


Du même auteur
Luiz Arnaldo Campos
27 mars 2009 par Luiz Arnaldo Campos
Pour tous ceux et toutes celles qui luttent contre la barbarie capitaliste, l’édition amazonienne du Forum Social Mondial s’est révélé de bonne augure. L’on peut dire que le FSM a retrouvé sa légitimité politique – qui se trouvait sérieusement menacée depuis le fiasco de la dernière édition, à Nairobi – au vu de cette gigantesque convergence, à l’échelle planétaire, des forces qui combattent l’ordre mondial actuel et d’une concentration des discussions sur les idées qui font avancer cette lutte. En même temps, ce Forum a montré les limites pratiques du « mouvement des mouvements » et a ravivé la nécessité de sa réorganisation.
Plusieurs décisions prises antérieurement ont permis le succès du dernier FSM, telles que la réalisation de la Journée d’Action Globale (janvier 2008) et l’attribution de la capitale du Pará, Belém, comme siège de l’événement. La journée de lutte mondiale – malgré ses faiblesses – a renforcé l’idée que le Forum Social Mondial n’est pas simplement un événemement qui a lieu tous les deux ans, mais consiste bien en une vaste articulation qui cherche à associer des débats d’idées via des actions communes. La décision de réaliser un Forum en Amazonie alors que l’hécatombe climatique devient une évidence et que se multiplient les revendications pour une justice environnementale a doter le forum d’une symbolique positive, renforçant l’idée d’un FSM actif, présent sur les thèmes les plus importants de la lutte contre le capital. Mais le choix de Belém a également été important car il a permis une plus grande visibilité des processus de transformation sociale en cours en Amérique latine, et surtout dans les pays pan-amazoniens tels que l’Equateur, la Bolivie et le Venezuela. Enfin, il faut souligner que la réalisation du FSM à Belém a grandement facilité le processus de réarticulation de plusieurs mouvements, en particulier via le Forum Social Pan-Amazónico pour lequel ont eu lieu cinq « Réunions Préparatoires Sans-Frontières » (avec la participation de communautés, d’organisations et de mouvements venus du Brésil, de Guyane française, de Colombie, du Pérou, du Venezuela et de Bolivie) et qui a donné lieu à une très expressive Assemblée Pan-Amazónica le dernier jour du Forum.
Le FSM de Belém a eu – et telle était l’intention de ses organisateurs- une incontournable « marque » pan-amazonnienne, illustrée par le très grand nombre de délégations indigènes et quilombolas1, et par la présence remarquée de délégations des peuples andins. Cette édition du FSM a aussi été marquée par deux rencontres avec les présidents équatorien, vénézuélien, bolivien et paraguayen (Lula ayant seulement participé à la seconde rencontre).
Il faut également souligner la forte solidarité avec le peuple palestinien et les actions menées dans la tente des « Peuples Sans-Etat », agréable surprise de ce Forum. Ci-après, nous nous attarderons plus longuement sur chacun de ces moments-événements qui, à notre sens, ont marqué le FSM-Amazonie 2009.
AFFRONTER LA CRISE
Contrairement aux indigènes brésiliens – qui travaillaient à faire valoir leurs exigences par rapport à l’accès à la terre, à la santé et à l’éducaion – et aux quilombolas qui ont privilégié leur articulation interne, la délégation andine, chapeautée par la CAOI (Coordination Andine d’Organisations Indigènes) s’est consacrée à intervenir dans les débats sur la crise mondiale, apportant ainsi sa vision d’une Crise de Civilisation et ses concepts/propositions de Décolonisation, Etats plurinationaux et Bien-Etre. Dans l’ensemble, il s’agit d’une conception qui traite la crise actuelle comme étant une crise du modèle civilisationnel occidental, et qui rejette le capitalisme et les solutions dérivées du matérialisme – historique et dialectique – en cela qu’elles sont des produits « europé-isant » et ethnocentriques. Cette approche propose comme éléments fondamentaux pour affronter le modèle actuel la récupération de la relation sacrée entre l’Homme et la Nature, la mise en place d’Etats plurinationaux, perçus non seulement comme une solution pour les Etats nationaux où vivent ensemble diverses nations, tels que la Bolivie, l’Equateur, le Brésil, etc., mais aussi comme la possibilité d’une nouvelle relation entre les communautés grâce à l’abolition de ce que nous appelons le Pouvoir central (quelque chose similaire à la « Fédération des lieux » [Federação dos Lugares] préconisée par Milton Santos), et à travers la critique de la notion de développement, perçu comme nocif, à laquelle devrait être substituée l’idée du Bien-Etre [Bem Viver] qui impose des limites au développement des forces productives et aux habitudes de consommation en cours actuellement.
Le rapprochement entre cette vision et d’autres conceptions – malgré l’existence de divergences diverses – présentées par des mouvements centrés sur la Justice Environnementale, la Pan-Amazonie et les droits des Peuples Sans –Etat a été visible tout au long des débats. Ce rapprochement a eu comme bases concrètes non seulement la défense des droits et du rôle politique des peuples indigènes, mais également la critique du modèle de développement en vigueur dans presque tous les pays du monde. Lors de ces débats, relevons à titre d’exemple la tension par rapport à la proposition de construction de l’entreprise hydroélectrique de Belo Monte, vantée à tout va (avec maquettes, prospectus et affiches éloquentes) par la Fédération Nationale Urbanistique, affiliée à la CUT, durement critiquée par les peuples indigènes et leurs alliés.
De ce rapprochement a également émergé le constat selon lequel les droits aux terres ancestrales, à l’identité culturelle et à l’autonomie des peuples indigènes et descendants d’Africains, la constitution d’Etats plurinationaux en tant que ceux-ci constituent une exigence historique (plusieurs nations et un seul Etat), la radicalisation de la démocratie via la participation populaire, la conception des richesses naturelles comme biens communs, la défense et l’adoption de matrices énergétiques renouvelables et non polluantes, la création d’emplois et de revenus sans que cela ne se fasse au détriment de la nature et du bien-être, sont les éléments indispensables d’un programme socialiste qui se propose d’affronter la crise capitaliste.
En outre, autant dire que sans un tel programme, il sera impossible d’aller au-delà de postures keynésiennes et « défensives » qui cherchent avant tout à limiter l’affrontement direct tant que l’emploi et, quand tout va bien, les salaires, sont garantis. Sans ce programme, il sera impossible à la lutte socialiste de passer à l’offensive à l’échelle mondiale.
LE PSOL ET LES RENCONTRES AVEC LES PRESIDENTS
Autre aspect positif de ce dernier FSM : la présence des chefs d’Etat de Bolivie, Venezuela, Equateur et Paraguay (le cas de Lula mérite d’être abordé séparément), élus avec le soutien de millions de « combattants sociaux ». Cette présence servait notamment à faire front à certaines ONGs et certains mouvements dont l’habitude est de faire valoir un mépris olympique à toute activité gouvernementale ou de parti. Et bien sûr, elle a aussi et surtout servi à faire du FSM un espace de solidarité avec des processus qui, malgré toutes leurs contradictions, mènent un combat solide contre l’impérialisme. Il y a eu deux rencontres avec les présidents. La première, réalisée dans le gymnase de la UFPA, était promue par le MST/Via Campesina, et le second, où était présent Lula, au Centre de Conventions, à l’initiative de plusieurs mouvements et organisations, parmi lesquels figurait la CUT.
L’initiative du MST / Via Campesina mérite d’être applaudie. Même si l’étroitesse du lieu a obligé les organisateurs à y donner accès sur base d’invitation, le fait est qu’elle a permis à la gauche révolutionnaire de partager un moment intense avec les Présidents Chavez, Morales, Correa et Lugo sans pour autant devoir flatter Lula. Le refus d’inviter le PSOL à la table du débat, bien que peu élégant, doit être compris dans le contexte des positions zigzagantes endossées par le MST. Je pense que ce serait vraiment attendre beaucoup du MST qu’il organise non seulement une activité avec les 4 Présidents sans inviter Lula, mais en invitant, par contre, le PSOL dans le panel principal. Cela signifierait, dans la pratique, une rupture frontale avec le gouvernement brésilien actuel, ce qui ne semble pas figurer à l’agenda de ce mouvement.
Enfin, il faut également souligner l’importance symbolique que revêt le fait de réaliser, au Brésil, une activité avec Chavez, Morales et Correa (accompagnés par Lugo, mais qui n’a pas encore donné de signes clairs du chemin qu’il prétend suivre) sans la présence de Lula, Tabaré Vasquez, Bachelet et d’autres qui, une fois au pouvoir, adoptent une position clairement lâche. On ne répètera jamais trop que la première mesure bénéfique adoptée par Chavez, Evo et Correa a été la convocation d’une assemblée constituante, ayant pour but de remplacer le carcan juridique archaïque par une nouvelle structure légale qui consolide les espaces de démocratie participative, et permet aux mouvements populaires d’avancer et de radicaliser la lutte des exploités et des opprimés. Cela fait toute la différence.
De l’autre côté, la rencontre massive (près de 8000 personnes) réalisée au Centre de Conventions, doit être considérée dans le cadre de la grande opération menée par le gouvernement Lula, dûment soutenu par le PT et le PC do B [Parti communiste]. Encouragé par l’appui financier qu’il fournissait à l’événement, le gouvernement fédéral a envoyé au FSM pas moins de cinq ministres, qui sont presque tous arrivés en grandes pompes, accompagnés de caravanes de voitures, précédés d’escortes de motos, et suivis du ciel par des hélicoptères. La délégation du gouvernement a en outre occupé une partie de la programmation de la Casa de la Révolution cubaine, où il a emmené Dilma Roussef et distribué des milliers de journaux et publications. A la fin, cela a donné un match nul : si le gouvernement Lula n’a pas souffert outre-mesure lors du FSM, il n’en est pas non plus sorti renforcé.
Le PSOL a réalisé deux activités importantes, qui ont accueilli un public nombreux : l’une était centrée la crise elle-même, et l’autre sur les impacts de la crise en Amazonie.
Malgré le succès, on notera néanmoins le peu d’implication du parti dans ce qui touchait au thème de l’Amazonie et de la Pan-Amazonie. Si l’on considère le rôle stratégique de cette région et la multiplicité des thèmes qui lui sont reliés, il serait intéressant que la Direction Nationale convoque une conférence sur l’Amazonie, qui chercherait à « socialiser » le débat et à marquer nos positions. Il s’agirait d’une conférence ouverte aux militants de tous les Etats, avec des invités variés (intellectuels, représentants indigènes, quilombolas, extra-activistes, dirigeants des luttes des travailleurs de la ville et de la campagne), afin d’avancer dans la production théorique et politique du parti, et armer ainsi les militants pour les combats qui approchent.
SOLIDARITE
Autre point fort du FSM : la solidarité manifestée à l’égard du peuple palestinien, notamment à l’ouverture et à la clôture du Forum. Rompant avec la tradition de cérémonies anodines, les hommages à la lutte du peuple palestinien – devenus plus qu’indispensables après le massacre à Gaza – démontrent clairement qu’il existe une série de questions sur lesquelles le FSM peut, et a même l’obligation, de prendre position. Aux côtés des palestiniens, la Tente des « peuples sans Etats », avec la participation des Kurdes, Sahrahouis, Basques et autres nationalités, a marqué positivement le Forum, appelant à la solidarité avec les populations qui cherchent la libération à travers la conquête d’une autonomie ou d’un Etat national qui leur soit propre.
DEFIS A RELEVER
Lors de la réunion d’évaluation du Conseil International du FSM, qui a eu lieu juste après le Forum, il ne faisait aucun doute que le succès du FSM de Belém a montré également l’insuffisance d’un processus dont le moment fort (la rencontre internationale bi-annuelle) n’est pas caractérisé par des prises de positions. D’une part, il est nécessaire que le processus de lutte se fortifie à l’intérieur du Forum et, en l’occurrence, le calendrier des campagnes approuvées par les assemblées thématiques du dernier jour et systématisées par le CI peut indiquer un certain chemin (entre autres propositions, il a été approuvé une campagne mondiale de défense de la Terre Mère, une journée de solidarité mondiale avec le peuple palestinien, et la réalisation d’un Forum Thématique sur la Crise de Civilisation). Les discussions sur la journée mondiale d’action de 2010 peuvent également aller dans ce sens, et l’on note ici la proposition d’Eric Toussaint de le réaliser le 1er mai de l’an prochain, unissant ainsi le FSM à la plus grande tradition mondiale de lutte des travailleurs.
Par ailleurs, une modification de la charte de principes du FSM est fondamentale, pour permettre au FSM de se positionner sur des questions qui ont déjà fait l’objet d’un ample consensus. Comme l’a dit le sociologue portugais Boaventura dos Santos, le FSM peut et doit prendre et assumer des positions, citant à titre d’exemple une demande de mener devant la Cours Internationale de La Haye les membres du gouvernement israélien responsables du massacre à Gaza. Et comme le dit cet intellectuel portugais (figure importante du FSM), le prix à payer pour la maintention de l’actuelle omission est que le FSM s’effondre pour cause d’inconsistance politique.
Luiz Arnaldo Campos est membre du Comité Local du FSM 2009 et militant du PSOL.
Traduit par Alice Minette.