nombre croissant d’indicateurs dans la production et la demande de métaux et produits pétroliers font état d’une suroffre et de l’incapacité de se défaire des stocks massifs accumulés, les prix des futures indiquent des pénuries à court et moyen terme |2|. Le ralentissement de la croissance chinoise aurait dans ce contexte l’effet équivalent pour les futures et dérivés Dérivés
Dérivé
Dérivé de crédit : Produit financier dont le sous-jacent est une créance* ou un titre représentatif d’une créance (obligation). Le but du dérivé de crédit est de transférer les risques relatifs au crédit, sans transférer l’actif lui-même, dans un but de couverture. Une des formes les plus courantes de dérivé de crédit est le Credit Default Swap.
sur les matières premières de ce qui s’est produit au printemps 2007 avec les premiers problèmes liés aux hypothèques subprime.

Même si les prix des matières premières ne dégringolent pas de manière vertigineuse, le processus de rééquilibrage chinois entraînera une modification de ses termes de l’échange. La conséquence fondamentale du processus d’industrialisation chinois est une augmentation des possibilités d’augmentation de la productivité augmentant la part de la valeur ajoutée retenue en Chine. Alors que l’Amérique latine demeure sujette aux limitations d’augmentation de productivité inhérente aux matières premières, la Chine se trouve en capacité de déplacer sa production vers des domaines à plus forte intensité technologique et partant à plus forte valeur ajoutée dans le commerce mondial. C’est cette différence clé en matière de croissance de la productivité qui marquera l’évolution des termes de l’échange entre la Chine et l’Amérique latine, de manière défavorable pour cette dernière. En d’autres termes, les améliorations en terme de revenus réels et d’augmentation de la consommation des ménages chinois se fera aux dépends des secteurs exportateurs latinoaméricains.
Il faut cependant signaler que si ce processus va affecter certains types de matières premières comme le pétrole et les métaux, d’autres comme les aliments résultant de l’augmentation de la consommation des ménages chinois continueront de croître de manière soutenue. Néanmoins, la croissance de la demande aura lieu dans un contexte marqué par des prix significativement plus bas. Cela aura pour conséquence que la région se verra coincée une fois de plus dans le dilemme défini par Prebisch et Singer de réduction historique des termes de l’échange. De plus grands volumes d’exportation se traduisent par des revenus réels moindres pour les pays producteurs dans la mesure où les différentiels de productivité permettent aux pays industrialisés - dans ce cas ci la Chine - de conserver tous les bénéfices de la valeur ajoutée. Ainsi alors que la Chine a profité des dernières décennies pour se repositionner dans l’économie mondiale, ça n’a pas été le cas pour l’Amérique latine qui a commis la même erreur en matière de politique de développement depuis l’indépendance en pariant sur les matières premières comme moteur principal de la croissance économique.
Cette détérioration des termes de l’échange aura un impact sur les revenus réels de la population latinoaméricaine. En raison de la croissance économique rapide de la région, près de 70 millions de personnes sont sorties de la pauvreté entre 2003 et 2010 |3|. Parallèlement à cela on assistait dans la majorité des pays à une légère réduction des très hauts niveaux d’inégalité de revenus |4|. Le problème de cette situation est qu’elle résulte directement de la spécialisation dans les matières premières et l’amélioration des termes de l’échange qui en a découlé ces dernières années. Autrement dit, les améliorations observées en Amérique latine représentent l’image inverse de ce qui s’est passé en Chine. Alors que ce pays adoptait un taux de change freinant la consommation interne, l’appréciation significative du taux de change qui a eu lieu dans certains pays de la région comme le Brésil, la Colombie ou le Chili a eu l’effet opposé. L’appréciation d’une monnaie en réduisant le coût des importations booste la consommation et représente de fait un transfert de revenus des secteurs exportateurs nets d’une économie vers les secteurs importateurs nets. Cette situation est favorable aux ménages qui voient leur pouvoir d’achat augmenter du fait de leur capacité d’acquisition de biens importés. Néanmoins, pour l’économie dans son ensemble c’est un désastre car cela affecte directement les secteurs dotés de la plus grande capacité de croissance et de ce fait les plus dynamiques en terme de création d’emplois.
L’ampleur de l’impact des termes de l’échange sur le revenu réel et le modèle de consommation a été amplifié par la dynamique du système financier dans les différents pays, contrairement à ce qui se produit en Chine où le crédit est principalement hypothécaire et de consommation. Avec des taux de croissance supérieurs à 20% dans la majorité des pays latinoaméricains, le crédit s’est concentré dans des secteurs qui augmentent d’une part la dépendance vis-à-vis des importations et d’autre part l’instabilité financière en favorisant la formation de bulles spéculatives dans le prix des actifs Actif
Actifs
En général, le terme « actif » fait référence à un bien qui possède une valeur réalisable, ou qui peut générer des revenus. Dans le cas contraire, on parle de « passif », c’est-à-dire la partie du bilan composé des ressources dont dispose une entreprise (les capitaux propres apportés par les associés, les provisions pour risques et charges ainsi que les dettes).
, particulièrement en matière d’immobilier. Le problème avec la croissance du crédit c’est que tout comme les politiques de développement régional il se base sur deux présupposés. Primo, que la croissance économique basée sur l’exportation de matières premières se maintiendra dans la durée donnant ainsi lieu aux revenus permettant le développement du crédit. Deuxio, que ce sera également le cas pour les capitaux liée aux investissements directs étrangers en matières premières et par rapport aux perspectives d’appréciation. Cependant, comme expliqué auparavant ces deux présupposés sont incorrects. La détérioration des termes de l’échange de la région aura pour conséquence un diminution du pouvoir d’achat des ménages ainsi qu’un blocage de la dynamique de création d’emplois et de l’accès au crédit. Cela ne se traduira pas nécessairement par une crise économique mais cela aura pour effet une diminution significative de la qualité de vie de la population de la région.

Cela nous amène au dernier point, l’impact sur les politiques de développement régionales. Indépendamment de leur orientation politique, les pays latinoaméricains ont vu une augmentation de leurs recettes budgétaires liées à l’exportation de matières premières. Alors qu’en 2000, les recettes budgétaires liées aux exportations représentaient moins de 20% du total des recettes des gouvernements de la région, en 2008, elles se montaient à près de 35% |5|. Cette augmentation significative des recettes budgétaires a permis une amélioration des indicateurs budgétaires et partant de diminuer les niveaux d’endettement en même temps qu’il a facilité l’augmentation des dépenses sociales dans la région. Les dépenses sociales entre 2000 et 2010 sont ainsi passées de 13,3% à 18,1%, soit une augmentation de 36% |6|.

Le problème est évident. La croissance économique a non seulement augmenté la dépendance vis à vis des matières premières mais il faut également tenir en compte que la mise en oeuvre de politiques publiques dans la région dépend fortement de l’évolution des prix des matières premières et des recettes qui leur sont associées. Le rééquilibrage de la Chine avec son impact sur les termes de l’échange et sur la croissance économique régionale limitera la capacité des différents pays d’Amérique latine de faire face au nouveau scénario en perspective. Alors que les gouvernements mettent en oeuvre des politiques contre cycliques et de développement de la sécurité sociale pour faire face à la chute de la croissance et de l’emploi, une de leurs principales sources de financement connaîtra une importante réduction. On peut se demander si les dépenses sociales pourront être maintenues au niveau mentionné sauf dans le cas de mesures fiscales significatives.

Face à la perspective sombre évoquée, le fait le plus préoccupant est le manque de prévision de la majorité des gouvernements de la région qui adoptent une posture de passivité. Pourtant, il est bien nécessaire de prendre des mesures pour affronter les défis imposées par la transformation du modèle de développement de la Chine avant que les effets mentionnés ne commencent à produire leur effet sur la région. Des mesures comme l’accélération de l’intégration régionale, l’abandon d’un modèle économique extractiviste et des audits de la dette Dette Dette multilatérale : Dette qui est due à la Banque mondiale, au FMI, aux banques de développement régionales comme la Banque Africaine de Développement, et à d’autres institutions multilatérales comme le Fonds Européen de Développement.
Dette privée : Emprunts contractés par des emprunteurs privés quel que soit le prêteur.
Dette publique : Ensemble des emprunts contractés par des emprunteurs publics.
devraient être mises en oeuvre.


Traduction : Virginie de Romanet

Notes

|1| Voir, “A physical vs forward commodity market disconnect”, http://ftalphaville.ft.com/2013/02/... ?

|2| Par rapport à l’offre dans la production des métaux voir, “Hey, spendy miners, operate Glencore style”, http://ftalphaville.ft.com/2013/02/.... Par rapportà l’offre dans la production de pétrole voir, “Scarcity amid plenty, Oil edition”, http://ftalphaville.ft.com/2012/06/...

|3| Voir, BBVA Research (2013), “Emerging middle classes in fast track mode”, http://www.bbvaresearch.com/KETD/fb...

|4| Voir, Palma G. (2011), “Homogeneous middles vs. heterogeneous tails, and the end of the ‘Inverted-U’ : the share of the rich is what it’s all about”, http://www.econ.cam.ac.uk/dae/repec...

|5| Voir World Bank (2010) “Natural Resources in Latin America and the Caribbean : Beyond Booms and Busts ?”, http://siteresources.worldbank.org/...

|6| Base de données en ligne de la CEPAL.

Auteur.e

Daniel Munevar

est un économiste post-keynésien de 30 ans originaire de Bogotá, en Colombie. De mars à juillet 2015, il a travaillé comme assistant de l’ancien ministre des finances grec, Yanis Varoufakis ; il le conseillait en matière de politique budgétaire et de soutenabilité de la dette. Auparavant, il était conseiller au Ministère des Finances de Colombie et conseiller spécial pour les investissements directs à l’étranger auprès du Ministère des Affaires étrangères de l’Équateur. C’est une des figures marquantes dans l’étude de la dette publique en Amérique latine. Il est membre du CADTM AYNA.