Le CADTM Asie du Sud réuni à Colombo au Sri Lanka

12 décembre 2010 par Stéphanie Jacquemont


Du 9 au 11 décembre 2010, une série d’activités ont réuni des délégué-e-s CADTM du Sri Lanka, du Pakistan, d’Inde et de Belgique à Colombo. La mousson, qui dans cette région sévit habituellement de mai à septembre, s’était invitée à la fête, sans doute pour rappeler l’importance des discussions du COP 16 qui avaient lieu au même moment, à des milliers de kilomètres de là, à Cancún. Bref, il pleuvait 8 heures par jour. Un an après l’atelier de Dhaka, il s’agissait d’échanger sur les expériences respectives et de mettre en évidence les points communs, susceptibles de devenir des thèmes de campagnes et de luttes unitaires. Ce moment a également été l’occasion de faire le point sur le travail accompli ces dernières années, et de voir comment progresser ensemble, dans chacun des pays et à l’échelle du sous-continent, dans la lutte contre la dette Dette Dette multilatérale : Dette qui est due à la Banque mondiale, au FMI, aux banques de développement régionales comme la Banque Africaine de Développement, et à d’autres institutions multilatérales comme le Fonds Européen de Développement.
Dette privée : Emprunts contractés par des emprunteurs privés quel que soit le prêteur.
Dette publique : Ensemble des emprunts contractés par des emprunteurs publics.
et l’ajustement structurel Ajustement structurel Les Plans d’ajustement structurel ont été imposés par les IFI en contrepartie de l’octroi de nouveaux prêts ou de l’échelonnement d’anciens prêts, projets financés par la Banque mondiale, conditionnalités du FMI, etc.
Les Plans d’austérité, appliqués depuis aux pays endettés du Nord, sont des copiés/collés des Plans d’ajustement structurel subits par les pays du Sud depuis 30 ans.
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Les activités ont débuté les 9 et 10 décembre par le 4e atelier CADTM Asie du Sud sur le thème « Dette et Institutions Financières internationales ». Les délégué-e-s de Belgique, Éric Toussaint et Stéphanie Jacquemont, y ont présenté des analyses globales de l’endettement des pays du Nord et du Sud et de l’action du FMI et de la Banque mondiale dans le nouveau contexte né de la crise qui a éclaté en 2007-2008. Si l’on parle surtout de crise de la dette en Europe, et si la dette des pays dits en développement ne représente qu’une goutte d’eau dans l’océan des dettes mondiales, privées et publiques, elle n’en est pas moins une menace pour ces pays vulnérables puisque dépendants de la conjoncture internationale. Une hausse des taux d’intérêts, qui sont pour l’instant historiquement bas, ou une chute du prix des matières premières, et le piège de la dette se refermerait sur eux, comme en 1982.
Les exposés présentés sur le Sri Lanka, l’Inde et le Pakistan ont permis de prendre la mesure de cette menace. Kumar Shantakumar, de l’organisation hôte, LST (Law and Society Trust), a brossé un tableau de la situation d’endettement du pays, en insistant sur l’accord Stand-By signé avec le FMI FMI
Fonds monétaire international
Le FMI a été créé en 1944 à Bretton Woods (avec la Banque mondiale, son institution jumelle). Son but était de stabiliser le système financier international en réglementant la circulation des capitaux.

À ce jour, 188 pays en sont membres (les mêmes qu’à la Banque mondiale).

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, dont les conditionnalités strictes ont été intégrées au budget 2011, par ailleurs salué par les milieux financiers. Ajit Muricken de VAK/CADTM Inde a expliqué les conséquences de l’action Action
Actions
Valeur mobilière émise par une société par actions. Ce titre représente une fraction du capital social. Il donne au titulaire (l’actionnaire) le droit notamment de recevoir une part des bénéfices distribués (le dividende) et de participer aux assemblées générales.
de la Banque mondiale Banque mondiale
BM
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD) a été créée en juillet 1944 à Bretton Woods (États-Unis), à l’initiative de 45 pays réunis pour la première Conférence monétaire et financière des Nations unies. En 2011, 187 pays en étaient membres.

Créée en 1944 à Bretton Woods dans le cadre du nouveau système monétaire international, la Banque possède un capital apporté par les pays membres et surtout emprunte sur les marchés internationaux de capitaux. La Banque finance des projets sectoriels, publics ou privés, à destination des pays du Tiers Monde et de l’ex-bloc soviétique. Elle se compose des cinq filiales suivantes :
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD, 189 membres en 2017) octroie des prêts concernant de grands secteurs d’activité (agriculture et énergie), essentiellement aux pays à revenus intermédiaires.
L’Association internationale pour le développement (AID, ou IDA selon son appellation anglophone, 164 membres en 2003) s’est spécialisée dans l’octroi à très long terme (35 à 40 ans, dont 10 de grâce) de prêts à taux d’intérêt nuls ou très faibles à destination des pays les moins avancés (PMA).
La Société financière internationale (SFI) est la filiale de la Banque qui a en charge le financement d’entreprises ou d’institutions privées du Tiers Monde.
Enfin, le Centre international de règlements des différends relatifs aux investissements (CIRDI) gère les conflits d’intérêts tandis que l’Agence multilatérale de garantie des investissements (AMGI) cherche à favoriser l’investissement dans les PED. Avec l’accroissement de l’endettement, la Banque mondiale a, en accord avec le FMI, développé ses interventions dans une perspective macro-économique. Ainsi la Banque impose-t-elle de plus en plus la mise en place de politiques d’ajustement destinées à équilibrer la balance des paiements des pays lourdement endettés. La Banque ne se prive pas de « conseiller » les pays soumis à la thérapeutique du FMI sur la meilleure façon de réduire les déficits budgétaires, de mobiliser l’épargne interne, d’inciter les investisseurs étrangers à s’installer sur place, de libéraliser les changes et les prix. Enfin, la Banque participe financièrement à ces programmes en accordant aux pays qui suivent cette politique, des prêts d’ajustement structurel depuis 1982.

TYPES DE PRÊTS ACCORDÉS PAR LA BM :

1) Les prêts-projets : prêts classiques pour des centrales thermiques, le secteur pétrolier, les industries forestières, les projets agricoles, barrages, routes, distribution et assainissement de l’eau, etc.
2) Les prêts d’ajustement sectoriel qui s’adressent à un secteur entier d’une économie nationale : énergie, agriculture, industrie, etc.
3) Les prêts à des institutions qui servent à orienter les politiques de certaines institutions vers le commerce extérieur et à ouvrir la voie aux transnationales. Ils financent aussi la privatisation des services publics.
4) Les prêts d’ajustement structurel, censés atténuer la crise de la dette, qui favorisent invariablement une politique néo-libérale.
5) Les prêts pour lutter contre la pauvreté.
Site :
dans le pays, qui était encore en 2010 le plus gros « bénéficiaire » des prêts de l’Agence internationale pour le Développement [1]. Les autres délégué-e-s d’Inde (Sudha Reddy, C. S. Lakshmanan et Jacob John) ont, chacun-e à leur tour, mis en lumière des conséquences des politiques néolibérales en vigueur dans ce pays et les résistances opposées par les populations concernées. Qu’il s’agisse des habitants de Chennai expulsés de leurs maisons pour faire place à des projets immobiliers d’envergure, des travailleurs des zones franches dont les droits sont systématiquement bafoués, de la privatisation (avec la mise en place des fameux partenariats public/privé) de la distribution d’eau dans le Karnataka, de la tribu des Chenchus, dans l’Etat de l’Andhra Pradesh dont le mode de vie et la survie sont menacés par des projets miniers, tous les témoignages montraient la logique de destruction et d’exploitation des hommes et femmes et de la nature qui sous-tend l’idéologie néolibérale. Le lendemain, Abdul Khaliq du Pakistan, a vigoureusement dénoncé les deux ’D’ qui engloutissent la majeure partie des recettes fiscales du pays : la Dette et la Défense, qu’il préfère appeler, moins pudiquement, le budget militaire. Il a par ailleurs souligné l’écho grandissant, dans l’opinion publique, les médias et même le gouvernement, de la campagne pour l’annulation de la dette suite aux inondations catastrophiques d’août-septembre5. Rabbiya Bajwa, avocate membre du CADTM Pakistan, a ainsi expliqué comment elle avait pu obtenir de l’association du barreau de Lahore le vote unanime d’une résolution demandant l’annulation de la dette.

Les échanges suscités par les exposés ont abordé des questions importantes pour la région, telles que le rôle de l’Inde et de la Chine, la possibilité d’une crise de grande ampleur en Chine, l’augmentation de la dette interne des PED, le rôle des investissements étrangers dans la région, l’immense dette climatique et écologique accumulée par les gouvernements et transnationales du Nord, mais aussi du Sud, à l’égard des peuples.
La matinée s’est conclue par une session de réflexion en deux groupes de travail qui ont étudié plusieurs questions : l’importance de la dette dans les différents pays, les conséquences de l’action des institutions financières internationales et les stratégies à mettre en œuvre à l’échelle du sous-continent et du continent pour sensibiliser et mobiliser sur la question de la dette et de l’ajustement structurel. Le refus des privatisations a, entres autres thèmes, été évoqué, comme axe de campagne susceptible de fédérer un grand nombre d’organisations et de mouvements sociaux de la région.

La soirée du 10 décembre, Eric Toussaint et Abdul Khaliq ont donné une conférence sur le thème « Crise néolibérale ou crise du néolibéralisme ». Les conférenciers ont dressé le constat de l’échec du capitalisme dans sa phase néolibérale, tout en montrant à quel point, paradoxalement, le néolibéralisme sortait renforcé de la crise globale. Les résistances, certes fortes dans certain pays, notamment en Europe, ne sont pas parvenues à défaire le capitalisme néolibéral, et les processus en cours dans certains pays d’Amérique latine (principalement Equateur, Bolivie et Venezuela) risquent de s’enliser s’ils ne se radicalisent pas pour offrir une sortie anticapitaliste à la crise systémique que nous vivons. Conclusion connue mais pourtant toujours nécessaire à réaffirmer : la mobilisation populaire et la convergence des luttes restent, en définitive, les seules armes aux mains des militant-e-s qui se battent pour plus de justice sociale.

Les activités du CADTM Asie du Sud à Colombo se sont achevées le matin du samedi 11 décembre par une réunion interne du CADTM. Un rapport de l’assemblée mondiale du réseau tenue à Liège du 22 au 24 décembre a été présenté. Les membres présent-e-s ont aussi fait le bilan de l’année écoulée et précisé les projets à venir : réalisation et publication d’un livret avec les données sur la dette de plusieurs pays de la région, campagne régionale sur le refus des privatisations, traduction en ourdou de l’ouvrage 60 questions/60 réponses sur la dette, le FMI et la Banque mondiale, préparation d’un livre sur l’après-inondation au Pakistan, etc. Les délégué-e-s ont convenu de créer un groupe de coordination régionale, et se sont donné rendez-vous l’an prochain, du 3 au 5 novembre 2011, au Pakistan.



Notes

[1L’AID est l’une des agences de la Banque mondiale, spécialisée dans les prêts concessionnels (à des taux inférieurs aux taux du marché) pour les pays à bas revenus. En 2010, la liste des pays éligibles aux prêts de l’AID comptait 79 pays.

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