Le Brésil sous Lula : Vers une déception populaire ?

19 mars 2004 par Eric Toussaint , Olivier Bonfond


L’espoir « Lula »

En octobre 2002, c’est avec plus de 20 millions de voix d’avance sur son concurrent José Serra que Luis Inacio « Lula » da Silva accédait à la présidence. Après vingt années de politique néolibérale dévastatrice d’un point de vue social et économique, cette élection redonnait au peuple brésilien mais aussi à toutes les personnes de gauche un énorme souffle d’espoir. L’espoir de voir enfin se concrétiser des actes politiques forts qui mettent la priorité à la satisfaction des besoins humains fondamentaux

Cet enthousiasme se justifiait pleinement. De par son histoire et sa personnalité, c’est la justice sociale qui semblait être au cœur des convictions de Lula. Son programme historique était en totale rupture avec l’idéologie néolibérale : suspension immédiate du paiement de la dette Dette Dette multilatérale : Dette qui est due à la Banque mondiale, au FMI, aux banques de développement régionales comme la Banque Africaine de Développement, et à d’autres institutions multilatérales comme le Fonds Européen de Développement.
Dette privée : Emprunts contractés par des emprunteurs privés quel que soit le prêteur.
Dette publique : Ensemble des emprunts contractés par des emprunteurs publics.
, augmentation du salaire minimum légal, réforme agraire, redistribution des terres aux paysans (MST), augmentation des dépenses publiques, notamment dans les secteurs de l’enseignement et de l’éducation, éradication de la faim, ...le FMI FMI
Fonds monétaire international
Le FMI a été créé en 1944 à Bretton Woods (avec la Banque mondiale, son institution jumelle). Son but était de stabiliser le système financier international en réglementant la circulation des capitaux.

À ce jour, 188 pays en sont membres (les mêmes qu’à la Banque mondiale).

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et la BM Banque mondiale
BM
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD) a été créée en juillet 1944 à Bretton Woods (États-Unis), à l’initiative de 45 pays réunis pour la première Conférence monétaire et financière des Nations unies. En 2011, 187 pays en étaient membres.

Créée en 1944 à Bretton Woods dans le cadre du nouveau système monétaire international, la Banque possède un capital apporté par les pays membres et surtout emprunte sur les marchés internationaux de capitaux. La Banque finance des projets sectoriels, publics ou privés, à destination des pays du Tiers Monde et de l’ex-bloc soviétique. Elle se compose des cinq filiales suivantes :
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD, 189 membres en 2017) octroie des prêts concernant de grands secteurs d’activité (agriculture et énergie), essentiellement aux pays à revenus intermédiaires.
L’Association internationale pour le développement (AID, ou IDA selon son appellation anglophone, 164 membres en 2003) s’est spécialisée dans l’octroi à très long terme (35 à 40 ans, dont 10 de grâce) de prêts à taux d’intérêt nuls ou très faibles à destination des pays les moins avancés (PMA).
La Société financière internationale (SFI) est la filiale de la Banque qui a en charge le financement d’entreprises ou d’institutions privées du Tiers Monde.
Enfin, le Centre international de règlements des différends relatifs aux investissements (CIRDI) gère les conflits d’intérêts tandis que l’Agence multilatérale de garantie des investissements (AMGI) cherche à favoriser l’investissement dans les PED. Avec l’accroissement de l’endettement, la Banque mondiale a, en accord avec le FMI, développé ses interventions dans une perspective macro-économique. Ainsi la Banque impose-t-elle de plus en plus la mise en place de politiques d’ajustement destinées à équilibrer la balance des paiements des pays lourdement endettés. La Banque ne se prive pas de « conseiller » les pays soumis à la thérapeutique du FMI sur la meilleure façon de réduire les déficits budgétaires, de mobiliser l’épargne interne, d’inciter les investisseurs étrangers à s’installer sur place, de libéraliser les changes et les prix. Enfin, la Banque participe financièrement à ces programmes en accordant aux pays qui suivent cette politique, des prêts d’ajustement structurel depuis 1982.

TYPES DE PRÊTS ACCORDÉS PAR LA BM :

1) Les prêts-projets : prêts classiques pour des centrales thermiques, le secteur pétrolier, les industries forestières, les projets agricoles, barrages, routes, distribution et assainissement de l’eau, etc.
2) Les prêts d’ajustement sectoriel qui s’adressent à un secteur entier d’une économie nationale : énergie, agriculture, industrie, etc.
3) Les prêts à des institutions qui servent à orienter les politiques de certaines institutions vers le commerce extérieur et à ouvrir la voie aux transnationales. Ils financent aussi la privatisation des services publics.
4) Les prêts d’ajustement structurel, censés atténuer la crise de la dette, qui favorisent invariablement une politique néo-libérale.
5) Les prêts pour lutter contre la pauvreté.
Site :
n’ont qu à bien se tenir !

A la veille de son élection, deux compromis douteux

Premièrement, sans l’aval des membres de son parti ( PT ), il crée une alliance avec le Parti Libéral. Si Lula est élu, ce dernier recevra la vice-présidence de la République. Ensuite, contrairement à ce qu’il avait affirmé avec force ces dernières années, il s’engage à respecter les accords signés entre son prédécesseur ( F-H Cardoso ) et le FMI. La dette continuera d’être remboursée. En accordant au Brésil un nouveau prêt de 33 milliards de dollars répartis sur trois années, le FMI sait ce qu’il fait. Le but est de « bétonner » sa position sur Cardoso mais aussi sur le futur président.

Sur les raisons qui expliquent ce changement de cap, le débat reste ouvert. Une chose est claire cependant, il ne veut pas passer à côté de la présidence une fois de plus. Il est donc essentiel de renforcer sa position. Si certains sont convaincus que ce discours teinté de modération lui a effectivement permis de gagner, entre autre en recevant pour la première fois le soutien du groupe médiatique O’globo, d’autres pensent que ces actes étaient inutiles et contre productifs. Il aurait été élu de toute façon. Il aurait sans doute perdu des voix, mais l’effet désastreux de 15 années de politique néolibérale avait installé au sein de la population brésilienne un réel désir de changement. A posteriori, son écrasante majorité, alimentée par l’ensemble des votes contestataires, confirme cette hypothèse.

L’important à cet instant, c’est que le doute reste permis. Son but était-il tactique ou stratégique ? Avait-il adopté cette position pour s’assurer la présidence, sans perdre ses convictions profondes et avec l’intention ferme de concrétiser son programme progressiste ? Un regard sur l’année 2003 va donner la réponse à ces questions.

Lula sur la route du néolibéralisme

Dès le début de son mandat, les actes qu’il pose ne laissent plus de place au doute. La composition de son gouvernement est un signe tout à fait caractéristique. En effet, tous les postes clés du gouvernement vont aller à des personnes liées aux intérêts des capitalistes alors que les postes dotés de moyens financiers moins importants iront à des personnalités « sympathiques » de gauche. Un seul exemple : il nomme président de la banque centrale Banque centrale La banque centrale d’un pays gère la politique monétaire et détient le monopole de l’émission de la monnaie nationale. C’est auprès d’elle que les banques commerciales sont contraintes de s’approvisionner en monnaie, selon un prix d’approvisionnement déterminé par les taux directeurs de la banque centrale. Henrique de Campos Meirelles. Il a été président de la banque FleetBoston, 7e banque aux USA et deuxième créancier du Brésil... no comment.

Lula et son gouvernement vont alors mettre en pratique une politique de type néolibéral en accord avec l’idéologie des institutions internationales. En ce qui concerne les accords avec le FMI, non seulement il les respecte, mais il va encore plus loin : plutôt que 3.75 % comme prévu initialement, c’est 4.25 % de surplus budgétaire que le gouvernement s’engage à atteindre ! Les dépenses sociales devront encore diminuer. On assiste également à une augmentation du taux d’intérêt Taux d'intérêt Quand A prête de l’argent à B, B rembourse le montant prêté par A (le capital), mais aussi une somme supplémentaire appelée intérêt, afin que A ait intérêt à effectuer cette opération financière. Le taux d’intérêt plus ou moins élevé sert à déterminer l’importance des intérêts.
Prenons un exemple très simple. Si A emprunte 100 millions de dollars sur 10 ans à un taux d’intérêt fixe de 5 %, il va rembourser la première année un dixième du capital emprunté initialement (10 millions de dollars) et 5 % du capital dû, soit 5millions de dollars, donc en tout 15millions de dollars. La seconde année, il rembourse encore un dixième du capital initial, mais les 5 % ne portent plus que sur 90 millions de dollars restants dus, soit 4,5 millions de dollars, donc en tout 14,5 millions de dollars. Et ainsi de suite jusqu’à la dixième année où il rembourse les derniers 10 millions de dollars, et 5 % de ces 10 millions de dollars restants, soit 0,5 millions de dollars, donc en tout 10,5 millions de dollars. Sur 10 ans, le remboursement total s’élèvera à 127,5 millions de dollars. En général, le remboursement du capital ne se fait pas en tranches égales. Les premières années, le remboursement porte surtout sur les intérêts, et la part du capital remboursé croît au fil des ans. Ainsi, en cas d’arrêt des remboursements, le capital restant dû est plus élevé…
Le taux d’intérêt nominal est le taux auquel l’emprunt est contracté. Le taux d’intérêt réel est le taux nominal diminué du taux d’inflation.
directeur de la banque centrale, ce qui renforce inévitablement l’inégalité sociale. La réforme de la sécurité sociale favorise les fonds de retraite privés. L’utilisation d’OGM OGM
Organisme génétiquement modifié
Organisme vivant (végétal ou animal) sur lequel on a procédé à une manipulation génétique afin de modifier ses qualités, en général afin de le rendre résistant à un herbicide ou un pesticide. En 2000, les OGM couvraient plus de 40 millions d’hectares, concernant pour les trois-quarts le soja et le maïs. Les principaux pays producteurs étaient les USA, l’Argentine et le Canada. Les plantes génétiquement modifiées sont en général produites intensivement pour l’alimentation du bétail des pays riches. Leur existence pose trois problèmes.


- Problème sanitaire. Outre la présence de nouveaux gènes dont les effets ne sont pas toujours connus, la résistance à un herbicide implique que le producteur va multiplier son utilisation. Les produits OGM (notamment le soja américain) se retrouvent gorgés d’herbicide dont dont on ignore les effets sur la santé humaine. De plus, pour incorporer le gène nouveau, on l’associe à un gène de résistance à un antibiotique, on bombarde des cellules saines et on cultive le tout dans une solution en présence de cet antibiotique pour ne conserver que les cellules effectivement modifiées.


- Problème juridique. Les OGM sont développés à l’initiative des seules transnationales de l’agrochimie comme Monsanto, pour toucher les royalties sur les brevets associés. Elles procèdent par coups de boutoir pour enfoncer une législation lacunaire devant ces objets nouveaux. Les agriculteurs deviennent alors dépendants de ces firmes. Les États se défendent comme ils peuvent, bien souvent complices, et ils sont fort démunis quand on découvre une présence malencontreuse d’OGM dans des semences que l’on croyait saines : destruction de colza transgénique dans le nord de la France en mai 2000 (Advanta Seeds), non destruction de maïs transgénique sur 2600 ha en Lot et Garonne en juin 2000 (Golden Harvest), retrait de la distribution de galettes de maïs Taco Bell aux USA en octobre 2000 (Aventis). En outre, lors du vote par le parlement européen de la recommandation du 12/4/2000, l’amendement définissant la responsabilité des producteurs a été rejeté.


- Problème alimentaire. Les OGM sont inutiles au Nord où il y a surproduction et où il faudrait bien mieux promouvoir une agriculture paysanne et saine, inutiles au Sud qui ne pourra pas se payer ces semences chères et les pesticides qui vont avec, ou alors cela déséquilibrera toute la production traditionnelle. Il est clair selon la FAO que la faim dans le monde ne résulte pas d’une production insuffisante.
est légalisée.

Ces mesures sont donc non seulement en contradiction avec les engagements qui lui ont permis de recevoir les suffrages populaires, mais elles le mettent dans l’impossibilité de tenir ses promesses : l’austérité budgétaire et le paiement de la dette réduisent drastiquement les montants pouvant servir à éliminer la faim, augmenter les niveaux de salaire, étendre la réforme agraire ou entreprendre d’autres mesures progressistes. La hausse des taux d’intérêts ne fait qu’augmenter les sommes à rembourser, sans parler de la difficulté accrue pour les petits et moyens producteurs d’accéder au crédit, qui réduit l’investissement et empêche l’économie brésilienne de retrouver la croissance.

A sa décharge notons que c’est dans le domaine de la politique internationale qu’il reste le plus radical. Il s’oppose à la guerre en Irak. Il manœuvre pour réduire la portée de l’A.L.C.A.. Il participe à la mise en échec de la réunion de Cancun, où le groupe des 21 ( Brésil, Inde, Afrique du sud, Chine,... ) s’oppose à l’agenda de Doha, qui vise à étendre la libéralisation du commerce à de nouveaux secteurs ( santé, eau, etc. )

Les justifications

A l’heure actuelle, le président Lula justifie fermement ses positions. Toutes les mesures d’austérité qu’il a prises sont nécessaires pour stabiliser la situation. Il a fait des promesses, il va les tenir, mais il a besoin de temps. Même si la réalité nous impose le pessimisme, le peuple brésilien continue à croire en lui et à le soutenir. Demander du temps est légitime et les termes de négociation avec le FMI sont techniquement complexes. Néanmoins, s’il ne change pas de position, tôt ou tard, ce soutien va s’éroder.

Quel avenir ?

Sous peine de perdre la confiance que les Brésiliens lui ont donné, Lula devra rapidement changer de politique. Plus il traînera, plus il maintiendra l’illusion d’un changement, plus la chute sera dure. En priorité il faudra rompre les accords avec le FMI, principal obstacle à la construction d’un autre monde. Pour que le gouvernement redevienne libre et responsable, il devra trouver des sources alternatives pour financer un réel développement où la satisfaction des droits humains est au centre de la réflexion et des choix. Il est presque certain que Lula ne prendra pas le tournant à gauche que nous appelons de nos vœux. Dès lors, la seule possibilité de changement positif repose sur le mouvement social. Il faudra une puissante mobilisation sociale pour forcer Lula à respecter à l’égard du peuple brésiliens ses promesses ou à se démettre.




À paraître dans le mensuel La Gauche d’avril 2004.

Eric Toussaint

docteur en sciences politiques des universités de Liège et de Paris VIII, porte-parole du CADTM international et membre du Conseil scientifique d’ATTAC France.
Il est l’auteur des livres, Capitulation entre adultes : Grèce 2015, une alternative était possible, Syllepse, 2020, Le Système Dette. Histoire des dettes souveraines et de leur répudiation, Les liens qui libèrent, 2017 ; Bancocratie, ADEN, Bruxelles, 2014 ; Procès d’un homme exemplaire, Éditions Al Dante, Marseille, 2013 ; Un coup d’œil dans le rétroviseur. L’idéologie néolibérale des origines jusqu’à aujourd’hui, Le Cerisier, Mons, 2010. Il est coauteur avec Damien Millet des livres AAA, Audit, Annulation, Autre politique, Le Seuil, Paris, 2012 ; La dette ou la vie, Aden/CADTM, Bruxelles, 2011. Ce dernier livre a reçu le Prix du livre politique octroyé par la Foire du livre politique de Liège.
Il a coordonné les travaux de la Commission pour la Vérité sur la dette publique de la Grèce créée le 4 avril 2015 par la présidente du Parlement grec. Cette commission a fonctionné sous les auspices du parlement entre avril et octobre 2015.

Olivier Bonfond

est économiste et conseiller au CEPAG (Centre d’Éducation populaire André Genot). Militant altermondialiste, membre du CADTM, de la plateforme d’audit citoyen de la dette en Belgique (ACiDe) et de la Commission pour la Vérité sur la dette publique de la Grèce créée le 4 avril 2015.
Il est l’auteur du livre Et si on arrêtait de payer ? 10 questions / réponses sur la dette publique belge et les alternatives à l’austérité (Aden, 2012) et Il faut tuer TINA. 200 propositions pour rompre avec le fatalisme et changer le monde (Le Cerisier, fev 2017).

Il est également coordinateur du site Bonnes nouvelles

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