Le CADTM aux Journées Internationales des Luttes Paysannes

A Perwez, le 17 avril : c’était beau, c’était bon, et ça continue !

4 mai par Simon Perrin

Le Réseau de Soutien à l’Agriculture Paysanne (ReSaP), soutenu par de nombreuses organisations ayant répondu à l’Appel du 17 avril, ont organisé sur 72 heures et dans toute la Belgique les Journées internationales des luttes paysannes.

Vingt-et-un ans se sont écoulés depuis l’assassinat des 19 paysans et paysannes du Mouvement des Sans Terres au Brésil, au cours d’une marche pacifique organisée pour réclamer l’accès à la terre et de meilleures conditions de vie. Depuis, la surface occupée par les grands propriétaires fonciers des latifundia a augmenté de 375 %, et ce sont 1 833 paysans et paysannes engagés pour la réforme agraire au Brésil qui ont été assassinés.

Symbole du combat internationaliste contre la concentration, l’agrandissement et l’accaparement des terres, la Journée Internationale des luttes paysannes du 17 avril 2017 se devait d’être une journée de lutte et de convergence pour affirmer avec force le soutien à l’agriculture paysanne ici en Belgique comme partout ailleurs. La mobilisation du 17 souligne l’urgence de changer le cap des politiques actuelles de gestion des terres et le modèle de production agro-industriel, qui élimine 43 fermes par semaine depuis 30 ans en Belgique.

Petit retour des militants du CADTM qui se trouvaient parmi les 300 personnes mobilisées à l’occasion de ce long weekend organisé dans toute la Belgique.


Les 15 et 16 avril, une centaine de citoyens et citoyennes ont pu mettre la main à la pâte dans une dizaine de fermes, accueillis par des paysans et paysannes en lutte pour l’accès à la terre, menacés d’expropriation, ou porteurs de projets alternatifs. Cette journée inaugurait une longue série de chantiers participatifs qui continueront à se dérouler en conscience, dans la joie et dans la bonne humeur avec les Brigades d’Action Paysannes.

Ce fut également l’occasion pour les militant-e-s du CADTM de donner un coup de main à la ferme des 2 Yannick, soutenue par Terre-en-Vue (Rebaix), en lutte depuis 3 longues années pour développer leur projet d’agriculture biologique sur 7 hectares de terres qui appartiennent actuellement à la région. Entre deux broyages de muriers et fauchage d’herbes hautes, un bel échange a permis aux 2 Yannick et à Johan de FIAN de mettre l’accent sur l’absence de transparence du foncier en Belgique. Pour le CADTM ce fut l’occasion de présenter son nouveau numéro de Les Autres Voix de la Planète consacré aux dettes privées illégitimes, et plus spécialement son chapitre sur les dettes paysannes.

Le 17 avril à Perwez, c’est dans une ambiance fraîche, ensoleillée et joyeuse que les 300 citoyen-ne-s, militant-e-s, et paysan-ne-s, ont affirmé avec détermination leur refus du projet inutile et imposé (GPNI GPNI
GPNIS
L’expression « grands projets nuisibles et imposés », qui fait suite à l’expression plus connue de « grands projets inutiles et imposés », désigne également des mégaprojets qui parfois n’ont même pas été terminés ou se sont avérés par la suite inutiles et coûteux. « Inutiles »... vraiment ? Ces projets servent en fait des intérêts bien particuliers, ceux des firmes grassement payées pour leur construction et / ou par l’usage qui en sera fait. Ils sont donc bien utiles pour une poignée de privilégiéEs, même s’ils sont nuisibles pour la majorité de la population et l’environnement. Cette expression est généralement utilisée pour désigner des mégaprojets développés dans les pays du Nord.
) de route de contournement et d’extension de la zone d’activité économique (ZAE) de Perwez. Un projet qui vise directement huit agriculteurs de la région, menacés d’expropriation.

Voulu par André Antoine (ministre de l’Aménagement du territoire en 2007) et désormais défendu par l’Intercommunale du Brabant Wallon (IBW), ce projet d’extension du zoning et de route de contournement constitue une véritable absurdité pour les agriculteurs et les riverains de Perwez. La soi-disant « route de l’emploi », qui ne remplira pas son objectif de fluidification du trafic à long terme (RN 29, RN 243), comme souligné dans une étude de Transitec, amputera au bas mot une soixantaine d’hectares des terres les meilleures et les plus fertiles de Wallonie, découpant les parcelles et empêchant les agriculteurs de les cultiver.

A rebours des engagements et recommandations internationales en faveur de la diminution du CO2 et de la transition vers une agriculture relocalisée, l’extension du zoning, situé à une vingtaine de kilomètres des zones précédemment aménagées où une redynamisation serait pourtant nécessaire, nuira encore davantage aux espèces rares et habitats protégés du bois du Pré du Duc (site de grand intérêt biologique - SGIB), et augmentera encore les pollutions atmosphériques et visuelles.

Les agriculteurs, qui ont dépensé leur énergie dans des propositions de trajets alternatifs et épuisé les recours juridiques qui leur étaient offerts depuis maintenant 10 ans, en ont appelé à la mobilisation du Réseau de Soutien à l’Agriculture Paysanne. A l’image de l’énergie déployée par le réseau pour réussir cette journée du 17, le programme était chargé et plein de bonne humeur !

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A peine descendus du bus de l’Alliance D19-20 mobilisé pour l’occasion, nous avons retrouvé les covoitureurs, agriculteurs et riverains locaux pour un petit déjeuner qui nous a bien réchauffé avant de démarrer la grande marche sur le zoning. Banderoles aux poings et slogans chantés à tue-tête, nous avons fait résonner nos voix et nos pas à travers le zoning jusque sur les terres des paysans menacés d’expropriation.

Découvrant l’ampleur du saccage, nous avons pu écouter les interventions de Natagora commentant les nombreux dégâts annoncés sur la biodiversité, ainsi que les paysans en lutte qui ont exprimé la détresse des jeunes agriculteurs déjà fortement endettés pour accéder à ces terres. Les agriculteurs ont également insisté sur la force que leur donnait ce soutien apporté par les militants, et ont souligné l’intérêt de ces rencontres pour provoquer des discussions sur un autre modèle agricole.

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Rejoignant l’énorme pièce de béton armé posé en plein milieu des champs à proximité du Pont de la rue de l’intérieur, nous avons été accueillis par les tracteurs et nous sommes attelés à la plantation de quelques 40 kg de pommes de terre sur la première étape du chantier. Quatre imposantes banderoles ont également été déployées ainsi qu’un magnifique tag dessiné. Une action symbolique qui marque le refus de la poursuite des travaux démarrés en mars 2017.

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La presse radio, télé, et papier étaient au rendez-vous, et avant de poursuivre avec une chasse aux œufs dans les champs, et la belle ambiance du concert de Wata Wata sous un soleil radieux, buvette et baraque à leur comble, nous avons pu écouter avec attention les participants au Forum sur l’accès à la terre organisé pour l’occasion.

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Les huit agriculteurs, dont un en agriculture biologique, ont pu exposer les enjeux et les grandes lignes du combat déjà entamé depuis 10 ans contre l’expropriation de ces terres ainsi que leurs attentes fortes de la part de la population dans cette bataille. La Fédération Unie des Groupements d’Eleveurs et d’Agriculteurs (FUGEA) ainsi que le Mouvement d’Action Paysanne (MAP) ont réaffirmé l’importance de construire un réseau de luttes paysannes suffisamment large et déterminé pour peser sur les orientations politiques en matière de sécurité alimentaire.

Poursuivant dans ce sens, Terre-en-Vue, FIAN, Rencontre des Continents et Quinoa ont présenté l’initiative des Brigades d’Action Paysannes, et la pétition en cours pour faire aboutir la Déclaration des Nations-Unies sur les Droits des Paysans et Travailleurs du monde rural. Le Field Liberation Movement (Front de Libération des Champs) est également intervenu pour inviter les participants à se joindre au combat en cours contre les peupliers génétiquement modifiés de Wetteren, en introduisant une demande officielle de permis d’abattage.

Rajagopal P.V., leader du mouvement Ekta Parishad (« forum de l’unité », en hindi) en lutte depuis 1991 pour défendre les paysans indiens expulsés de leurs terres, était également présent à Perwez ce 17 avril. Après avoir essuyé de nombreuses déceptions suites aux promesses faites par les responsables politiques indiens à l’issue des grandes marches de 2007 (Janadesh), puis 2012 (Jan Satyagraha), le leader fait dorénavant campagne pour une marche d’une ampleur inédite dans l’histoire : la Jai Jagat, de Delhi à Genève, sur 8000 kilomètres pendant 15 mois.

Il entend cette fois interpeller directement les Nations-unies et la Banque mondiale Banque mondiale
BM
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD) a été créée en juillet 1944 à Bretton Woods (États-Unis), à l’initiative de 45 pays réunis pour la première Conférence monétaire et financière des Nations unies. En 2011, 187 pays en étaient membres.

Créée en 1944 à Bretton Woods dans le cadre du nouveau système monétaire international, la Banque possède un capital apporté par les pays membres et surtout emprunte sur les marchés internationaux de capitaux. La Banque finance des projets sectoriels, publics ou privés, à destination des pays du Tiers Monde et de l’ex-bloc soviétique. Elle se compose des cinq filiales suivantes :
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD, 184 membres en 2003) octroie des prêts concernant de grands secteurs d’activité (agriculture et énergie), essentiellement aux pays à revenus intermédiaires.
L’Association internationale pour le développement (AID, ou IDA selon son appellation anglophone, 164 membres en 2003) s’est spécialisée dans l’octroi à très long terme (35 à 40 ans, dont 10 de grâce) de prêts à taux d’intérêt nuls ou très faibles à destination des pays les moins avancés (PMA).
La Société financière internationale (SFI) est la filiale de la Banque qui a en charge le financement d’entreprises ou d’institutions privées du Tiers Monde.
Enfin, le Centre international de règlements des différends relatifs aux investissements (CIRDI) gère les conflits d’intérêts tandis que l’Agence multilatérale de garantie des investissements (AMGI) cherche à favoriser l’investissement dans les PED. Avec l’accroissement de l’endettement, la Banque mondiale a, en accord avec le FMI, développé ses interventions dans une perspective macro-économique. Ainsi la Banque impose-t-elle de plus en plus la mise en place de politiques d’ajustement destinées à équilibrer la balance des paiements des pays lourdement endettés. La Banque ne se prive pas de « conseiller » les pays soumis à la thérapeutique du FMI sur la meilleure façon de réduire les déficits budgétaires, de mobiliser l’épargne interne, d’inciter les investisseurs étrangers à s’installer sur place, de libéraliser les changes et les prix. Enfin, la Banque participe financièrement à ces programmes en accordant aux pays qui suivent cette politique, des prêts d’ajustement structurel depuis 1982.

TYPES DE PRETS ACCORDES PAR LA BM :
1) Les prêts-projets : prêts classiques pour des centrales thermiques, le secteur pétrolier, les industries forestières, les projets agricoles, barrages, routes, distribution et assainissement de l’eau, etc.
2) Les prêts d’ajustement sectoriel qui s’adressent à un secteur entier d’une économie nationale : énergie, agriculture, industrie, etc.
3) Les prêts à des institutions qui servent à orienter les politiques de certaines institutions vers le commerce extérieur et à ouvrir la voie aux transnationales. Ils financent aussi la privatisation des services publics.
4) Les prêts d’ajustement structurel, censés atténuer la crise de la dette, qui favorisent invariablement une politique néo-libérale.
5) Les prêts pour lutter contre la pauvreté.
Site : http://www.banquemondiale.org
, le FMI FMI
Fonds monétaire international
Le FMI a été créé en 1944 à Bretton Woods (avec la Banque mondiale, son institution jumelle). Son but était de stabiliser le système financier international en réglementant la circulation des capitaux.

À ce jour, 188 pays en sont membres (les mêmes qu’à la Banque mondiale).

Cliquez pour plus.
et l’OMC OMC
Organisation mondiale du commerce
Née le 1er janvier 1995, elle remplace le forum permanent de négociation qu’était l’Accord général sur les tarifs douaniers et le commerce (GATT) où les États avaient seulement le statut de « parties contractuelles ». Un des objectifs de l’OMC est le démantèlement, lorsqu’ils existent encore, des monopoles nationaux constitués en vertu d’une décision publique. C’est déjà le cas pour les télécommunications dont la décision a été prise dans le cadre de l’OMC en février 97. Mais il en reste d’autres comme les chemins de fer qui attirent la convoitise des grands groupes financiers.

Un autre objectif est la libéralisation totale des investissements. L’instrument utilisé a été le projet d’Accord multilatéral sur l’investissement (AMI). L’AMI dont l’élaboration avait été décidée lors de la réunion ministérielle de l’OCDE de mai 1995, vise l’ensemble des investissements : directs (industrie, services, ressources naturelles) et de portefeuille. Il prévoit des dispositifs de protection, notamment pour le rapatriement total des bénéfices. L’AMI a été comme tel abandonné en 1997 mais est réapparu sous la forme d’une multitude d’Accords bilatéraux sur l’investissement, ce sont les nouveaux « habits » de l’AMI.

L’OMC fonctionne selon le mode « un pays - une voix » mais les délégués des pays du Sud ne font pas le poids face aux tonnes de documents à étudier, à l’armée de fonctionnaires, avocats, etc. des pays du Nord. Les décisions se prennent entre puissants dans les « green rooms ». Toutefois, dans la lancée de l’épisode de Seattle en novembre 1999, la conférence de Cancun (Mexique) en septembre 2003 a été marquée par la résistance d’un groupe de 22 pays émergents du Sud, qui se sont alliés en la circonstance pour mener la conférence à l’échec, face à l’intransigeance des pays du Nord.
Site : http://www.wto.org/indexfr.htm
, « toutes ces institutions qui créent de la pauvreté et doivent être secouées. De manière non-violente, bien sûr. » |1|. Dans ce combat, contre « une tendance globale à la marginalisation des peuples et à un accaparement des terres et des ressources par les lobbies Lobby
Lobbies
Un lobby est une structure organisée pour représenter et défendre les intérêts d’un groupe donné en exerçant des pressions ou influences sur des personnes ou institutions détentrices de pouvoir. Le lobbying consiste ainsi en des interventions destinées à influencer directement ou indirectement l’élaboration, l’application ou l’interprétation de mesures législatives, normes, règlements et plus généralement, toute intervention ou décision des pouvoirs publics. Ainsi, le rôle d’un lobby est d’infléchir une norme, d’en créer une nouvelle ou de supprimer des dispositions existantes.
les plus puissants »
, il souligne l’importance des mouvements d’opposition naissant, à Notre-Dame-des-Landes en France, contre la mine de charbon de Welzow en Allemagne, ou encore à Perwez.

La question de l’endettement dans l’agriculture s’est également invitée au débat. Depuis 1980 en France, l’endettement des paysans a été multiplié par trois et le nombre d’exploitations divisé par deux |2|. La situation est similaire en Belgique avec 67 % des fermes disparues, tandis qu’en Inde l’endettement lié au microcrédit a déjà provoqué une hécatombe de suicides. L’occasion pour Giulia Simula, contributrice de l’AVP, militante au CADTM Belgique et à la Via Campesina, de s’exprimer sur la spirale d’endettement dans l’agriculture, son lien avec l’industrialisation, et ses conséquences désastreuses au Sud et au Nord.

Invités à continuer le débat et à découvrir les organisations présentes dans les stands mis à disposition, citoyens, agriculteurs et militants ont pu partager leurs vues, s’informer et se donner la force nécessaire pour continuer la lutte, dans la joie.


En conclusion, les éléments à retenir de cette belle journée :

- une journée de mobilisation très réussie avec de superbes photos et vidéos du ReSaP, qui a permis de nouer de nombreux contacts et créer des échanges entre militants et agriculteurs !
- de nombreux rendez-vous pour continuer la lutte et construire les convergences, avec beaucoup de pétitions à signer !
Pour un moratoire sur les terres agricoles de Wallonie !
Initiative Européenne People 4 Soil signée par plus de 400 organisations à travers l’Europe ! 
L’appel du sol (France) !
Renforcer les Droits des Paysans et Travailleurs ruraux !
- un impact fort dans la presse, tous types de médias confondus : la revue de presse du ReSaP !
- une journée de mobilisation qui n’aurait pas pu être possible sans la formidable énergie déployée par le Réseau de Soutien à l’Agriculture Paysanne, qui n’attend que vous pour peser encore plus sur les orientations politiques et les dans les luttes locales !

Plus d’info sur :
- Rencontre des Continents.be
- Quinoa.be
- FIAN.be
- MAP.be