Comité pour l'Annulation de la Dette du Tiers Monde
CADTM

Le 9ème Forum Social Mondial : Nouvelles trajectoires et opportunités pour le projet d’un autre monde

25 février 2009 par Leandro Morais


Le 9ème Forum Social Mondial (FSM) s’est déroulé à Belém, au Brésil, du 27 janvier au 1er février 2009. Les activités du FSM faisaient l’objet de beaucoup d’espoirs, notamment celui de redonner au FSM sa visibilité internationale et de réactiver la mobilisation. Entre 2001 et 2004, le FSM s’est construit avec succès en tant que réseau innovant de mouvements et d’organisations de gauche venues du monde entier pour s’opposer à l’agenda néolibéral. Depuis 2005 cependant, le mouvement n’a pas réussi à réarticuler son objectif de transformation de société dans le cadre du nouveau scénario international des relations politiques et économiques, marqué par une militarisation croissante suite à l’occupation de l’Irak (en 2003). Cela a réduit l’influence du FSM (en particulier depuis le FSM de Porto Alegre, en 2005). Par conséquent, on attendait de Belém qu’il permette aux organisations du mouvement de progresser pour commencer à construire une approche alternative et articulée effective, aujourd’hui plus nécessaire que jamais avec la crise du système financier international. Le défi est d’être capable de mobiliser à des niveaux similaires à ceux connus précédemment.

La valeur symbolique de tenir un FSM dans la région amazonienne a pesé sur la décision de choisir Belém comme ville d’accueil. La surexploitation des ressources naturelles a produit dans cette partie du monde un grand mécontentement populaire. Les niveaux actuels de déforestation dans la région sont dus à l’activité des agro-industries de grande envergure et des sociétés minières implantées en Amazonie ainsi qu’à la surexploitation des ressources naturelles. En outre, on assiste à une criminalisation des mouvements sociaux qui se manifeste par l’assassinat de dirigeants d’organisations paysannes et indigènes de la région.

Au niveau local, la ville de Belém a amené les participant-e-s du FSM à réfléchir aux contradictions de notre vie quotidienne (presque toutes les activités étaient organisées dans les zones d’habitat les plus pauvres de la ville, le district de Terra Firme). Parmi ces contradictions, les frais d’inscription requis pour participer au Forum, fait qui a été pointé par de nombreuses personnes comme un facteur limitant la participation des personnes de la région, ainsi que les actions de la police pour sécuriser la zone et maîtriser les mouvements des habitant-e-s des quartiers les plus pauvres durant le FSM. Pour une zone constamment confrontée à la pauvreté et à la violence, les résident-e-s se sont demandé pourquoi soudainement le gouvernement s’inquiétait de les « protéger ». Dans ce contexte, la 9ème édition du FSM a été confrontée aux défis qu’implique la concrétisation de son slogan « comment rendre un nouveau monde possible ? ».

« Crise de civilisation », les protagonistes indigènes et la cause palestinienne, au centre du débat

La fameuse crise « systémique » ou « de civilisation » a été au centre des échanges d’une grande partie des 2.000 activités prévues pour le FSM de Belém. Des débats ont souligné la gravité de la crise du système capitaliste impliquant des défis sur le plan de l’économie et de la finance, de l’environnement, de la gouvernance institutionnelle (en particulier pour les organisations multilatérales), de la militarisation et de l’immigration. Dans ce cadre, de nombreuses discussions se sont focalisées sur des questions centrales, telles que : 1) l’annulation de la dette externe des pays en développement ; 2) la justice et le changement climatique ; 3) les politiques migratoires et le droit ; 4) les droits humains, le droit du travail et la xénophobie ; 5) le racisme ; 6) le genre ; 7) la réappropriation des villes et les politiques urbaines ; 8) le pouvoir médiatique et la démocratie de la communication.
Ces activités ont mis en avant des défis posés par l’actuel système d’organisation économique et sociale, dus à l’augmentation des formes de marchandisation, la valorisation de la surconsommation et les politiques dominantes de développement.

De plus, le FSM a vu l’émergence de la reconnaissance des indigènes et d’autres communautés traditionnelles en tant que protagonistes importants au sein de ce processus de dialogue, soulignant la valeur des modes de vie indigènes et de la culture pour des projets alternatifs de développement social, ainsi que les défis qu’implique la défense de leurs droits dans la construction d’Etats pluri-nationaux. Pour la première fois, des indigènes et d’autres communautés traditionnelles des pays d’Amérique latine ont participé activement aux activités du FSM, organisant, la même semaine, le Forum pan-amazonien, une expérience considérée par de nombreuses personnes comme fructueuse pour le développement de partenariats et de mobilisations dans la région.

A noter aussi des discussions importantes autour de la militarisation croissante dans les relations internationales et les impacts. La situation des « populations sans Etat », comme les luttes des peuples palestinien et kurde, ont été des questions phares pour la mobilisation et les débats. Les militant-e-s et les organisations associées (comme Stop The War) ont poussé le FSM à aborder de plus en plus ces questions à l’avenir.

Sciences et démocratie : un nouveau thème pour réfléchir et débattre

Belém était aussi une rencontre importante au vu des nouvelles initiatives et sujets présentés dans les activités organisées. Parmi ceux-ci, la réussite de l’organisation des pré-forums |1|
mérite une attention particulière. Pour sa première édition, le Forum Mondial Sciences et Démocratie a impliqué un nombre considérable d’organisations sociales et d’universitaires travaillant dans le domaine des sciences et de la société et a stimulé un large débat sur les buts et le rôle des recherches scientifiques et de la technologie dans la structure du système capitaliste. Reconnaissant que les valeurs des communautés scientifiques ont été modelées par des processus historiques et culturels, les participant-e-s ont appelé à des changements dans le domaine de la recherche et du développement « où les intérêts du marché, des profits des entreprises, la culture de la consommation et les utilisations militaires sont les principaux moteurs de la recherche, de la technologie et de l’innovation » (Déclaration du Forum Sciences et Démocratie |2|
). Cette déclaration souligne également l’importance de la réappropriation par le contrôle social de ce domaine. Il s’agit d’impliquer les citoyen-ne-s dans les processus de décision sur les politiques scientifiques et technologiques. De plus, il a été convenu d’organiser des forums régionaux sur Sciences et Démocratie en janvier 2010 en vue de la préparation du FSM de 2011.

Belém 2009 : un équilibre de continuité ou une rupture ?

Comme l’a souligné Eric Toussaint, membre du Comité pour l’Annulation de la Dette du Tiers Monde (CADTM) et du Comité International du FSM, ce FSM représente un tournant dans l’histoire du Forum, le faisant évoluer d’un simple espace de partage d’expériences qu’il était, en l’orientant vers la construction d’alliances et d’une réflexion stratégique des mouvements sociaux et des organisations de la société civile. Selon lui, « malgré des conflits persistants entre différentes sensibilités qui font la richesse du processus, il faut souligner l’existence d’un consensus sur l’importance de l’autogestion des activités et la nécessité de leur donner plus de fonctionnalité (en évitant les doublons). Les résultats de Belém expriment de façon explicite la volonté des participant-e-s du FSM d’adopter un « appel à l’action », pour ouvrir des voies permettant d’atteindre des changements radicaux ».

Une nouvelle méthodologie de travail a été mise en place à Belém, encourageant les organisations participantes à réaliser des Assemblées Thématiques dont le but est d’articuler des compréhensions mutuelles et des points de consensus concrets dans leurs domaines de travail. De plus, un Parc des Convergences a été mis en place, se voulant un espace pour annoncer les activités en lien avec les Assemblée Thématiques prévues. Cela a aidé à divulguer l’information sur le travail de nombreuses organisations, et sur des stratégies et propositions approuvées. Il a servi de lieu pour la connaissance mutuelle des organisations, ce qui a pu mener à la création de nouvelles alliances. Finalement, pendant la dernière journée, les propositions de chaque Assemblée Thématique ainsi que la déclaration de l’Assemblée des mouvements sociaux ont été lues lors de l’Assemblée des Assemblées.

La plupart des Assemblées sont confrontées à des difficultés à s’organiser et nombre de ces assemblées ont débouché sur des déclarations politiques générales. D’autres ont proposé des agendas et des actions concrètes. Le Forum Pan-amazonien a proposé l’organisation d’un Sommet des Pays Pan-amazoniens en juin 2009 autour de propositions d’ouverture des frontières dans la région pour les indigènes et les communautés traditionnelles ; de mesures contre la criminalisation des mouvements sociaux et de la préparation du 5ème Forum Pan-Amazonien en 2010. L’Assemblée des Mouvements contre la Guerre a appelé à des campagnes mondiales de boycott des produits et entreprises israéliens ; à la poursuite d’Israël pour crimes de guerre en Palestine devant la Court Internationale de Justice ; à des mobilisations mondiales contre l’Organisation du Traité de l’Atlantique Nord (OTAN). L’Assemblée Migration a appuyé la reconnaissance internationale de la catégorie des réfugié-e-s « environnementaux » et « climatiques », a sollicité l’engagement des gouvernements en faveur de la régularisation des immigrant-e-s sans papiers et a proposé une journée de mobilisation officielle le 17 mai contre les politiques de migration de l’Union Européenne. Les discussions sur la dette externe des pays en développement ont débouché sur un appel aux gouvernements et aux organisations de la société civile à mettre en place des audits publics sur les dettes en cours, pour identifier les irrégularités et demander des compensations pour des formes abusives de paiements et de dettes ; elles ont aussi débouché sur la demande que, pour les gouvernements des pays en développement, la stratégie du G20 soit abandonnée. L’assemblée sur la Crise Mondiale a appelé à la mise en place de mécanismes pour un contrôle social et des changements radicaux dans la gouvernance des politiques et des institutions financières, ainsi que pour des mesures internationales pour démanteler les « paradis fiscaux ».

L’Assemblée des Mouvements Sociaux a proposé un programme complet d’actions futures. Sa déclaration finale |3|
intègre la Semaine d’Action Globale contre le Capitalisme et la Guerre, du 28 mars au 4 avril 2009, incluant des mobilisations le 28 mars contre la rencontre du G20 (qui se tiendra à Londres le 2 avril 2009), une Journée de Solidarité avec le Peuple Palestinien pour promouvoir le boycott, l’arrêt des investissements et les sanctions contre Israël (le 30 mars) et la mobilisation pour le 60ème anniversaire de l’OTAN (le 4 avril). Il inclut également une Journée pour la Souveraineté Alimentaire (le 17 avril) ; une mobilisation mondiale pour la Terre Mère et les biens communs, contre la colonisation et la marchandisation de la vie (le 12 octobre) ; la Journée d’Action Globale pour le climat (le 12 décembre) ; et les journées traditionnelles de mobilisations (la journée internationale des femmes et la journée internationale des travailleurs, par exemple).

De plus, comme l’a suggéré Eric Toussaint, « les organisations participantes ont combiné une évaluation analytique du contexte actuel de crise avec des principes et des propositions pour rompre avec les paradigmes inhérents de la structure du capitalisme  ». Cela a été le fruit de négociations entre deux principaux groupes : ceux favorables au néo-keynésianisme et ceux prônant une rupture nette avec les bases des différentes formes du système capitaliste. Les résultats du FSM ont clarifié le débat : il y a maintenant une inclination plus explicite pour les organisations membres en vue de soutenir une rupture face aux notions de progrès économiques, de consumérisme et de marchandisation de la vie quotidienne qui ont modelé les développements récents du capitalisme.

Cependant, des questions restent en suspens. Jusqu’à quel point cet agenda sera-t-il mis en œuvre ? Le FSM maintiendra-t-il cet élan dans les années à venir ? Cette évaluation sera cruciale, étant donné que le FSM n’a pas une structure appropriée pour coordonner des actions globales : les résultats dépendront des efforts volontaires des organisations et des mouvements sociaux et de leur pouvoir de mobilisation au niveau local et régional parmi d’autres acteurs. De plus, si cet agenda a un potentiel pour retenir l’intérêt des mobilisations autour du globe, il est important de souligner que les crises actuelles pourraient limiter les actions des acteurs.

La nature de l’équilibre de ce FSM est discutée par différents secteurs issus de franges politiques diverses dans le monde et beaucoup ont tenté de minimiser son rôle. Cependant, je crois qu’il est aujourd’hui nécessaire de renforcer le rôle du FSM. Dans le contexte de crise décrit (un scénario qui peut être considéré comme étant même pire à l’heure actuelle, après l’échec explicite du Sommet de Davos à offrir une réponse cohérente à cette crise), le FSM a rempli un « blanc » de l’agenda international en présentant des alternatives convaincantes pour résoudre les problèmes actuels. Les controverses du vieux débat concernant les stratégies de « réforme » ou de « révolution » au sein de la gauche n’ont pas été tranchées à Belém. Néanmoins, cet événement prouve un engagement plus clair pour lier des convictions théoriques à des défis pratiques dans une tentative de consacrer des efforts à une stratégie plus unifiée pour l’action. En apportant de nouvelles impulsions en faveur d’une mobilisation commune, cette édition a révélé l’importance stratégique du FSM pour la gauche dans le monde entier, tout en permettant une continuité avec l’esprit de diversité, de dialogue et de respect mutuel qui avait guidé cet espace depuis 2001 dans un combat pour un monde différent.


Notes

|1| En dehors de la discussion sur sciences et démocratie, des pré-forums ont aussi été organisés à Belém sur la santé, l’éducation, les médias alternatifs et la culture.

|2| La déclaration est pour l’instant disponible uniquement en portugais sous le titre « Declaração Fórum Mundial de Ciência e Democracia Para a FSM” à l’adresse : http://fm-sciences.org/spip.php?article372 et en anglais sous le titre “Shared Concerns and Issues emerging from The 1st Science and Demoracy World Forum” à l’adresse : http://fm-sciences.org/spip.php?article373. La traduction de la citation est de nous.

|3| Disponible sur http://www.fsm2009amazonia.org.br/programme/alliance-day/results-of-assemblies/declaration-of-the-assembly-of-social-movements et également à l’adresse : http://www.cadtm.org/spip.php?article4079

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