Le Développement, une recette empoisonnée ?

20 février par Alice Minette

CC - Flickr - Jean-Pierre Dalbéra

Cette analyse vise à revenir sur une idée qui a participé à l’apparition d’une certaine vision du monde dans les pays industrialisés et a contribué à façonner les échanges politiques, économiques et culturels entre une société dite « occidentale » et des sociétés décrétées par celle-ci comme étant « périphériques ». Cette idée se base sur une conception de l’humanité simpliste, inégalitaire et intéressée. Il s’agit du concept de développement  |1|, celui-ci étant ici entendu dans son acception communément adoptée par la société capitaliste productiviste dont le leitmotiv repose sur la croissance et l’accumulation de profits  |2|.

Pour mener à bien l’analyse, je me suis en partie inspirée de l’œuvre de Gilbert Rist, dont les réflexions sur le sujet, bien qu’ancrées dans une époque dont l’assise commence timidement à tanguer çà et là sous les poussées d’une certaine volonté de transition économique et culturelle, apportent un éclairage critique et détaillé.

Le développement, donc. Cette idée déclinée sous la forme de « coopération au », « projets de », « pays en », … de connotation plutôt positive, teintée des idées de progrès, d’évolution, de croissance (autant d’autres substantifs dont le sens attribué n’a souvent d’égal que l’idéologie sous-jacente de leurs attributeurs…).

Le terme est accommodé à des sauces diverses selon les recettes proposées, mais toujours sous les prescriptions d’une même ligne idéologique dont le poids place dans l’ombre toute créativité qui n’y aurait pas été préalablement approuvée. C’est cette idéologie que j’entends ici exposer.

Le développement d’un point de vue politique et socio-économique

Attardons-nous un instant sur les origines de ce mot empreint d’illusions qui, bien qu’il commence à s’effriter peu à peu sous les revers de plume des auteurs et courants de pensée – de plus en plus nombreux – qui en font la critique, est longtemps demeuré, depuis son apparition dans les années 50, une sorte de fétiche dans le monde contemporain, et continue de servir de référence aux institutions politiques qui financent les projets du même nom.

Au nom de ce mot, « […] on édifie des écoles et des dispensaires, on encourage les exportations, on creuse des puits, on construit des routes, on vaccine des enfants, on récolte des fonds, on échafaude des plans, on redimensionne les budgets nationaux, on rédige des rapports, on engage des experts, on concocte des stratégies, on mobilise la communauté internationale, on construit des barrages, on exploite la forêt, on reboise les déserts, on crée de nouvelles variétés de plantes à haut rendement, on libéralise le commerce, on importe de la technique, on implante des usines, on multiplie les emplois salariés, on lance des satellites de surveillance : tout compte fait, c’est l’ensemble des activité humaines modernes qui peuvent être entreprises au nom du développement  |3| »

D’où vient cet immense consensus qui réunit en une seule voix de nombreux porte-paroles des habitants du monde autour de la nécessité d’une croissance tendant vers l’adéquation avec un mode de vie considéré comme « développé » parce que correspondant aux normes de confort matériel communément reconnues et recherchées dans nos sociétés occidentales imprégnées de matérialisme individualiste  ? D’où vient cette légitimité de ce que l’on nomme « développement » aux quatre coins du globe et la reconnaissance internationale dont jouissent les nombreuses institutions et organismes destinés à le promouvoir  ? Rist fait remarquer avec justesse la tautologie que représente ce mot – tautologie qui contribue à l’usage consensuel qui en est fait – en reprenant la définition qui en est donnée dans l’article premier de la Déclaration sur le droit au développement (Résolution 41/128 de l’Assemblée générale des Nations unies du 4 décembre 1986) : « Le droit au développement est un droit inaliénable de l’homme en vertu duquel toute personne humaine et tous les peuples ont le droit de participer et de contribuer à un développement économique, social, culturel et politique dans lequel tous les droits de l’homme et toutes les libertés fondamentales puissent être pleinement réalisés, et de bénéficier de ce développement |4|. »

Bref, on a droit au développement parce que le développement est un droit.


La légitimité du développement serait-elle basée sur des prémisses non valides ?

Il nous faut revenir un demi-siècle en arrière pour mettre en évidence le début de cet engouement « développementaliste » qui a gagné, pendant toute la deuxième moitié du xxe siècle et jusqu’à nos jours, la rhétorique des pays industrialisés vis-à-vis des pays dits « en voie de développement ». L’on fait remonter les débuts de l’ère du développement à un événement bien précis : le discours d’investiture, le 20 janvier 1949, du président des États-Unis Harry S. Truman. À cette époque, les États-Unis constituaient une puissance mondiale incontournable  ; leur hégémonie semblait inébranlable et les institutions internationales créées à ce moment reconnaissaient ce pouvoir, quand elles n’en émanaient pas directement. Le Congrès américain œuvrait à la consolidation de cette hégémonie en vue de la rendre permanente.

De l’activité de cette « une machine productive formidable et incessante, sans précédent dans l’histoire  |5| » résultait que la production dépassait de loin la capacité de consommation de la nation à elle seule et il lui fallait à tout prix agrandir son rayon de distribution des surplus, au risque de sombrer dans la banqueroute. L’hémisphère sud du globe constituait – déjà depuis le début du siècle en ce qui concerne l’Amérique latine – une cible à conquérir dans sa totalité pour y écouler les excédents de production sans devoir payer trop de taxes ni de droits de douanes ainsi que pour y prélever à bas prix les matières premières nécessaires à l’alimentation de l’industrie.

Le discours de Truman comportait quatre lignes de force : la première était consacrée au soutien de la nouvelle organisation des Nations unies  ; la deuxième avait pour but de réaffirmer les efforts des États-Unis dans la reconstruction européenne  ; la troisième annonçait la création prochaine d’une organisation commune de défense (l’OTAN OTAN
Organisation du traité de l’Atlantique Nord
Elle assure aux Européens la protection militaire des États-Unis en cas d’agression, mais elle offre surtout aux États-Unis la suprématie sur le bloc occidental. Les pays d’Europe occidentale ont accepté d’intégrer leurs forces armées à un système de défense placé sous commandement américain, reconnaissant de ce fait la prépondérance des États-Unis. Fondée en 1949 à Washington et passée au second plan depuis la fin de la guerre froide, l’OTAN comprenait 19 membres en 2002 : la Belgique, le Canada, le Danemark, les États-Unis, la France, la Grande-Bretagne, l’Islande, l’Italie, le Luxembourg, la Norvège, les Pays-Bas, le Portugal, auxquels se sont ajoutés la Grèce et la Turquie en 1952, la République fédérale d’Allemagne en 1955 (remplacée par l’Allemagne unifiée en 1990), l’Espagne en 1982, la Hongrie, la Pologne et la République tchèque en 1999.
) pour faire face à la menace soviétique et la quatrième, qui initialement n’était pas prévue au programme, consistait en l’annonce d’une « extension aux nations défavorisées de l’aide technique qui avait été jusqu’ici accordée à certains pays d’Amérique latine |6| ». Ce quatrième point commençait comme suit : « Quatrièmement, il nous faut lancer un nouveau programme qui soit audacieux et qui mette les avantages de notre avance scientifique et de notre progrès industriel au service de l’amélioration et de la croissance des régions sous-développées. Plus de la moitié des gens de ce monde vivent dans des conditions voisines de la misère. Leur nourriture est insatisfaisante. Ils sont victimes de maladies. Leur vie économique est primitive et stationnaire. Leur pauvreté constitue un handicap et une menace, tant pour eux que pour les régions les plus prospères. Pour la première fois de l’histoire, l’humanité détient les connaissances techniques et pratiques susceptibles de soulager la souffrance de ces gens   |7|. »

Apparaissent dans cet extrait quelques mots-clés qui seront à la base des présupposés guidant les acteurs du développement dans les décennies à venir.

Le premier, crucial pour comprendre la logique sous-jacente au développement, est la croissance. La croissance grâce à la technique, au progrès scientifique. Nous retrouvons ici l’idée maîtresse qui a guidé l’esprit du monde occidental durant toute la période moderne : celle que les progrès techniques et scientifiques constants apporteront, dans un futur plus ou moins proche, la solution à tous les problèmes rencontrés par l’humanité. La croissance économique est la clé de ce progrès, car l’ensemble des valeurs humaines a été coulé dans le moule d’une seule valeur monétaire, marchande, quantifiable et échangeable.

L’une des idées prédominantes dans le chef des penseurs occidentaux du développement est que croissance économique et développement sont intrinsèquement liés, la première constituant la condition sine qua non du second. Le présupposé à l’origine de cette idée étant que la croissance entraîne automatiquement un trickle down effect, un « effet de retombées  |8| » qui réduirait, à la longue, les inégalités existantes et contribuerait ainsi significativement à la réduction de la pauvreté. Et si l’on reprend les dires d’Eduardo Bedoya Garland et de Soledad Martinez Marquez, dans leur analyse du discours et de la praxis du développement depuis sa naissance dans les années 50, l’on constate que durant les décennies comprises entre les années 60 et les années 80, « [Le bien fondé et la réussite] de la majorité des projets de développement rural étaient définis par leur contribution à la croissance du Produit National Brut PNB
Produit national brut
Le PNB traduit la richesse produite par une nation, par opposition à un territoire donné. Il comprend les revenus des citoyens de cette nation vivant à l’étranger.
des pays en développement, par leur capacité à industrialiser l’agriculture, à introduire une technologie moderne, agrandir le marché intérieur et procurer des surplus agricoles et de main d’œuvre pour favoriser la croissance de l’industrie  |9|. »

Le développement tel qu’entendu dans son acception institutionnalisée et largement médiatisée, est à la fois la cause et la conséquence de la croissance, en fait il est la matérialisation de la croissance. Le développement en tant que synonyme de croissance économique sera déterminé avant tout par des objectifs monétaires, quantifiables. Il n’est dès lors pas étrange que la mesure adoptée pour son évaluation dans les premières décennies de sa mise en œuvre dans les pays alors qualifiés de sous-développés ait été le PIB PIB
Produit intérieur brut
Le PIB traduit la richesse totale produite sur un territoire donné, estimée par la somme des valeurs ajoutées.
Le Produit intérieur brut est un agrégat économique qui mesure la production totale sur un territoire donné, estimée par la somme des valeurs ajoutées. Cette mesure est notoirement incomplète ; elle ne tient pas compte, par exemple, de toutes les activités qui ne font pas l’objet d’un échange marchand. On appelle croissance économique la variation du PIB d’une période à l’autre.
de ces pays – mesure qui, faut-il le rappeler, ne reflète en rien les conditions de vie de l’ensemble de la population, celles-ci ayant même parfois tendance à se dégrader au fur et à mesure que le PIB augmente.

Une autre notion clé présente dans l’extrait du discours de Truman est celle de sous-développement. Le sous-développement est l’état dans lequel se retrouvèrent proscrits, le 20 janvier 1949, les deux tiers de la population planétaire. Ce terme semblait traduire un état réel, quelque chose qui était là, palpable, reconnaissable. Ce terme respirait l’évidence. Le développement devait être, car le sous-développement était. En réalité, à partir de ce moment, selon le discours occidental dominant, les personnes qualifiées de sous-développées cessèrent d’être ce qu’elles avaient été jusqu’alors, dans toute leur diversité, pour se convertir en miroir inversé d’une réalité qui leur était étrangère : « un miroir qui les méprise et les envoie en bout de file, un miroir qui réduit la définition de leur identité, celle d’une majorité hétérogène et diverse, en une minorité étroite et homogénéisante  |10| ». Depuis lors, le développement signifie au moins une chose : « échapper à une situation indigne appelée sous-développement   |11| ».

Le troisième mot-clé est l’expression selon laquelle la vie économique des nations dites sous-développées est primitive et stationnaire. L’on retrouve ici les présupposés déjà depuis longtemps évoqués par la théorie économique classique, selon lesquels les peuples non occidentaux n’avaient « pas d’économie », celle-ci étant réduite au concept occidental de « satisfaction rationnelle et optimale de besoins illimités via des moyens limités ». Toute autre approche de la production, distribution et consommation des biens était considérée comme invalide du point de vue de l’économie telle que conçue dès le xixe siècle comme sphère séparée des autres sphères de la société. Par ailleurs, l’emploi du terme « primitif » évoque une conception « échelonnée » de l’humanité selon laquelle celle-ci tendrait naturellement à l’aboutissement d’une société de plus en plus conforme au modèle auto-décrété tel par l’Occident.

Nous trouvons également dans cet extrait la notion clé de pauvreté. Qui dit pauvreté dit dénuement, manque, besoins, nécessités… Mais la pauvreté est-elle une notion univoque et homogène  ? La réponse s’avère, contre beaucoup de préjugés, négative. Le présupposé selon lequel l’accomplissement de soi et l’épanouissement passent par l’acquisition d’un certain nombre de biens n’est pas commun à toutes les cultures. La notion de pauvreté telle qu’entendue dans le sens de la détention d’un nombre restreint de possessions matérielles est, tout comme ce que l’on appelle l’« économie », un phénomène institutionnel, qui n’a de sens que dans un certain contexte culturel et historique. « Les pères fondateurs de la théorie économique ont vu en la pauvreté la pierre d’angle de leur construction théorique. […] Toute la construction de la théorie économique se nourrit de la prémisse de la pauvreté, érigée en condition absolue de la vie sociale  |12|. » Le développement, par extension de cette théorie, établit l’habitude de la nécessité.

Pourquoi la pauvreté constitue-t-elle un handicap et une menace  ? Nous retrouvons ici l’idée que les pays non industrialisés doivent s’intégrer dans le marché mondial rêvé par les États-Unis  |13| – et dont la réalisation a pris la forme, par exemple, des négociations organisées dans le cadre de l’Organisation mondiale du commerce OMC
Organisation mondiale du commerce
Née le 1er janvier 1995, elle remplace le forum permanent de négociation qu’était l’Accord général sur les tarifs douaniers et le commerce (GATT) où les États avaient seulement le statut de « parties contractuelles ». Un des objectifs de l’OMC est le démantèlement, lorsqu’ils existent encore, des monopoles nationaux constitués en vertu d’une décision publique. C’est déjà le cas pour les télécommunications dont la décision a été prise dans le cadre de l’OMC en février 97. Mais il en reste d’autres comme les chemins de fer qui attirent la convoitise des grands groupes financiers.

Un autre objectif est la libéralisation totale des investissements. L’instrument utilisé a été le projet d’Accord multilatéral sur l’investissement (AMI). L’AMI dont l’élaboration avait été décidée lors de la réunion ministérielle de l’OCDE de mai 1995, vise l’ensemble des investissements : directs (industrie, services, ressources naturelles) et de portefeuille. Il prévoit des dispositifs de protection, notamment pour le rapatriement total des bénéfices. L’AMI a été comme tel abandonné en 1997 mais est réapparu sous la forme d’une multitude d’Accords bilatéraux sur l’investissement, ce sont les nouveaux « habits » de l’AMI.

L’OMC fonctionne selon le mode « un pays - une voix » mais les délégués des pays du Sud ne font pas le poids face aux tonnes de documents à étudier, à l’armée de fonctionnaires, avocats, etc. des pays du Nord. Les décisions se prennent entre puissants dans les « green rooms ». Toutefois, dans la lancée de l’épisode de Seattle en novembre 1999, la conférence de Cancun (Mexique) en septembre 2003 a été marquée par la résistance d’un groupe de 22 pays émergents du Sud, qui se sont alliés en la circonstance pour mener la conférence à l’échec, face à l’intransigeance des pays du Nord.
Site : http://www.wto.org/indexfr.htm
(OMC) jusqu’à leur échec en 2010 – dans le but, d’une part, d’absorber les surplus de production que la puissante industrie de ces derniers ne cesse d’accroître et, d’autre part, de fournir à celle-ci les matières premières extractibles dans les pays du Sud à bas prix. Pour que ce double objectif puisse se réaliser, il fallait évidemment que les pays concernés aient la capacité d’extraire les ressources en question ainsi que d’acheter les produits importés. Sans cela, le circuit régulant le fonctionnement de l’économie s’épuise et celle-ci cesse de croître. La pauvreté des pays dits sous-développés n’est donc a priori un handicap et une menace que pour les créateurs du circuit qui en viennent à être dépendants de l’introduction des économies dites primitives et stationnaires dans l’économie de marché  |14|. Elle devient cependant une menace et un handicap pour ces pays également dès lors que ceux-ci renoncent aux habitudes culturelles propres de production, distribution et consommation de biens de leurs populations. Ces dernières se voient alors obligées de se plier aux exigences économiques des pays développés désireux de maintenir un rythme de croissance accéléré.

Les deux tiers des habitants de la planète se sont ainsi retrouvés, du jour au lendemain, esclaves de besoins créés et imposés par une autre culture, celle du « mouvement historique occidental, sous la bannière de l’évolution-progrès-croissance-développement  |15| ». Et la pauvreté a été imposée dans l’esprit de tous les peuples du monde comme un phénomène à combattre grâce aux biens économiques fournis par le marché. Pendant ce temps, la pauvreté, entendue au sens du non accès aux ressources naturelles essentielles qui permettent une vie digne et saine, ne cesse d’augmenter, propagée par le déséquilibre de l’économie mondiale, la spéculation Spéculation Opération consistant à prendre position sur un marché, souvent à contre-courant, dans l’espoir de dégager un profit.
Activité consistant à rechercher des gains sous forme de plus-value en pariant sur la valeur future des biens et des actifs financiers ou monétaires. La spéculation génère un divorce entre la sphère financière et la sphère productive. Les marchés des changes constituent le principal lieu de spéculation.
financière sur les matières premières, le poids des dettes publiques illégitimes et souvent odieuses, l’évasion fiscale, les plans d’ajustements structurels menant à l’anéantissement des économies locales par des géants agricoles et industriels, … Cette pauvreté-là, « structuralisée » par l’appétit de quelques grands consortiums économiques et financiers mondiaux avec l’aval des gouvernements, non seulement tue à petit feu, mais fait s’éteindre petit à petit des communautés entières, les soumettant à une acculturation difficilement réversible, à une négation de leur cosmogonie |16| et des systèmes sociaux, religieux, économiques, artistiques et culturels qui les constituent. Cette pauvreté-là, les projets de développement non seulement n’en réduisent ni l’existence ni l’extension, mais au contraire, bien souvent, en la considérant comme un état de faits préalable et indiscutable, contribuent à en asseoir l’évidence et la continuité sans jamais en interroger les causes  |17|.

Enfin, il me semble important de souligner également la dernière phrase de l’extrait du discours de Truman cité ci-dessus : « l’humanité détient les connaissances techniques et pratiques susceptibles de soulager la souffrance de ces gens ». La tournure de la phrase tend à laisser penser que l’humanité dont il est question ici n’est autre que le peuple occidental – et en particulier nord-américain, tandis que ces gens représenteraient la partie de l’humanité non encore développée et donc pas encore tout à fait digne de porter le nom d’humanité. Un profond fossé était creusé entre deux parties du monde où l’une avait décidé d’instaurer – ou plutôt de maintenir et d’agrandir – sa domination sur l’autre sous le couvert d’améliorer le sort de celle-ci.

Le développement était lancé. « Jamais auparavant un mot n’avait été aussi universellement accepté le jour même de sa première utilisation dans le champ politique  |18|. »

Voyons d’abord la définition commune du développement telle qu’elle est reprise dans le Grand Dictionnaire encyclopédique Larousse :
« Le développement, en sciences économiques, signifie l’amélioration qualitative et durable d’une économie et de son fonctionnement. (Ce concept est utilisé essentiellement pour l’analyse des problèmes économiques du tiers-monde, considéré comme sous-développé par rapport aux pays industrialisés.) [Il s’agit de] l’évolution d’un état économique tel que le bien-être de la population, dans son ensemble, se trouve amélioré et son état social globalement en progrès. Il représente l’évolution d’un ensemble de situations économiques, culturelles, mentales, marquant une marche vers le mieux-être d’une société donnée ou de la planète tout entière  |19|. »

Nous retrouvons ici l’idée d’un progrès universel, basée sur une comparaison entre les pays occidentaux industrialisés et les pays du tiers-monde, sous-développés, qui doivent évoluer vers une situation de mieux-être dont on devine qu’elle doit émerger de la mise en place d’un système économique adoptant les caractéristiques de celui propre aux pays industrialisés.

Voyons à présent la définition que donne Gilbert Rist du développement. Celle-ci se démarque particulièrement de celle citée ci-dessus et montre à quel point l’adverbe « universellement » désigne en réalité un universel très étroit, puisque confiné aux frontières des pays occidentaux industrialisés et à celles des palais présidentiels des dirigeants du dit tiers-monde, formés selon les valeurs occidentales (chose qui facilita la tâche aux Institutions financières telles que la Banque mondiale Banque mondiale
BM
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD) a été créée en juillet 1944 à Bretton Woods (États-Unis), à l’initiative de 45 pays réunis pour la première Conférence monétaire et financière des Nations unies. En 2011, 187 pays en étaient membres.

Créée en 1944 à Bretton Woods dans le cadre du nouveau système monétaire international, la Banque possède un capital apporté par les pays membres et surtout emprunte sur les marchés internationaux de capitaux. La Banque finance des projets sectoriels, publics ou privés, à destination des pays du Tiers Monde et de l’ex-bloc soviétique. Elle se compose des cinq filiales suivantes :
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD, 184 membres en 2003) octroie des prêts concernant de grands secteurs d’activité (agriculture et énergie), essentiellement aux pays à revenus intermédiaires.
L’Association internationale pour le développement (AID, ou IDA selon son appellation anglophone, 164 membres en 2003) s’est spécialisée dans l’octroi à très long terme (35 à 40 ans, dont 10 de grâce) de prêts à taux d’intérêt nuls ou très faibles à destination des pays les moins avancés (PMA).
La Société financière internationale (SFI) est la filiale de la Banque qui a en charge le financement d’entreprises ou d’institutions privées du Tiers Monde.
Enfin, le Centre international de règlements des différends relatifs aux investissements (CIRDI) gère les conflits d’intérêts tandis que l’Agence multilatérale de garantie des investissements (AMGI) cherche à favoriser l’investissement dans les PED. Avec l’accroissement de l’endettement, la Banque mondiale a, en accord avec le FMI, développé ses interventions dans une perspective macro-économique. Ainsi la Banque impose-t-elle de plus en plus la mise en place de politiques d’ajustement destinées à équilibrer la balance des paiements des pays lourdement endettés. La Banque ne se prive pas de « conseiller » les pays soumis à la thérapeutique du FMI sur la meilleure façon de réduire les déficits budgétaires, de mobiliser l’épargne interne, d’inciter les investisseurs étrangers à s’installer sur place, de libéraliser les changes et les prix. Enfin, la Banque participe financièrement à ces programmes en accordant aux pays qui suivent cette politique, des prêts d’ajustement structurel depuis 1982.

TYPES DE PRETS ACCORDES PAR LA BM :
1) Les prêts-projets : prêts classiques pour des centrales thermiques, le secteur pétrolier, les industries forestières, les projets agricoles, barrages, routes, distribution et assainissement de l’eau, etc.
2) Les prêts d’ajustement sectoriel qui s’adressent à un secteur entier d’une économie nationale : énergie, agriculture, industrie, etc.
3) Les prêts à des institutions qui servent à orienter les politiques de certaines institutions vers le commerce extérieur et à ouvrir la voie aux transnationales. Ils financent aussi la privatisation des services publics.
4) Les prêts d’ajustement structurel, censés atténuer la crise de la dette, qui favorisent invariablement une politique néo-libérale.
5) Les prêts pour lutter contre la pauvreté.
Site : http://www.banquemondiale.org
, chargées de convaincre les pays du Sud d’accepter toutes les variantes du développement, notamment via des prêts sous obligations Obligations
Obligation
Part d’un emprunt émis par une société ou une collectivité publique. Le détenteur de l’obligation, l’obligataire, a droit à un intérêt et au remboursement du montant souscrit. Il peut aussi, si la société est cotée, revendre son titre en bourse.
d’ajustements structurels). Voici la dite définition : « Le “développement” est constitué d’un ensemble de pratiques parfois contradictoires en apparence qui, pour assurer la reproduction sociale, obligent à transformer et à détruire, de façon généralisée, le milieu naturel et les rapports sociaux en vue d’une production croissante de marchandises (biens et services) destinées, à travers l’échange, à la demande solvable  |20|. »

« Si votre seul outil est un marteau, tous vos problèmes ressemblent à des clous  |21|. »

Les « projets de développement » tels qu’ils foisonnent encore aujourd’hui, en tant que projets destinés à accélérer la croissance économique d’une région via une exploitation intensifiée de ses ressources, se coulent indubitablement dans le modèle du développement tel que reconnu internationalement par les institutions qui le promeuvent tout en le déguisant sous un aspect social. Et la longévité de nombreux programmes qui n’apportent que des améliorations ponctuelles et circonscrites aux populations auxquelles ils sont censés bénéficier – quand il n’ont pas pour effet de carrément leur nuire – semble être due au fait que, tout comme nos propres organismes de coopération au développement, ils se sont transformés en institutions, au sens bourdieusien du terme, dont le seul objectif devient à la longue d’assurer leur propre reproduction.

En effet, le « marché » du développement – dont la critique s’étend souvent à celui de l’humanitaire –, est porteur de bien des biais et dérives. L’exemple le plus répandu est celui du projet dont la conception est élaborée par une ONG sur base de critères imposés par les bailleurs de fonds institutionnels – critères souvent totalement déconnectés de la réalité de terrain –, planifié sur une période donnée dans un pays qualifié arbitrairement d’« éligible » et sur base d’un budget global également arbitrairement établi. La mise en œuvre du projet est élaborée sur base de la « justificabilité » des dépenses engagées pour le réaliser et de l’effectivité de ces dépenses sur la période référée. Des évaluations sont menées régulièrement sur base de tableaux indicateurs indiquant le degré d’atteinte des objectifs fixés, le tout transposé dans des tableaux Excel afin d’en faciliter la vérification par les bailleurs. Ces derniers, sur base de critères parfois établis par des firmes d’audit privées  |22|, décident alors de la reconduction ou pas du financement. Les processus d’élaboration des projets et les nombreux rapports administratifs et financiers qui en accompagnent la mise en œuvre sont à tel point contraignants que les ONG sont souvent contraintes d’engager des personnes uniquement en vue de remplir ces tâches administratives (personnes n’ayant la plupart du temps aucun contact avec le terrain où est mené le projet).

Un autre exemple d’aberration, en ce qui concerne les « grosses » ONG – qui brassent souvent des dizaines de millions d’euros ou de dollars – est la distorsion que crée leur implantation dans les zones où elles mettent en œuvre leurs activités. Ainsi, la présence soudaine de nombreux « expat’ » disposant d’un pouvoir d’achat souvent beaucoup plus élevé que celui en vigueur dans le pays ou de la région investie, mène à une augmentation des prix de tous les produits de base (nourriture, logement, terrains, …) et à la création d’une sorte de marché économique parallèle uniquement due à cet afflux soudain de demande, quand elle ne mène pas carrément à la pénurie de certains produits. L’on peut imaginer aisément les dommages provoqués par la soudaine disparition de cette économie artificielle lorsque l’ONG lève le camp.

L’on pourrait également consacrer de longs paragraphes à la problématique de la prostitution que ne manque pas d’aggraver toute présence importante de travailleurs étrangers dans un lieu donné  |23|.

Un exemple flagrant de cet échec global de la politique de « développement » menée à grands renforts médiatiques est le désastre en cours à Haïti où, depuis le tremblement de terre de 2010, sont actives près de dix mille ONG dont la présence n’a quasiment en rien amélioré les conditions de vie de la population, quand elle ne les a pas tout bonnement empirées  |24|.

Une autre illustration de cet effet « pire que mieux » des projets de développement est sans aucun doute celui des projets de micro-crédits subventionnés par les agences institutionnelles de développement et certains groupes bancaires dont les conséquences sur les communautés concernées sont particulièrement dévastatrices  |25|.


Vers un autre modèle de société

Nous considérons ici que nous sommes en train de transiter vers une époque différente de celle que nous avons connue jusqu’à présent – caractérisée par l’idée de progrès prise comme référence absolue et incontestable. Cette nouvelle ère, qualifiée par d’aucuns de postmoderne ou de transition, dont les marques sont encore imprécises et dont la définition se cherche et se heurte à l’aveuglement de celui qui est plongé dans ce qu’il veut décrire, vient remettre en question les idéaux qui ont informé le monde des précédentes décennies et, parmi eux, celui du développement qui, peu à peu, perd de sa légitimité auprès d’acteurs qui auparavant lui vouaient un culte inconditionnel. Cette remise en question, bien que très claire chez de plus en plus d’auteurs et d’acteurs de terrain, reste confinée à de petits noyaux de pensée et d’action et a encore du mal à s’affirmer au grand jour, le développement gardant une légitimité encore très forte dans les discours officiels. Cependant, les défenseurs de la transition |26| font de plus en plus d’adeptes sur le terrain d’une redéfinition nécessaire d’un modèle qui porte en lui sa propre destruction et, selon le parcours habituel des idées neuves portant en elles la construction d’un nouveau paradigme, considérées d’abord comme ridicule, ensuite comme dangereuses et enfin comme évidentes. L’évolution actuelle de cette nouvelle approche du vivre ensemble s’étend de plus en plus.

Les partisans de la décroissance en tant que système alternatif à l’accumulation de richesses entendue comme une fin en soi, avisés dénonciateurs du biais techniciste dans lequel nous sombrons, sont également radicalement porteurs de ce renversement de paradigme.

Doit-on y voir l’amorce du déclin de l’illusion du développement si ardemment portée par les maîtres du monde  ? C’est sans aucun doute une espérance à cultiver.


Pour aller plus loin :

- C. Biagini, D. Murray & P. Thiesset (coord.), Aux origines de la décroissance – 50 penseurs, éd. Le Pas de côté / Écosociété. [À paraître en 2017.]
- S. Amin, Le Développement inégal – Essai sur les formations sociales du capitalisme périphérique, éd. Paris de Minuit, 1974.
- R. Brauman & F. Dufourg, Diplomatie de l’ingérence, Elytis, 2016.
- G. Rist, Le Développement – Histoire d’une croyance occidentale, éd. Presses de Sciences Po, 2001.
- G. Esteva, « Desarrollo », in W. Sach, Diccionario del desarrollo – Un guía del conocimiento como poder, éd. Proyecto Andino de Tecnologías Campesinas (PRATEC), 1996, p. 3.
- S. Latouche, Survivre au développement – De la décolonisation de l’imaginaire économique à la construction d’une société alternative, éd. Mille et une Nuits, 2004.
- E. Bedoya Garland & S. Martinez Marquez, « De la economía política – Balance global del ecomarxismo y la crítica al desarrollo », in A. Viola, Antropología del desarrollo, éd. Paidos Ibérica, 2000.
- I. Illich, « Necesidades », in W. Sach, Diccionario del desarrollo – Un guía del conocimiento como poder, éd. Proyecto Andino de Tecnologías Campesinas (PRATEC), 1996, p. 3.
- F. Moore Lappé & J. Collins, « World Hunger : Ten Myths », in Food First, https://foodfirst.org/publication/w..., 2015.
- S. Brunel, Frontières – Les dérives du « charity-business », éd. Denoël, 2003.
- F. Thomas, L’Échec humanitaire – Le cas haïtien, éd. CETRI, 2013.
- P. Imbach, « Le Microcrédit, un outil pour insérer les plus pauvres dans le système bancaire », CADTM, août 2014, www.cadtm.org
- J. Duval, « Un champion de l’évasion fiscale pour évaluer les acteurs de la coopération non gouvernementale », juin 2016, www.cadtm.org


Source : Barricade

Notes

|1| Étymologiquement, le mot développement, apparu au xive siècle dans une extension du verbe développer, lui-même issu du latin des (dé-) voloper (envelopper) […] désigne « l’action de dérouler, de déplier ce qui est enveloppé sur soi-même », et est employé en géométrie et en architecture. Il désigne plus tard (fin du xviiie siècle) l’« action d’exposer un sujet en détail ». […] « Par contamination de l’anglais, […] il a pris (vers 1960) le sens spécial de “suite des événements manifestant une tendance” ». Source : Alain Rey (dir.), Le Robert – Dictionnaire historique de la langue française, 2016.

|2| En effet, la notion de développement peut aussi être pensée dans un cadre socialiste, qui lui donnerait comme objectif le mieux-vivre de tout un chacun, sans que celui-ci ne dépende d’une accumulation de richesses ni d’une course à la croissance posée pour fin ultime d’un système entropique.

|3| G. Rist, Le Développement – Histoire d’une croyance occidentale, éd. Presses de Sciences Po, 2001, p. 23-24.

|4| Ibidem, p. 23.

|5| G. Esteva, « Desarrollo », in W. Sach, Diccionario del desarrollo. – Un guía del conocimiento como poder, éd. Proyecto Andino de Tecnologías Campesinas (PRATEC), 1996, p. 3. (Nous traduisons.)

|6| G. Rist, op. cit., p. 117.

|7| Traduction établie sur la base des Public Papers of the President of the United States (Year 1949), H. S. Truman, United States Government Printing Office, 1964. Extrait cité dans G. Rist, op. cit., p. 118. (C’est nous qui soulignons.)

|8| S. Latouche, Survivre au développement – De la décolonisation de l’imaginaire économique à la construction d’une société alternative, éd. Mille et une Nuits, 2004, p. 78.

|9| E. Bedoya Garland & S. Martínez Márquez, « De la economía política : Balance global del ecomarxismo y la crítica al desarrollo », in A. Viola, Antropología del desarrollo, éd. Paidos Ibérica, 2000, p. 158.

|10| G. Esteva, loc. cit.

|11| Ibidem, p. 4.

|12| Ib., p. 23.

|13| L’allusion aux États-Unis comme référence centrale du développement dans le discours de Truman s’est très vite élargie à l’ensemble des pays occidentaux.

|14| L’une des façons de garantir la solvabilité de ces « économies annexes » a été de leur octroyer des prêts à des taux d’intérêt très bas dans un premier temps, destinés à garantir l’achat de leur part des excédents de production en provenance du « Nord » ainsi que l’application de politiques d’ajustements structurels à laquelle ces prêts étaient conditionnés. La succession des « crises de la dette » qui s’en est suivi a depuis lors fait exploser les montants des dettes publiques et a enlisé les pays débiteurs dans un cercle vicieux de contraction de nouveaux prêts pour rembourser les précédents. (Cf. les nombreuses productions écrites du CADTM : www.cadtm.org.)

|15| I. Illich, « Necesidades », in W. Sach, loc. cit.

|16| Une cosmogonie est une « théorie expliquant la formation de l’Univers, de certains objets célestes ». Source : Dictionnaire Le Robert.

|17| « The way people think about hunger is the greatest obstacle to ending it (“La façon dont on pense la faim est le plus grand obstacle à son éradication.” Nous traduisons.) », F. Moore Lappé & J. Collins, « World Hunger : Ten Myths », in Food First, 2015. https://foodfirst.org/publication/w...

|18| G. Esteva, op. cit., p. 2.

|19| Grand Dictionnaire encyclopédique Larousse, t. v, éd. Librairie Larousse, Paris, 1983, p. 3194.

|20| G. Rist, op. cit., p. 27-34.

|21| Citation attribuée à Abraham Maslow.

|22| En Belgique, la Coopération belge a engagé pour l’audit des acteurs de la coopération non gouvernementale la firme privée Deloitte, réputée pour ses conseils en évasion fiscale et faisant l’objet de nombreux procès pour conflits d’intérêts flagrants avec de grands groupes financiers tels que Bankia, en Espagne. Cf. l’article de Jérôme Duval, « Un champion de l’évasion fiscale pour évaluer les acteurs de la coopération non gouvernementale », juin 2016, paru sur www.cadtm.org

|23| Au sujet des « dommages collatéraux » créés par la présence d’ONG dans les pays du Sud, cf. Sylvie Brunel, Frontières – Les dérives du « charity-business », éd. Denoël, 2003.

|24| Frédéric Thomas, L’Échec humanitaire – Le cas haïtien, éd. CETRI, 2013.

|25| Cf. Pauline Imbach, « Le Microcrédit, un outil pour insérer les plus pauvres dans le système bancaire », août 2014, CADTM   ; Attac / CADTM Maroc, « Le Microcrédit ou le business de la pauvreté », février 2014, CADTM.

|26| Cf. les analyses publiées par Barricade, disponibles ici : www.barricade.be

Auteur.e

Alice Minette

Militante du CADTM Belgique.


Autres articles en français de Alice Minette (2)