Le FMI nuit aux pays qu’il prétend aider

18 septembre par Mark Weisbrot


La police équatorienne arrête un manifestant lors d’une manifestation contre les mesures d’austérité du président Lenin Moreno. Photographie : Cristina Vega / AFP / Getty Images

Quand les gens pensent aux dommages que les pays riches – généralement dirigés par les États-Unis et leurs alliés – causent aux populations du reste du monde, la première chose qui leur vient à l’esprit est sûrement la guerre. En Irak, des centaines de milliers de personnes sont mortes suite à l’invasion de 2003, et bien d’autres encore à mesure que la région s’enflammait.

Mais les pays riches ont aussi un pouvoir considérable sur la vie de milliards de personnes en contrôlant les institutions de la gouvernance mondiale. L’un d’eux est le Fonds monétaire international FMI
Fonds monétaire international
Le FMI a été créé en 1944 à Bretton Woods (avec la Banque mondiale, son institution jumelle). Son but était de stabiliser le système financier international en réglementant la circulation des capitaux.

À ce jour, 188 pays en sont membres (les mêmes qu’à la Banque mondiale).

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. Celui-ci compte 189 pays membres, mais les Etats-Unis et leurs alliés des pays riches disposent d’une solide majorité en matière de droits de vote au sein de l’organisme. La tradition veut que le chef du FMI soit un Européen, et les États-Unis disposent à eux seuls de suffisamment de voix pour opposer leur veto à de nombreuses décisions importantes – bien que les pays riches ne votent presque jamais les uns contre les autres.

Pour voir à quoi ressemble le problème, observons un prêt récemment octroyé par le FMI. En mars, l’Équateur a signé un accord pour emprunter 4,2 milliards de dollars au FMI sur trois ans, à condition que le gouvernement adhère à un programme économique spécifique énoncé dans l’accord. Selon Christine Lagarde, alors directrice générale du FMI, il s’agissait ” d’un vaste programme de réforme visant à moderniser l’économie et à ouvrir la voie à une croissance forte, soutenue et équitable “.

Mais est-ce vraiment le cas ? Le programme prévoit un resserrement considérable du budget national – environ 6 % du PIB PIB
Produit intérieur brut
Le PIB traduit la richesse totale produite sur un territoire donné, estimée par la somme des valeurs ajoutées.
Le Produit intérieur brut est un agrégat économique qui mesure la production totale sur un territoire donné, estimée par la somme des valeurs ajoutées. Cette mesure est notoirement incomplète ; elle ne tient pas compte, par exemple, de toutes les activités qui ne font pas l’objet d’un échange marchand. On appelle croissance économique la variation du PIB d’une période à l’autre.
au cours des trois prochaines années. (À titre de comparaison, imaginez un resserrement du budget fédéral américain de 1,4 billion de dollars, résultat d’une réduction des dépenses et d’une augmentation des impôts). En Équateur, il s’agira notamment de licencier des dizaines de milliers d’employés du secteur public, d’augmenter les impôts qui pèsent de manière disproportionnée sur les pauvres et de réduire l’investissement public.

Le résultat de cet important resserrement budgétaire sera d’entraîner l’économie dans la récession Récession Croissance négative de l’activité économique dans un pays ou une branche pendant au moins deux trimestres. . Le FMI prévoit une récession relativement modérée jusqu’à l’an prochain, mais elle sera probablement beaucoup plus profonde et plus longue, comme c’est souvent le cas avec les programmes du FMI. Le chômage augmentera – même les projections du programme du FMI le reconnaissent – tout comme la pauvreté.

L’une des raisons pour lesquelles le programme s’avérera probablement bien pire que ce que prévoient les projections du FMI est que celui-ci repose sur des estimations qui ne sont pas crédibles. Par exemple, le FMI prévoit un afflux net du secteur privé étranger dans l’économie de 5,4 milliards de dollars (environ 5 % du PIB) pour 2019-2022. Mais si l’on considère les trois dernières années, il y a eu une sortie de capitaux de 16,5 milliards de dollars (17 % du PIB). Qu’est-ce qui rendrait les investisseurs étrangers soudainement plus enthousiastes à l’idée d’investir leur argent en Équateur ? Certainement pas la récession que même le FMI prévoit.

[Le plan du FMI contient] d’autres suppositions peu plausibles et même certaines résultent d’erreurs comptables, et elles vont malheureusement toutes dans la même direction. Il semble que l’”austérité expansionniste” prévue par le programme – une formule qui ne se matérialise presque jamais – ne fera probablement pas de l’Équateur une exception : il est peu probable que l’économie croisse si la demande globale diminue.

Le programme vise également à remodeler l’économie d’une manière qui, aux yeux de nombreux Équatoriens, pourrait paraître politique. L’autonomie de la Banque centrale Banque centrale La banque centrale d’un pays gère la politique monétaire et détient le monopole de l’émission de la monnaie nationale. C’est auprès d’elle que les banques commerciales sont contraintes de s’approvisionner en monnaie, selon un prix d’approvisionnement déterminé par les taux directeurs de la banque centrale. sera accentuée, les actifs Actif
Actifs
En général, le terme « actif » fait référence à un bien qui possède une valeur réalisable, ou qui peut générer des revenus. Dans le cas contraire, on parle de « passif », c’est-à-dire la partie du bilan composé des ressources dont dispose une entreprise (les capitaux propres apportés par les associés, les provisions pour risques et charges ainsi que les dettes).
publics seront privatisés et le droit du travail sera modifié de manière à donner aux employeurs un pouvoir sans entraves sur les travailleurs. Certains de ces changements – par exemple la séparation entre la Banque centrale et les autres instances décisionnelles du gouvernement – rendront la reprise économique encore plus difficile.

Tout cela se déroule sous un gouvernement qui, alors qu’il avait été élu en 2017 sur un programme de continuité, cherche à inverser une décennie de réformes politiques. Pourtant, ces réformes avaient été, selon divers indicateurs économiques et sociaux, couronnées de succès. La pauvreté a été réduite de 38 % et l’extrême pauvreté de 47 % ; les investissements publics – notamment pour les hôpitaux, les écoles, les routes et le secteur énergétique – ont plus que doublé en pourcentage de l’économie. Mais le gouvernement précédent était un gouvernement de gauche qui montrait plus d’indépendance vis-à-vis des Etats-Unis (en fermant, par exemple, la base militaire américaine présente dans le pays).

On peut imaginer la tournure que vont prendre les évènements, alors que le gouvernement de Trump acquiert un énorme pouvoir en Équateur non seulement grâce au prêt de 4,2 milliards de dollars du FMI, mais aussi grâce aux 6 milliards de dollars octroyés par des institutions multilatérales basées à Washington, telles que la Banque mondiale Banque mondiale
BM
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD) a été créée en juillet 1944 à Bretton Woods (États-Unis), à l’initiative de 45 pays réunis pour la première Conférence monétaire et financière des Nations unies. En 2011, 187 pays en étaient membres.

Créée en 1944 à Bretton Woods dans le cadre du nouveau système monétaire international, la Banque possède un capital apporté par les pays membres et surtout emprunte sur les marchés internationaux de capitaux. La Banque finance des projets sectoriels, publics ou privés, à destination des pays du Tiers Monde et de l’ex-bloc soviétique. Elle se compose des cinq filiales suivantes :
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD, 189 membres en 2017) octroie des prêts concernant de grands secteurs d’activité (agriculture et énergie), essentiellement aux pays à revenus intermédiaires.
L’Association internationale pour le développement (AID, ou IDA selon son appellation anglophone, 164 membres en 2003) s’est spécialisée dans l’octroi à très long terme (35 à 40 ans, dont 10 de grâce) de prêts à taux d’intérêt nuls ou très faibles à destination des pays les moins avancés (PMA).
La Société financière internationale (SFI) est la filiale de la Banque qui a en charge le financement d’entreprises ou d’institutions privées du Tiers Monde.
Enfin, le Centre international de règlements des différends relatifs aux investissements (CIRDI) gère les conflits d’intérêts tandis que l’Agence multilatérale de garantie des investissements (AMGI) cherche à favoriser l’investissement dans les PED. Avec l’accroissement de l’endettement, la Banque mondiale a, en accord avec le FMI, développé ses interventions dans une perspective macro-économique. Ainsi la Banque impose-t-elle de plus en plus la mise en place de politiques d’ajustement destinées à équilibrer la balance des paiements des pays lourdement endettés. La Banque ne se prive pas de « conseiller » les pays soumis à la thérapeutique du FMI sur la meilleure façon de réduire les déficits budgétaires, de mobiliser l’épargne interne, d’inciter les investisseurs étrangers à s’installer sur place, de libéraliser les changes et les prix. Enfin, la Banque participe financièrement à ces programmes en accordant aux pays qui suivent cette politique, des prêts d’ajustement structurel depuis 1982.

TYPES DE PRÊTS ACCORDÉS PAR LA BM :

1) Les prêts-projets : prêts classiques pour des centrales thermiques, le secteur pétrolier, les industries forestières, les projets agricoles, barrages, routes, distribution et assainissement de l’eau, etc.
2) Les prêts d’ajustement sectoriel qui s’adressent à un secteur entier d’une économie nationale : énergie, agriculture, industrie, etc.
3) Les prêts à des institutions qui servent à orienter les politiques de certaines institutions vers le commerce extérieur et à ouvrir la voie aux transnationales. Ils financent aussi la privatisation des services publics.
4) Les prêts d’ajustement structurel, censés atténuer la crise de la dette, qui favorisent invariablement une politique néo-libérale.
5) Les prêts pour lutter contre la pauvreté.
Site :
et la Banque interaméricaine de développement. (Le montant total représente environ 10 % du PIB annuel de l’Équateur, ce qui équivaudrait à plus de 2,1 billions de dollars aux États-Unis).

En fait, nous n’avons pas besoin d’imaginer grand-chose, puisque le nouveau président, Lenín Moreno, s’est sagement aligné sur la politique étrangère et économique de Trump dans la région. Parallèlement, son gouvernement s’est mis à persécuter son prédécesseur, l’ex président Rafael Correa, avec de fausses accusations lancées l’année dernière (Interpol a d’ailleurs refusé de les faire valoir avec un mandat international. D’autres dirigeants de l’opposition ont fui le pays pour éviter toute détention illégale – c’est le cas de l’ancien ministre des Affaires étrangères Ricardo Patiño, coupable d’avoir prononcé un discours que l’actuel gouvernement n’a pas apprécié.

Comme Washington contrôle les prises de décisions du FMI pour cet hémisphère, l’administration américaine et le Fonds sont impliqués dans la répression politique ainsi que dans la tentative plus large de reconvertir l’Équateur dans le type d’économie et de politique que Trump et Pompeo voudraient voir, bien qu’il soit clair que la plupart des Équatoriens n’aient pas voté pour ce genre de programme.

Tout cela confirme la nécessité de mener une réforme sérieuse du FMI, en commençant par en faire une institution plus multilatérale que ce qu’elle ne prétend l’être aujourd’hui (ndlr : Le CADTM est en faveur du remplacement de la Banque mondiale, du FMI et de l’OMC par des institutions démocratiques qui mettent la priorité sur la satisfaction des droits humains fondamentaux dans les domaines du financement du développement, du crédit et du commerce international). Au cours des 20 dernières années, le Congrès des États-Unis – qui doit approuver des augmentations de financement pour le FMI – est intervenu à de rares occasions pour éliminer certains abus. Au début des années 2000, par exemple, des millions d’enfants pauvres en Afrique ont eu accès à l’enseignement primaire et aux soins de santé parce que le Congrès états-unien a rendu impossible pour le FMI et la Banque mondiale le fait d’exiger aux gouvernements de ce continent de taxer les usagers de services fondamentaux – comme elles avaient l’habitude de le faire depuis longtemps.

Dans les prochaines semaines, le FMI choisira très certainement un nouvel Européen aisé et blanc à la tête de l’institution. Les membres progressistes du Congrès [états-unien] qui se soucient de l’impact de la politique étrangère américaine sur le reste du monde, devraient soutenir quelques demandes de réformes au sein de cette institution.


Traduit par Luis Alberto Reygada (@la_reygada)



Source : Les crises via The Guardian, Mark Weisbrot, 27-08- 2019

Mark Weisbrot

est codirecteur du Center for Economic and Policy Research à Washington et président de Just Foreign Policy. Il est également l’auteur de « Failed : Ce que les “experts” n’ont pas compris au sujet de l’économie mondiale ».