Le FSM de Nairobi : une foire commerciale pour les ONG ou un espace politique de gauche ?

1er mars 2007 par Patrick Bond


C’est un message nuancé - combinant célébration et autocritique - qui est à l’ordre du jour, au lendemain du Forum social mondial de Nairobi. Du 20 au 25, les 60 000 participants inscrits y ont entendu une rhétorique radicale triomphaliste, tandis qu’ils assistaient à des défaites répétées de la justice sociale - notamment dans le processus même du FSM.

Le coordinateur du Forum social Kenyan, Onyango Oloo, a énuméré les griefs que les activistes locaux avaient mis en tête de leurs préoccupations : les édits coloniaux et les politiques qui ont dépossédé leurs communautés ; l’impact des activités minières sur l’environnement et la vie humaine ; les politiques discriminatoires des gouvernements successifs qui ont garanti le maintien rigide de conditions pré-coloniales de pauvreté et de sous-développement au sein de nombreuses communautés minoritaires ou pastorales ; le désintérêt arrogante pour les préoccupations des femmes de Samburu, violées pendant des années par des soldats britanniques envoyés en mission militaire dans ces communautés kenyanes ; les rivalités persistantes entre colons établis dans la période néo-coloniale et hommes d’affaires kenyans compradors dans l’accumulation de milliers de hectares, tandis que les communautés minoritaires ou pastorals sont les cibles de la terreur d’Etat pastoralists et les communautés de minorité sont les cibles de la terreur d’Etat, des expulsions et des denunciations.

L’organisateur du FSM Wahu Kaara a déclaré : “Nous surveillons [les élites globales] et cette fois elles ne s’en sortiront pas, parce que nous disons que si elles n’anullent pas les dettes, nous les répudierons, Nous refusons le commerce injuste. Nous n’acceptons aucune aide sous condition. Nous refusons que l’Afrique soit identifié comme le continent pauvre. Nous avons de l’espoir, de la détermination et tout ce que nous pouvons offrir à la race humaine.”

Le directeur Kenyan du portail africain d’information et d’analyse www.pambazuka.org notait : “Ce sommet avait toutes les caractéristiques d’une foire commerciale - les plus riches avaient plus de rencontres sur leur agenda, des espaces plus grands (et plus confortables), plus de moyens de propagande, et pour cela une voix qui portait plus.. Ainsi, le troupeau habituel de quasi-donateurs et d’ONG internationaux revendiquaient une présence plus forte que les organisations nationales - non parce que ce qu’elles avaient à dire était plus important ou plus pertinent par rapport au thème du FSM, mais essentiellement parce qu’elles disposaient de budgets supérieurs”.

Le commentateur de Nairobi, Tajudeen Abdul-Raheem (écrivant aussi pour Pambazuka) soulignait : “Les FSMs montrent les faiblesses de l’Afrique, qu’ils se tiennent en Afrique ou en-dehors. L’un des aspects critiques reside dans notre niveau de participation et de preparation. Une majorité des participants africains - dont de nombreux Kenyans - sont amenés par des financements ou des organisations d’origine étrangère. Ils en deviennent souvent prisonniers de leurs sponsors. Ils doivent suivre des activités organisées ou soutenues par leurs commanditaires qui ont besoin de mettre leurs “partenaires” bien en vue, tandis que ces “partenaires” ont besoin à leur tour de montrer leur loyauté à leurs maîtres.”

L’éditeur du New Internationalist, Adam Ma’anit ajoutait : “La vue des 4x4 à l’enseigne de l’Oxfam circulant fièrement, les nombreux groupes caritatifs ou religieux débordant de resources, recouvrant leurs stands (et même leurs espaces de bureau) de revue sur papier glacé et de sucreries de marque, tout cela développe le soupcon que, peut-être, le FSM est devenu trop institutionalisé. Le sponsorship du FSM par des multimationales est encore plus inquiétant. Les organisateurs du Forum ont annoncé fièrement leur partenariat avec Kenya Airways. La même compagnie qui a, semble-t-il, depuis des années, refusé le droit de reunion à ses employé-e-s, organisés au sein de l’Aviation and Allied Workers Union. (3)

* Le blogger Sokari Ekine (“Black Looks”) fait cette remarque sur le rassemblement final du FSM : ’Kasha, une militante LGBT de Sexual Minorities d’Ouganda est montée sur le podium pour faire une déclaration. On lui a demandé une copie de ce qu’elle allait dire, ce qu’elle a fait. Les organisateurs ont jeté ses notes par terre et lui ont refuse la parole. Kasha ne s’est pas laissée démonter, disant que, comme chacun-e, elle avait le droit de parler ici au FSM. En dépit du harcèlement du responsible des prises de parole et des organisateurs, Kasha a pris le micro et s’est exprimée. Elle a parlé du fait d’être lesbienne, d’être homosexuelle. Elle a réfuté le mythe d’une homosexualité non africaine. Elle a parlé au sujet de la punition et de la criminalisation des homosexuel-les au Kenya, en Ouganda et au Nigéria. Elle a dit que les homosexuel-e-s d’Afrique étaient là pour y rester. Les homosexuel-les ont les mêmes droits que quiconque et devraient être acceptés et, enfin, que même en Afrique, un autre monde est possible pour les homosexuel-les. Kasha a été conspuée, la foule lui criant des obscénités en agitant les mains et en hurlant : “Non ! Non ! Non !”. Mais elle a continuité à dire ce qu’il y avait à dire.”

Ces sobres observations ont été reflétées par une déclaration de l’Assemblée des mouvements sociaux lors d’un rassemblement de plus de 2000 personne, le 24 janvier : “Nous dénonçons les tendances à la commercialisation, à la privatisation et à la militarisation de l’espace du FSM. Des centaines de nos soeurs et frères, qui nous ont souhaités la bienvenue à Nairobi ont été exclus en raison des coûts élevés de participation. Nous sommes également fortement préoccupés par la présence des organismes agissant contre les droits des femmes, des personnes marginalisées, et contre les droits et la diversité sexuels, en contradiction avec la Charte des principes du FSM”. (http://kenya.indymedia.org/news/2007/01/531.php) (...)

* Notre traduction d’après ZNET Daily Commentaries du 1er février 2007 (http://www.zmag.org). Patrick Bond directs the Centre for Civil Society, which together with CACIM has issued a free e-book on WSF politics : http://www.nu.ac.za/ccs/files/CACIM%20CCS%20WSF%20Politics.pdf.



Patrick Bond

enseigne à la Witwatersrand University School of Governance à Johannesburg. Il est également directeur du Centre for Civil Society à l’Université KwaZulu-Natal à Durban. Son dernier ouvrage (avec Ana Garcia) s’intitule BRICS, An Anti-Capitalist Critique.