Le CADTM milite à l’Université d’été solidaire et rebelle des mouvements sociaux à l’initiative d’Attac et du CRID

30 août par CADTM France , CADTM Belgique


Mike Krolikowski du CADTM France. Photo : Edward Chapon - CC BY-NC-SA.

De nombreux activistes du CADTM venus de Belgique et des quatre coins de France se sont retrouvés du 22 au 26 août, pour participer à l’université du mouvement social et citoyen à Grenoble, berceau de la révolution française, terre de maquis et de résistance. Alors que 1 500 participant.e.s étaient attendu.e.s, plus de 2 000 personnes et environ 300 organisations (associations citoyennes, ONG, syndicats, médias) ont participé aux cinq jours de débats et de formations sur le site de l’université Stendhal, à l’invitation d’Attac et du Crid. C’est bel et bien un nouveau succès pour cette édition « solidaire et rebelle » (après celle de l’année passée à Toulouse organisée par Attac). Tout est là pour préchauffer une rentrée sociale qui veut marquer la deuxième année du quinquennat d’Emmanuel Macron : mobilisations des étudiant.e.s confronté.e.s à Parcoursup, personnel des hôpitaux en colère… À l’entrée, Youssef et Ayoub, actifs au sein de Sud-PTT 92, brandissent l’almanach 2019 des factrices et facteurs des Hauts-de-Seine (92) en grève depuis cinq mois, alors que le bras de fer se poursuit avec la direction de La Poste. La caisse de soutien se remplit en solidarité avec leur lutte, commencée le 26 mars 2018 [1].

Face au stand du CADTM, le groupe du CADTM Grenoble a installé ses fameux panneaux sous forme d’exposition, invitant ainsi les passant.e.s à découvrir les thématiques et les propositions portées par notre organisation. Face à ce véritable succès et aux multiples demandes pour pouvoir les utiliser, nous allons les rendre disponible – après quelques obstacles techniques à régler – sur notre site internet. (Voir un exemple ci-dessous)


Panneau sur la Grèce. CADTM Grenoble, 2018.

La première journée s’est ouverte sur deux discussions où intervenait simultanément le CADTM. Lors de la première, intitulée Migrations : des causes et effets aux mobilisations citoyennes , aux côtés de Claude Calame et d’Alain Fabart d’Attac France, Silvia Pérez-Vitoria du mouvement La ligne d’horizon, fustige l’idée même de développement mis en exergue par Truman, le président de la bombe de Nagasaki et Hiroshima. Nicolas Sersiron (CADTM France) complète le tableau en revenant sur trois siècles et demi de transferts coloniaux, négatifs puisqu’ils ont engendré une dette Dette Dette multilatérale : Dette qui est due à la Banque mondiale, au FMI, aux banques de développement régionales comme la Banque Africaine de Développement, et à d’autres institutions multilatérales comme le Fonds Européen de Développement.
Dette privée : Emprunts contractés par des emprunteurs privés quel que soit le prêteur.
Dette publique : Ensemble des emprunts contractés par des emprunteurs publics.
colossale pour les populations appauvries par ce processus de « développement » [2]. Enfin, Jérôme Duval (CADTM Belgique) souligne le scandale et le cynisme du détournement de « l’Aide publique au développement » qui sert à renforcer la surveillance aux frontières pour la mise en place de politiques migratoires répressives aux antipodes de toute solidarité censée caractériser l’aide en question.

Lors de la discussion qui s’ouvrait sur la question, Quelle finance voulons-nous ? , avec des intervenants d’ATTAC, de la CGT Banque et du Secours Catholique, Éric Toussaint (CADTM Belgique) [3] est quant à lui intervenu sur la nécessité de socialiser de manière intégrale le secteur des banques et des assurances afin de le transformer en un service public dont les missions sont à définir avec une participation citoyenne active.

Le lendemain, 24 août, au cours de l’atelier Balance ton emprunt « toxique » , Marie-Claude Carrel du CAC 38 [4] et Yvette Krolikowski du CAC 30, toutes deux du CADTM France, ont présenté rapidement aux côtés de miliant.e.s de Dijon et Vichy la situation de leurs collectivités quant aux emprunts toxiques et surtout l’action en justice menée par leur collectif pour s’y opposer. Cet atelier a permis avant tout, que militantes et militants des CAC se rencontrent, échangent sur leurs différentes expériences, prennent contact... et espérons-le, se revoient.

Le samedi 25, le CADTM revient sur ses fondamentaux au cours de l’atelier Sortir du piège de la dette partagé avec Pierre Khalfa et Dominique Plihon d’Attac France. Ceux-ci expliquent les causes et conséquences de la crise en Europe tandis qu’Anouk Renaud (CADTM Belgique) détaille les notions de dettes illégales, illégitimes, odieuses et insoutenables en prenant comme référence l’expérience récente et douloureuse de la Grèce.

Au même moment, Nicolas Sersiron (CADTM France) intervenait au sein de l’atelier Jusqu’au faut-il changer pour vivre dans une société soutenable ? Alors qu’une croissance infinie dans un monde fini est impossible, Nicolas Sersiron rappelle qu’aller vers une société « durable » implique une décroissance forte des inégalités, puisque la croissance économique entraîne la croissance des inégalités et des destructions environnementales et climatiques.

Dans la soirée, au Jardin de ville, juste avant le concert de Sidi Wacho, Marie-Claude Carrel fait une intervention remarquable pour rappeler les difficultés des collectivités locales et hôpitaux asphyxiés par le poids des emprunts toxiques. Elle rappelle les procédures judiciaires qui en découlent, notamment le 6 septembre prochain (ndlr 2018) au Tribunal administratif de Grenoble. Cette aglomération se voit réclamer 17,5 millions d’euros encore à payer, 10 millions d’intérêts bloqués et plus de 25 millions d’indemnités de remboursement anticipées, une facture de près de 50 millions d’euros au total.

Intervention de Marie-Claude Carrel du CAC 38
Samedi 25 août, jardin des villes, Grenoble


« Balance ton emprunt toxique », c’est le titre de l’atelier qu’ont mené des militants et militantes des Collectifs pour un audit citoyen des dettes publiques lors de cette Université d’été, qui se termine demain (ndlr : dimanche 26 août 2018). Cette université rebelle et solidaire. Rebelles, ils le sont, ces citoyens qui refusent de payer sans réagir une dette qui n’est pas la leur. Et qui refusent de plier devant les mauvais coups des banques, en l’occurrence cette fois-ci des prêts toxiques.

Alors, de quoi parle-t-on ?
À partir des années 90 les banques ont fourgué à nombre de collectivités locales, d’hôpitaux, d’organismes sociaux, des prêts structurés ; c’est-à-dire des prêts dont le taux d’intérêt Taux d'intérêt Quand A prête de l’argent à B, B rembourse le montant prêté par A (le capital), mais aussi une somme supplémentaire appelée intérêt, afin que A ait intérêt à effectuer cette opération financière. Le taux d’intérêt plus ou moins élevé sert à déterminer l’importance des intérêts.
Prenons un exemple très simple. Si A emprunte 100 millions de dollars sur 10 ans à un taux d’intérêt fixe de 5 %, il va rembourser la première année un dixième du capital emprunté initialement (10 millions de dollars) et 5 % du capital dû, soit 5millions de dollars, donc en tout 15millions de dollars. La seconde année, il rembourse encore un dixième du capital initial, mais les 5 % ne portent plus que sur 90 millions de dollars restants dus, soit 4,5 millions de dollars, donc en tout 14,5 millions de dollars. Et ainsi de suite jusqu’à la dixième année où il rembourse les derniers 10 millions de dollars, et 5 % de ces 10 millions de dollars restants, soit 0,5 millions de dollars, donc en tout 10,5 millions de dollars. Sur 10 ans, le remboursement total s’élèvera à 127,5 millions de dollars. En général, le remboursement du capital ne se fait pas en tranches égales. Les premières années, le remboursement porte surtout sur les intérêts, et la part du capital remboursé croît au fil des ans. Ainsi, en cas d’arrêt des remboursements, le capital restant dû est plus élevé…
Le taux d’intérêt nominal est le taux auquel l’emprunt est contracté. Le taux d’intérêt réel est le taux nominal diminué du taux d’inflation.
est au démarrage faible et fixe, puis devient à taux variable et donc à risque. Rappelez-vous l’histoire des subprimes Subprimes Crédits hypothécaires spéciaux développés à partir du milieu des années 2000, principalement aux États-Unis. Spéciaux car, à l’inverse des crédits « primes », ils sont destinés à des ménages à faibles revenus déjà fortement endettés et étaient donc plus risqués ; ils étaient ainsi également potentiellement plus (« sub ») rentables, avec des taux d’intérêts variables augmentant avec le temps ; la seule garantie reposant généralement sur l’hypothèque, le prêteur se remboursant alors par la vente de la maison en cas de non-remboursement. Ces crédits ont été titrisés - leurs risques ont été « dispersés » dans des produits financiers - et achetés en masse par les grandes banques, qui se sont retrouvées avec une quantité énorme de titres qui ne valaient plus rien lorsque la bulle spéculative immobilière a éclaté fin 2007.
Voir l’outil pédagogique « Le puzzle des subprimes »
. Bien entendu, avec la crise de 2008, les taux explosent et les dettes des collectivités avec. Les taux montent à 10, voire 20 %. Un certain nombre de collectivités vont porter l’affaire devant la justice. D’abord avec un certain succès. Mais en 2014, l’État va, une fois de plus, voler au secours des banques en faisant voter une loi rétroactive, qui porte un coup d’arrêt aux procédures en cours et dissuade les autres collectivités d’en lancer. En même temps, l’État met en place un fonds de soutien, avec l’argent public, le vôtre et le nôtre. Une sorte de carotte financière pour « aider » (disent-ils, nous, on dirait plus « contraindre ») les collectivités à sortir de ces emprunts toxiques. Bien évidemment, à condition qu’elles abandonnent leurs actions Action
Actions
Valeur mobilière émise par une société par actions. Ce titre représente une fraction du capital social. Il donne au titulaire (l’actionnaire) le droit notamment de recevoir une part des bénéfices distribués (le dividende) et de participer aux assemblées générales.
en justice. Les collectivités cèdent et paient.

Mais à Dijon, à Nîmes, à Vichy et à Grenoble, les CAC refusent de baisser les bras et reprennent les actions en justice qu’avaient abandonnées leurs collectivités, en déposant des recours devant les tribunaux administratifs. On en est là. Leur outil, c’est l’audit citoyen. Alors, c’est quoi un audit citoyen ? Devant une dette qu’on nous enjoint de rembourser sans poser de questions, il faut justement s’en poser des questions ! Des questions très simples : qui a emprunté ? À qui ? Pourquoi faire ? À quelles conditions ? Et les réponses à ces questions sont parfois très surprenantes.
Qui était maire de Dijon à l’époque de l’emprunt ? C’était Rebsamen, futur ministre du travail, qui était à l’époque administrateur de Dexia et qui se permet de fustiger les chômeurs et de leur demander de rendre des comptes.

À Grenoble, qui était le président de la Métropole ? C’est Didier Migaud, qui est devenu le premier président de la Cour des Comptes, premier donneur de leçons.
Personne ne peut croire que ces deux-là étaient des naïfs qui se sont fait berner.
À quoi ont servi ces emprunts ? En 2006, c’est la date de construction du stade et de la formidable mobilisation citoyenne contre sa construction.

À quelles conditions ? Les banques vont réussir le tour de force de faire porter les risques qu’il y a à prêter aux emprunteurs. Beau tour de passe-passe en réalité. Et pas question de sortir de ces emprunts sans verser des sommes indécentes et donc de contracter de nouveaux prêts. Auprès de qui ? Des banques !

Par exemple, à Nîmes, la collectivité a remboursé un emprunt de 10 millions d’euros mais en plus a été contrainte de verser une indemnité de sortie de 58,6 millions d’euros. À Grenoble, pour 17,5 millions de dettes restantes dues, la Métropole va verser à Dexia 50 millions d’euros. 50 millions d’euros qui manquent aujourd’hui cruellement à la collectivité pour faire des investissements nécessaires.

C’est un véritable hold-up contre les contribuables. Les banques se sucrent, mais c’est aux contribuables de payer la note salée.

L’université rebelle et solidaire. Et bien la solidarité, les trois contribuables Grenoblois, membre du CAC 38 en ont besoin et très rapidement. En effet, le jeudi 6 septembre à 10h, au TA de Grenoble aura lieu l’audience publique sur le recours qu’ils ont déposé contre les délibérations du 1er juillet 2016 relative à la sortie des emprunts toxiques et l’abandon de l’action en justice. Nous vous attendons nombreux et nombreuses le 6 septembre pour nous soutenir mais aussi pour affirmer avec nous qu’il n’y a pas de fatalité à plier devant les arnaques des banques. C’est à elles de payer les risques pris, pas aux citoyens. Une loi leur a été favorable en 2014, une autre loi peut la défaire. Mais c’est tous ensemble qu’il nous faut mettre à mal le TINA, There is no alternative (il n’y a pas d’alternatives), de Thatcher, Reagan et Macron. Nous comptons sur vous et merci d’avance !
Marie-Claude Carrel, du CADTM Grenoble, 2018.

Enfin, nous clôturons notre participation à cette rencontres riche en débats et perspectives par un atelier Audit de la dette de l’assurance chômage, luttes, droits et revenus des chômeurs et précaires dans lequel Pascal Franchet (CADTM France) a pris la parole aux côtés d’Evelyne Perrin (Stop Précarité), Marc Desplat (MNCP) et d’Alain Véronèse (d’AC). Pascal Franchet partage les conclusions du rapport d’audit de l’Unédic (assurance chômage) entrepris par le nouveau collectif GACDAC [5]. On y apprend que seulement 42 % des privé-e-s d’emplois perçoivent une allocation, que l’Unedic recoure aux marchés pour ses emprunts et fait appel aux services d’entreprises capitalistes aux bilans désastreux tels les cabinets d’audit privés Deloitte et Ernst&Young et les agences de notations Standard&Poors, Fitch et Moddy’s sur fonds d’évasion fiscale pour les créanciers. Enfin, on conçoit aisément que les 35 milliards d’euros de la dette de l’Unedic, accentués par les 400 millions d’euros d’intérêts qu’elle paye chaque année, sont illégitimes.

Cette université fut une grande richesse pour le réseau du CADTM de pouvoir tisser des liens, découvrir de nouvelles campagnes et associations, intervenir, échanger, et se motiver pour les luttes à venir ! On notera cependant l’absence remarquée d’habitants des quartiers populaires et un public principalement classe moyenne, très éduqué et blanc. Julien Talpin, sociologue au CNRS, dont les travaux portent sur l’engagement et la participation dans les quartiers populaires, bouscule : « Ici, quand un problème se pose, on organise une conférence… On imagine souvent en France que pour résoudre un problème, il faut convaincre. Mais je crois qu’il faut surtout aller chercher les gens. On a beaucoup perdu ces derniers temps, parce que nous ne sommes pas assez nombreux, alors que le camp adverse est puissant et organisé. Donc, il faut peut-être faire moins d’universités d’été et plus de porte-à-porte ! » [6]

Durant ces journées captivantes et énergisantes, les militantes et militants du CADTM n’ont pas relâché leur engagement pour tenir un stand fournit de nos nombreuses publications. Les militantes du CADTM Grenoble ont réservé un accueil exceptionnel aux autres venus d’ailleurs et nous les remercions encore chaleureusement. Ces journées ont été l’occasion non pas de recueillir le désespoir mais de cultiver la colère justifiée, partager l’indignation, afin de poursuivre des luttes prometteuses de nouvelles victoires émancipatrices trop souvent infra-médiatisées.



Notes

[2Nicolas Sersiron, « Les transferts négatifs sont les causes des exils forcés », cadtm.org, 22 août 2018.

[3Le contenu de l’intervention d’Éric Toussaint a fait l’objet d’une Interview vidéo : Quelle finance voulons-nous ?

[4Voir l’entretien avec Marie-Claude Carrel, « France : Le CAC 38 en justice contre les emprunts toxiques »

[5Voir l’entretien avec Pascal Franchet, « Unedic : une dette à 35 milliards d’euros pour le bonheur des investisseurs », cadtm.org, 22 mai 2018. Et le rapport d’audit de la dette de l’assurance chômage : « Vérité et transparence pour la dette de l’Assurance chômage plutôt que répression et baisse des droits des chômeurs et chômeuses ! », cadtm.org, 26 avril 2018.

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