Le Hirak ne revendique rien !

17 août par Salaheddine Lemaizi

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Le temps est lourd. La température politique est exténuante cet été au Maroc. Pas de soleil à l’horizon, qu’un ciel plombé et des arrestations et de la répression. La mobilisation au Rif est partiellement étouffée, pourtant le régime est déboussolé. La « société » se dit « inquiète », mais reste neutralisée. À ce point du Hirak, il faut être malhonnête pour ne voir dans ce mouvement qu’une simple liste de revendications pour un hôpital, une université... Cette mobilisation de neuf mois est une mise en échec en règle du régime politique, de ses appareils sécuritaires, économiques et sociaux, ainsi (et surtout) que de ses intermédiaires. C’est tout l’édifice idéologique, bâti depuis au moins 18 ans, qui s’effrite.

Le point de départ du Hirak a d’abord été une réaction spontanée à un événement indigne, la mort du poissonnier Mohcine Fikri ; puis il s’est organisé et a établi un cahier revendicatif avec des points précis. Cependant, depuis l’arrestation de ses leaders fin mai 2017, ce mouvement est entré dans une nouvelle phase. Désormais, le Hirak ne revendique rien ! « Revendiquer, c’est déjà être soumis », dit l’économiste français Frédéric Lordon. La population du Rif est déjà dans cette dynamique d’insoumission, de dissidence non violente, de libération de la parole et d’humanité. Même les plus tenaces chaînes se brisent actuellement dans cette région, comme en témoigne cette participation des femmes rifaines dans la lutte et dans les rues. Tous les verrous éclatent ou presque. Le Rif sort du « cadre ». C’est ce dépassement de frontières qui inquiète le plus le régime et se traduit par la répression systématique de ce mouvement.

« Revendiquer, c’est déjà être soumis »,
Frédéric Lordon

D’ailleurs, il se peut que nous vivions un de ces moments forts de l’Histoire d’un peuple, où des groupes ordinairement séparés redécouvrent ce qu’ils ont de profondément en commun. Ce moment révolutionnaire – appelons les choses par leur nom - qui conduit le commerçant, le salarié, le fonctionnaire, l’étudiant, le chômeur, à faire barrage au système pour appeler à la Grève générale, une, deux, trois fois depuis des mois, avec d’immenses succès à chaque reprise. Cette convergence est une hantise de tout pouvoir.

Durant les manifestations de juin et juillet, le Hirak a abandonné le registre de la revendication. L’exigence de la libération des 130 prisonniers du Hirak n’est pas une revendication, c’est un signe supplémentaire de désobéissance contre le pouvoir. Les habitants, d’Al Hoceima à Talourakt en passant par Imzouren, sont en résistance affirmative. Ils continuent à soutenir leurs jeunes en prison, que le pouvoir traite en criminels.

Chaque annonce de manifestation est une affirmation d’exister face à un État aux abois. Chaque manifestant sortant dans les rues affirme son existence face à la volonté du régime qui le veut soumis et humilié. En soi, c’est une nouvelle affirmation du Politique.

En somme, ce Hirak sonne le tocsin d’une période finissante. Les seigneurs du moment, corrompus et sans projet, accélèrent eux-mêmes le processus de décomposition de leur système. Même s’il y a de fortes chances qu’ils se maintiennent, moins légitimes que jamais, grâce à l’usage d’une répression de plus en plus brutale, la dissidence rifaine, longue et coûteuse, laissera des traces sur le corps malmené du Makhzen. À nous de faire que ces sacrifices et cette résistance ne soient pas vains.

Salaheddine Lemaizi, Co-secrétaire général d’Attac CADTM Maroc.


Auteur.e

Salaheddine Lemaizi

Secrétaire général d’ATTAC CADTM Maroc et Comité des études et de plaidoyer du CADTM Afrique.


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