Le Forum Social Mondial : de la défensive à l’offensive

1er mars 2007 par Immanuel Wallerstein


Le Forum Social Mondial (FSM) s’est retrouvé à Nairobi, au Kenya, du 20 au 25 janvier. Cette organisation, fondée comme une sorte d’anti-Davos, a mûri et évolué sans doute plus que ses participants ne le réalisent. Depuis le début, le FSM a été une rencontre d’un large spectre d’organisations et de mouvements du monde entier qui se définissent comme opposés à la mondialisation Mondialisation (voir aussi Globalisation)
(extrait de F. Chesnais, 1997a)
Jusqu’à une date récente, il paraissait possible d’aborder l’analyse de la mondialisation en considérant celle-ci comme une étape nouvelle du processus d’internationalisation du capital, dont le grand groupe industriel transnational a été à la fois l’expression et l’un des agents les plus actifs.
Aujourd’hui, il n’est manifestement plus possible de s’en tenir là. La « mondialisation de l’économie » (Adda, 1996) ou, plus précisément la « mondialisation du capital » (Chesnais, 1994), doit être comprise comme étant plus - ou même tout autre chose - qu’une phase supplémentaire dans le processus d’internationalisation du capital engagé depuis plus d’un siècle. C’est à un mode de fonctionnement spécifique - et à plusieurs égards important, nouveau - du capitalisme mondial que nous avons affaire, dont il faudrait chercher à comprendre les ressorts et l’orientation, de façon à en faire la caractérisation.

Les points d’inflexion par rapport aux évolutions des principales économies, internes ou externes à l’OCDE, exigent d’être abordés comme un tout, en partant de l’hypothèse que vraisemblablement, ils font « système ». Pour ma part, j’estime qu’ils traduisent le fait qu’il y a eu - en se référant à la théorie de l’impérialisme qui fut élaborée au sein de l’aile gauche de la Deuxième Internationale voici bientôt un siècle -, passage dans le cadre du stade impérialiste à une phase différant fortement de celle qui a prédominé entre la fin de Seconde Guerre mondiale et le début des années 80. Je désigne celui-ci pour l’instant (avec l’espoir qu’on m’aidera à en trouver un meilleur au travers de la discussion et au besoin de la polémique) du nom un peu compliqué de « régime d’accumulation mondial à dominante financière ».

La différenciation et la hiérarchisation de l’économie-monde contemporaine de dimension planétaire résultent tant des opérations du capital concentré que des rapports de domination et de dépendance politiques entre États, dont le rôle ne s’est nullement réduit, même si la configuration et les mécanismes de cette domination se sont modifiés. La genèse du régime d’accumulation mondialisé à dominante financière relève autant de la politique que de l’économie. Ce n’est que dans la vulgate néo-libérale que l’État est « extérieur » au « marché ». Le triomphe actuel du « marché » n’aurait pu se faire sans les interventions politiques répétées des instances politiques des États capitalistes les plus puissants (en premier lieu, les membres du G7). Cette liberté que le capital industriel et plus encore le capital financier se valorisant sous la forme argent, ont retrouvée pour se déployer mondialement comme ils n’avaient pu le faire depuis 1914, tient bien sûr aussi de la force qu’il a recouvrée grâce à la longue période d’accumulation ininterrompue des « trente glorieuses » (l’une sinon la plus longue de toute l’histoire du capitalisme). Mais le capital n’aurait pas pu parvenir à ses fins sans le succès de la « révolution conservatrice » de la fin de la décennie 1970.
néolibérale et à l’impérialisme sous toutes ses formes. Son slogan a été « un autre monde est possible », et sa structure, celle d’un espace ouvert sans permanent, porte-parole ou résolution. Le FSM s’est posé contre la mondialisation néolibérale, et le terme « altermondialiste » a été forgé pour définir la position de ses partisans - un autre type de structure globale.

Dans les quelques premiers rassemblements, depuis 2001, l’accent était défensif. Les participants, chaque fois plus nombreux, dénonçaient les travers du consensus de Washington, les efforts de l’Organisation mondiale du commerce OMC
Organisation mondiale du commerce
Née le 1er janvier 1995, elle remplace le forum permanent de négociation qu’était l’Accord général sur les tarifs douaniers et le commerce (GATT) où les États avaient seulement le statut de « parties contractuelles ». Un des objectifs de l’OMC est le démantèlement, lorsqu’ils existent encore, des monopoles nationaux constitués en vertu d’une décision publique. C’est déjà le cas pour les télécommunications dont la décision a été prise dans le cadre de l’OMC en février 97. Mais il en reste d’autres comme les chemins de fer qui attirent la convoitise des grands groupes financiers.

Un autre objectif est la libéralisation totale des investissements. L’instrument utilisé a été le projet d’Accord multilatéral sur l’investissement (AMI). L’AMI dont l’élaboration avait été décidée lors de la réunion ministérielle de l’OCDE de mai 1995, vise l’ensemble des investissements : directs (industrie, services, ressources naturelles) et de portefeuille. Il prévoit des dispositifs de protection, notamment pour le rapatriement total des bénéfices. L’AMI a été comme tel abandonné en 1997 mais est réapparu sous la forme d’une multitude d’Accords bilatéraux sur l’investissement, ce sont les nouveaux « habits » de l’AMI.

L’OMC fonctionne selon le mode « un pays - une voix » mais les délégués des pays du Sud ne font pas le poids face aux tonnes de documents à étudier, à l’armée de fonctionnaires, avocats, etc. des pays du Nord. Les décisions se prennent entre puissants dans les « green rooms ». Toutefois, dans la lancée de l’épisode de Seattle en novembre 1999, la conférence de Cancun (Mexique) en septembre 2003 a été marquée par la résistance d’un groupe de 22 pays émergents du Sud, qui se sont alliés en la circonstance pour mener la conférence à l’échec, face à l’intransigeance des pays du Nord.
Site :
(OMC) pour imposer la loi du néolibéralisme, les pressions du Fonds monétaire international FMI
Fonds monétaire international
Le FMI a été créé en 1944 à Bretton Woods (avec la Banque mondiale, son institution jumelle). Son but était de stabiliser le système financier international en réglementant la circulation des capitaux.

À ce jour, 188 pays en sont membres (les mêmes qu’à la Banque mondiale).

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(FMI) dans les pays de la périphérie pour tout privatiser et ouvrir les frontières au libre flux du capital, ainsi que l’attitude agressive des Etats-Unis en Irak et ailleurs.

Lors de cette sixième rencontre mondiale [l’année dernière, le forum avait été décentralisé dans trois villes : Bamako, Caracas et Karachi, ndt.], ce langage défensif a été moins présent - simplement parce que tout le monde le tenait pour acquis. Et aujourd’hui, les Etats-Unis paraissent moins impressionnants, l’OMC semble paralysée et fondamentalement impuissante, le FMI est presque oublié. Le New York Times, relatant la rencontre de Davos de cette année, évoquait la prise de conscience d’un « changement de l’équation du pouvoir » dans le monde, du fait que « personne n’est plus vraiment aux commandes », et que « les fondations mêmes du système multilatéral » ont été ébranlées, « laissant le monde à court de leadership, à un moment où il est de plus en plus vulnérable à des chocs catastrophiques ».

Dans cette situation chaotique, le FSM incarne une réelle alternative et crée graduellement un ensemble de réseaux dont l’impact politique va émerger dans les cinq à dix prochaines années. Les participants du FSM ont débattu longuement pour savoir s’il devait continuer à être un forum ouvert ou s’il devait s’engager dans une action Action
Actions
Valeur mobilière émise par une société par actions. Ce titre représente une fraction du capital social. Il donne au titulaire (l’actionnaire) le droit notamment de recevoir une part des bénéfices distribués (le dividende) et de participer aux assemblées générales.
politique structurée et planifiée. Progressivement, presque subrepticement, il est devenu clair, à Nairobi, que la réponse n’était pas univoque. Les participants voudraient faire les deux - conserver le FSM comme un espace ouvert, capable d’inclure tous ceux qui veulent transformer le système mondial existant et, en même temps, conduire et encourager ceux qui veulent organiser des actions politiques spécifiques à le faire et à s’organiser pour cela lors des rencontres du FSM. 

L’idée clé c’est la création de réseaux, que le FSM est particulièrement équipé pour construire à un niveau mondial. Il existe déjà un réseau effectif de féministes. Pour la première fois, à Nairobi, il s’est formé un réseau de lutte des travailleurs (en définissant le concept de « travailleur » assez largement). Il y a maintenant un réseau en construction de militants intellectuels. Le réseau de mouvements ruraux/paysans s’est renforcé. Le réseau de celles et ceux qui défendent des sexualités alternatives est en plein essor (il a permis aux mouvements gay et lesbiennes kenyans d’affirmer une présence publique qui aurait été difficile auparavant). Il y a un réseau anti-guerre (concerné directement par l’Irak et le Moyen-Orient en général). Et il y a des réseaux fonctionnels sur des terrains de lutte spécifiques - les droits à l’eau, la lutte contre le HIV/sida, les droits humains.

Le FSM multiplie aussi les manifestes : l’Appel dit de Bamako, qui préconise une campagne d’ensemble contre le capitalisme ; un manifeste féministe, qui en est à sa deuxième version et continue à évoluer ; un manifeste du monde du travail qui vient juste de naître. Il y aura sans doute d’autres manifestes, puisque le FSM continue. La quatrième journée du forum a été dévouée essentiellement à la rencontre de ces réseaux, chacun d’eux énumérant quels types d’actions communes il pourrait entreprendre - en son propre nom, mais sous le parapluie du FSM.

Finalement, l’attention s’est portée sur ce que cela signifie de dire « un autre monde ». Il y a eu de sérieux débats et discussions sur ce que nous entendons par démocratie, travailleurs, société civile, et sur le rôle des partis politiques dans la construction du monde futur. Ces discussions définissent des objectifs et les réseaux sont une large partie des moyens par lesquels ces objectifs peuvent être atteints. Les discussions, les manifestes et les réseaux incarnent une posture offensive.

Ce n’est pas que le FSM ne connaisse pas des problèmes internes. La tension entre certaines des plus grandes ONGs (dont les QGs et les forces vives sont au Nord), qui soutiennent le FSM tout en se montrant aussi à Davos, et les mouvements sociaux plus militants (particulièrement forts au Sud, mais pas uniquement) restent bien réels. Ils sont tous deux représentés dans l’espace ouvert, mais les organisations plus militantes contrôlent les réseaux. Le FSM fait parfois figure de tortue lente et maladroite. Mais dans la fable d’Esope, le lièvre rapide et rutilant de Davos a perdu la course.

* Commentaire n° 202, du 1er février 2007. Publiés deux fois par mois, ces chroniques sont conçues comme des réflexions sur le monde contemporain envisagé sur le long terme, au-delà des gros titres conjoncturels. Traduction française du bimensuel suisse solidaritéS (www.solidarites.ch), revue par I’auteur.
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